Mort numérique et « thanatechnologies » (table ronde)

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Le 1er novembre 2019, j’animais une table ronde à Marseille au nom du Mouton Numérique sur le thème « Mourir à l’ère numérique ». La mort numérique est un thème encore neuf de la réflexion technocritique qui, à part plusieurs travaux universitaires, peine à se faire une place dans les réflexions grand public. C’était donc un plaisir que de participer à son défrichage dans le cadre de l’événement « La mort et si on en parlait ? » au Parc Chanot à Marseille.

La captation de nos échanges est visible ci-dessus.

Pitch de la rencontre

Nos usages du numérique influencent désormais tous les aspects de nos vies sociales et intimes. 86% des français utilisent Internet et partagent régulièrement des informations sur la mort, cet épisode de la vie (source étude Cabinet Boléro 2018). Alors que l’attention va croissante envers « l’empreinte numérique » que nous laissons de notre vivant, quelle place lui attribuer après notre décès ?

Apprendre à gérer nos données personnelles, pour les transmettre, les modifier ou les effacer, devient peu à peu un enjeu de société. On estime qu’en 2050 plus de comptes Facebook « appartiendront » à des personnes décédées qu’à des vivants. Parallèlement la place que nous donnons aux disparus évolue en même temps que la manière de nous en souvenir. Les réseaux sociaux, les jeux vidéo et autres espaces virtuels deviennent autant de lieu de deuil individuels et de communion collective.

Dans cette table ronde nos experts brossent un panorama des enjeux liés à la mort numérique ; et ouvrent des perspectives sur le futur du deuil, de la mémoire et de la transmission.

Les invités de la table-ronde :

  • Benjamin Roosor, co-fondateur et PDG de Transmitio
  • Clémentine Piazza, fondatrice et CEO d’InMemori
  • Mathieu Fontaine, notaire ) Saint-Paul Troix-Châteaux
  • Vanessa Lalo, psychologue du numérique

Rencontre animée par Antoine St. Epondyle, auteur, au nom du Mouton Numérique.

Pistes de réflexion (conducteur du débat)

Ci-après les pistes de réflexions m’ayant permis de mener la discussion.

Données et mort numérique : quels droits, quels enjeux ?

Avec la numérisation de la société, notre personne relève aussi de notre identité numérique. Profils sur les réseaux sociaux, boites e-mails diverses et variées, comptes sur des sites marchands (LeBonCoin, Airbnb, Blablacar, etc.), sommes en crypto-monnaies (Bitcoins), mais aussi traces que nous avons laissées tout au long de notre vie connectée (avis client, réponse sur les réseaux sociaux de nos amis ou d’entreprises…) participent à nous définir.

Or ces technologies ont généralement été pensées pour l’immédiateté et se révèlent incompatibles avec la persistance – et surtout la mort de leurs propriétaires. Les comptes en déshérence se multiplient avec des écrits, des photos, des vidéos… des sommes présentes sur des comptes internet sont oubliées et ne sont jamais reprises.

  • Transmettre ses données post-mortem : Comment transmettre et à qui ? Quelle est la politique des plateformes concernant la transmission des données ? Quelles sont les données que l’on laisse dans le savoir ? Que dit le droit ?
  • Droit à l’oubli : On le sait, Internet n’oublie (presque) pas. Comment s’assurer que nos données, nos profils, nos possessions numériques ne soient pas gravées à jamais dans la mémoire collective et puissent disparaitre avec soi si on le souhaite ?

Personnellement et collectivement comment s’organiser ? Les institutions comme les notaires ou les aidants et les assureurs doivent elles prendre compte cette dimension numérique dans une succession ou simplement un deuil ?

Une approche juridique des usages et des droits des personnes décédées et de leurs aidants. (Directives anticipées, testament numérique, tiers de confiance, politique des plateformes etc.)

Nouveaux usages liés à la mort et au numérique

Les décès de personnalités publiques et les drames de l’actualité révèlent un phénomène de plus grande ampleur encore. Alors qu’une part grandissante de nos vies et de nos interactions se déroulent en ligne, comment peut se passer le deuil, le recueillement et la mémoire dans de tels espaces ?

  • Mémoire online : Dans un monde de plus en plus numérisé, avec des données personnelles dispersées sur de nombreuses plateformes (mails, réseaux sociaux, e-commerçants, services publics dématérialisés, etc.) que devient notre personne numérique en cas de décès ? Phénomène de « momification » des comptes sociaux avec la suppression sélective en vue de donner une bonne image post-mortem du défunt.
  • Phénomène de rémanence des données : lorsque les objets connectés se « souviennent » d’une personne disparue, dotant une technologie inerte d’une charge émotionnelle et mémorielle inattendue et souvent involontaire. Quels sont les impacts de la survivance d’une « trace » de la personne dans nos accessoires (notifications, rappels d’anniversaires, photos anciennes…) et bientôt dans l’Internet des Objets ?
  • Les lieux de mémoire virtuels : phénomènes de groupe, recueillement et lieux de mémoires en ligne (profils sociaux post-mortem, mémoire des communautés, phénomènes de recueillements collectifs etc.). Comment permettre la mémoire en ligne, le numérique est-il adapté (design des applications et psychologie du deuil en ligne) ?

La mort est-elle un bastion figé dans les usages ? Très peu d’initiatives liées à ce thèmes ont su perdurer dans le temps, pourtant la mort numérique prend énormément d’importance à mesure que nos vies sont de plus en plus connectées.

  • La valeur des données : les données personnelles d’un vivant ont aujourd’hui une valeur marchande. Peut-on penser que les données d’un défunt en auront bientôt une aussi ? Ou plus probablement, les données des vivants liés à ce défunt ? (Questions éthiques.)

Cette question de la valeur pose plus largement celle de l’usage des données et de l’identité numérique des défunts. Est-il éthique de les utiliser, et bien entendu pourquoi faire ? Quel peut-être le consentement des personnes à permettre l’utilisation de leurs données pour des usages futurs inconnus ?

Conclusion prospective : les « thanatechnologies »

Regard sur l’avenir des technologies liées à la mort : les thanatechnologies. Les promesses de la technologie semblent d’abord tournées vers la difficulté des vivants à faire leur deuil, mais sans doute n’en sommes-nous qu’aux balbutiements.

  • Que sont les thanatechnologies ? Secteur nouveau de la recherche appliquée, les « thanatechnologies » sont l’ensemble des technologies liées à la mort. A ne pas confondre avec le transhumanisme et son rêve improbable de « mort de la mort », elles proposent de « donner vie » à la mémoire pour permettre le deuil – ou la mémoire.
  • Quelques exemples : Sommes-nous prêts à dialoguer avec nos proches défunts via une interface numérique ou de confier notre identité numérique à un robot afin qu’il prenne la relève sur les réseaux sociaux après notre trépas ? (Tombe connectée via QR code permettant l’accès aux photos, le dépôt de commentaires etc. [société Digital Legacy aux Etats-Unis] ; chatbot basé sur les données personnelles d’un défunt ; au Japon, un robot domestique à l’effigie d’un mort pour aider à faire son deuil [49 jours] ; etc.) ; Eterni.me : vivre dans un avatar « virtuellement immortel » après sa mort ; Grantwill pour envoyer des messages à ses proches (et ennemis !) après sa disparition, etc.

Ouverture : Si le « marché de la mort numérique » semble en pleine expansion, quel avenir peut-on souhaiter pour ces technologies ? Est-il possible et souhaitable de développer des technologies qui abordent les vrais « pain points » des personnes qui restent, et pour lesquelles les monuments virtuels, bougies numériques et autres sont des gadgets sans intérêt ? Ou de lier les thanatechnologies aux enjeux actuels du développement durable ? Exemple : la tombe compostable pour nourrir un arbre après sa mort.

Le débat est ouvert.

~ Antoine St. Epondyle
Merci Mahiedine, Candice et Taoufik pour cette opportunité et votre travail sur ce bel événement.

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Les moutons numériques rêvent-ils de technocritique ?

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