Géographie Zombie est un court essai d’analyse des films de zombie, sous l’angle des lieux fréquentés par les survivants. Son auteur, Manouk Borzakian, est géographe, blogueur et analyste de cinéma, et propose une analyse originale à plusieurs niveaux. Son livre est une critique du capitalisme par la géographie, qui prend les films de zombie comme prétexte pour décortiquer les rapports humains et leur spatialisation en temps de crise. Autant vous dire que c’est passionnant.

Mis à part Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre (et encore) je n’avais jamais lu de vraie analyse géographique. L’exercice est dense et foisonnant, ouvre de nombreuses pistes d’analyse. Manouk Borzakian le vulgarise avec brio pour nous amener à réfléchir à notre façon d’habiter et de traverser les lieux, et à ce que cela traduit de notre façon de vivre les uns avec les autres. Dans ce contexte, le film d’horreur agit comme un révélateur des psychoses de notre époque – oui – mais surtout de notre façon d’y réagir. Ou comment, confrontée au pire, l’humanité se retrouve pleinement en situation d’agir, individuellement ou collectivement. Et fait ses choix, politiques bien sûr.

A la suite de ma lecture, j’ai souhaité ouvrir la discussion avec Manouk Borzakian pour en apprendre plus sur Géographie Zombie et son approche analytique atypique. Voici le fruit de nos échanges.

Rencontre avec Manouk Borzakian

géographie zombie manouk

Manouk Borzakian est enseignant et géographe. Il étudie la manière dont, à l’écran, les sociétés interagissent avec leur environnement. Il co-anime les blogs Géographies en mouvement et Géographie & Cinéma et collabore régulièrement à des revues de géographie et de cinéma.

Antoine St. Epondyle : Ton livre est ma première lecture croisée entre analyse des lieux, de films « de genre » et critique du capitalisme. Donc avant tout, chapeau pour cette réussite que tu as su rendre très accessible. En quoi la géographie peut-elle apporter une clé de lecture originale pour comprendre le monde ?

Manouk Borzakian : Merci beaucoup ! À propos de la géographie, il faut peut-être commencer par préciser les choses. La géographie n’est pas (plus) la matière qu’on apprenait dans le secondaire il n’y a encore pas si longtemps, avec des préfectures de départements, des chaînes de montagnes, des production annuelles de blé et d’acier, etc. La géographie fait partie intégrante des sciences sociales et traite des mêmes questions que la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, les sciences politiques, l’économie, etc. Elle s’intéresse aux inégalités sociales, aux rapports de genre, à la construction des identités individuelles et collectives, au développement économique, au tourisme… La liste est infinie.

La spécificité de la géographie est de mettre l’accent sur l’espace : comment les sociétés gèrent la distance sous toutes ses formes, comment elles aménagent leur environnement, comment elles le perçoivent et le transforment, comment elles habitent le monde. C’est fondamental car l’existence humaine ne peut se comprendre que dans cette relation permanente avec l’espace : notre rapport au monde passe par des interactions de toute sorte avec des lieux.

L’analyse géographique des films est le sujet de ton blog Géographie & Cinéma. Quelle est l’originalité de cette science humaine pour analyser les œuvres dont tu parles ?

Puisque les films font partie du monde, il y a de l’espace au cinéma comme il y a de l’espace n’importe où. Si je suis sociologue, je peux me demander par exemple comment les individus interagissent dans un corpus de films, quels rapports de domination se nouent entre eux et selon quelles modalités. Si je viens des études de genre, je serai plus sensible à la construction des identités de genre à l’écran, par exemple la manière dont certains films participent à (re)produire des stéréotypes de genre.

Si je suis géographe, je vais construire des problématiques de recherche qui partiront plus volontiers de l’espace – mais qui peuvent évidemment rencontrer des problématiques plus sociologiques ou autres, car tout ce qui constitue notre monde est spatial. Le western a beaucoup intéressé les géographes car c’est un genre qui raconte la construction – très mythologisée – du territoire étasunien. Mais tous les films peuvent très bien passer à la moulinette de la géographie.

Face à la menace zombie, la réaction quasi universelle est de se terrer dans un « fort » de taille variable (ville, maison…) qu’on cherchera ensuite à fortifier le plus possible. Pourtant, ces murs ne fonctionnent jamais (ni en vrai, ni dans les films). Ton livre Géographie Zombie fait un lien entre cette réaction des survivants filmiques et les tendances de l’urbanisme et de l’architecture d’aujourd’hui ; c’est ce que tu appelles « l’amour des murs », un sentiment qui serait universel mais qui relèverait plus du fétichisme que d’une solution aux problèmes. Quelles seraient les alternatives à cette illusion d’agir ?

Que ce désir de murs relève du fétichisme, c’est assez indiscutable. La philosophe Wendy Brown ou la géographe et politologue Élisabeth Vallet, parmi d’autres, ont montré à quel point les murs servent à plein d’autres choses que se protéger de l’extérieur, qu’ils permettent de souder la communauté contre un danger commun ou qu’ils stimulent l’industrie sécuritaire. Et il est assez amusant que les films de zombies viennent confirmer cet échec patent des murs et autres barricades.

Mais il y a plus grave : les murs créent des problèmes. Ils génèrent une économie parallèle, encouragent la formation de mafias, entretiennent ou même créent de toutes pièces une peur irrationnelle de l’extérieur, par exemple. Cet aspect ressort lui aussi de nombreux films de zombies : la (sur)vie est parfois pire derrière les murs. C’est peut-être Zombie, le Romero de 1978, qui le dit de la manière la plus claire : dans le centre commercial, les héros sont en sécurité mais s’ennuient à crever. Et dans The Walking Dead, à partir de la troisième saison, on a ces communautés emmurées dirigées de main de fer par des tyrans fous-furieux comme le Gouverneur, qui usent de la peur ambiante pour asseoir leur pouvoir.

Alors, quelles solutions alternatives ? Je cite, dans la conclusion du livre, des auteurs qui apportent des éléments de réponse, comme David Harvey et ses « espaces d’espérances ». Mais évidemment c’est une question très vaste… Ce qui est sûr, c’est que même face à une crise très profonde, le choix de l’enfermement a tout d’une décision irrationnelle, y compris souvent pour les quelques individus qui croient tirer leur épingle du jeu en se désolidarisant de leurs semblables.

On entend à longueur de temps l’idée que nous vivons dans un monde ouvert, interconnecté par la technologie et les transports, dont les frontières n’existeraient plus. Peux-tu nous expliquer ce processus d’enfermement que tu observes à la suite de Mike Davis par exemple ? Que dénote cette volonté de connecter certains lieux entre eux et d’en ségréguer d’autres ?

Le monde est ouvert et connecté, oui, mais pas pour tout le monde. Pour les touristes occidentaux qui vont passer leurs vacances sur les plages thaïlandaises, pas de problème. Pour les employés des multinationales de l’extraction qui vont travailler en Afrique, pareil. Pour les bateaux transportant des marchandises chinoises ou vietnamiennes vers l’Europe, le monde est ouvert aussi. A l’opposé, les migrants économiques en provenance des pays en développement savent à quel point cette ouverture est à géométrie variable. Tout comme les classes populaires expulsées des centres-villes nord-américains et, de plus en plus, européens. Il y a aussi une tension entre des métropoles très bien connectées entre elles – parce qu’elles abritent des aéroports internationaux et des gares TGV – et des espaces périphériques mal desservis.

Tout ça correspond – je schématise un peu – aux exigences du capitalisme : les économies d’agglomération poussent à la concentration des grandes entreprises dans quelques centres hyperconnectés, tandis que les régions alentours ne sont d’aucune aide pour la production de biens et de services et l’accumulation de richesses. Pour revenir aux zombies, Le Territoire des morts, de Romero (2005), illustre très bien cette logique spatiale : l’Occident ponctionne les pays pauvres et se barricade à la fois contre les migrants et contre ses propres pauvres.

C’est que le zombie est une métaphore, il symbolise la menace, l’Autre surgissant au milieu du quotidien. A une époque dans le cinéma hollywoodien c’était le communisme pouvant « infecter » tout un chacun, comme ça a pu être la Sorcière lors des chasses de Salem ou de la Renaissance par exemple. Aujourd’hui ça serait quoi ? Le « migrant » à contenir, le clochard dans les centre-villes, ce « corps pauvre » dont on a peur qu’il nous entraîne (« infecte ») dans sa déchéance ?

Il faut se méfier des interprétations univoques du zombie. Le zombie ne se laisse pas enfermer dans une signification unique, il incarne une angoisse diffuse. Mais évidemment, il est tentant de faire des rapprochements. Le migrant à contenir, c’est sûr. Le pauvre, le marginal aussi : il y a toujours eu dans l’imaginaire de la bourgeoisie occidentale une peur des populations dominées, censément ignorantes, irrationnelles et violentes, représentées comme une masse informe et incontrôlable. Il faut lire les textes des auteurs réactionnaires comme Burke, Tocqueville ou d’autres à propos de 1789 ou de la Commune, le vocabulaire utilisé est ahurissant. Plus près de nous, les « jeunes des banlieues » suscitent des angoisses aussi puissantes que déconnectées du réel. Depuis quelques mois, c’est le tour des Gilets jaunes. À chaque fois, ce qui ressort, c’est l’annulation de l’individualité de l’Autre : on ne voit qu’une masse. De ce point de vue, les films mettant en scène des zombies qui s’individualisent – qui ont un nom, une origine, voire qui sont doués d’intentionnalité – participent à déconstruire ce travail d’anonymisation de l’Autre.

Et la peur de la déchéance, effectivement, est une piste importante. D’autant plus qu’elle concerne une grande part des populations occidentales, puisque presque tout le monde peut trouver quelqu’un d’encore plus mal loti que lui et en faire un repoussoir – c’est d’ailleurs une motivation possible du racisme, par exemple chez les ouvriers agricoles blancs des États-Unis du 19e siècle. L’historien Achille Mbembe, dans son livre Critique de la raison nègre, explique comment le néolibéralisme réduit aujourd’hui une part croissante de la population à un statut de sous-humain, statut qui a longtemps été celui des esclaves noirs. La peur de la contamination zombie, ce serait la peur de se retrouver à une place subalterne, qu’on croyait réservée à des catégories de population reléguées hors de l’humanité. Autrement dit, tout le monde a peur de devenir un esclave noir, une morsure suffit.

Les films de zombies et d’apocalypse en général ne donnent guère d’encouragement à la survie, car même La Route (citée dans le livre) ne laisse rien espérer sur l’aboutissement du chemin de ses protagonistes. J’ai tendance à y voir un avertissement nihiliste amoral, éventuellement doublé d’une injonction à créer du sens pour ne pas devenir cinglés. Comme dans La vie est belle de Roberto Benigni. Pas mal de films d’horreur peuvent être analysés sous l’angle d’une certaine xénophobie. On se replie sur soi, sur sa famille, on rejette tout ce qui vient du dehors, comment y lis-tu un message d’ouverture au monde ? Ces films véhiculent-ils vraiment de l’espoir ? 

Tout dépend des films, mais je ne suis pas sûr que la frontière sépare les optimistes et les pessimistes. Je vois plutôt des différences entre personnages prêts à tout pour survivre et d’autres qui, au contraire, refusent de renier certaines valeurs. C’est un débat politique fondamental : doit-on s’adapter au monde quand il va mal et, dans la mesure du possible, tirer son épingle du jeu, ou doit-on se battre, en dépit des difficultés, pour un monde meilleur, en se préoccupant du bonheur collectif. On peut donc être pessimiste mais combatif. Et puis il y a une troisième option, la fuite : c’est le personnage de Bob l’ermite dans le dernier Jarmusch  (The Dead Don’t Die), désabusé mais refusant d’être complice.

Cas-limite : The Last Girl, de Colm McCarthy (2016), propose une forme paradoxale d’optimisme. Pas de chance pour nous, nous vivons une transition et une nouvelle espèce va nous supplanter. C’est une mauvaise nouvelle pour les vivants, qui vont connaître une fin douloureuse, mais peut-être une bonne nouvelle pour la planète et pour cette nouvelle forme d’humanité sur le point de prendre notre place. En un sens, c’est assez réjouissant.

Le problème de la collapsologie, c’est qu’elle ne cible pas un « ennemi » qui soit à la fois connu et matériel. Le réchauffement climatique est trop multiforme, et son origine est notre mode de vie occidental basé sur l’exploitation extensive de la planète et le capitalisme sauvage. Le combattre, c’est combattre intimement ce qui nous constitue : notre mode de vie par la consommation (et c’est pour ça qu’on ne le combat pas). Bref : l’ennemi est en nous, comme un virus Z ?

L’ennemi est en nous, ça ne fait aucun doute. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas le combattre. Le sociologue Alain Accardo a écrit des choses fondamentales (voir son livre De notre servitude involontaire) sur ce paradoxe consistant, lorsqu’on appartient aux classes moyennes, à dénoncer les injustices du monde contemporain : cela revient à contester un système qui s’exprime autant à l’intérieur de nous-mêmes qu’à l’extérieur. Pour autant, cette difficulté n’est pas une raison pour renoncer à changer les choses individuellement, mais aussi et surtout collectivement.

Ton essai conclut sur la nécessité de « refaire monde » en acceptant les dangers de l’environnement, en recréant des racines qui ne soient pas basées sur un rejet xénophobe, et une raison de vivre qui ne soit pas la survie à l’ombre d’une prison qu’on aurait soi-même construite. Connais-tu des communautés qui, aujourd’hui, développent ce genre de façon de vivre ?

Il existe certainement des groupes expérimentant des modes de vie alternatifs, essayant de fonder de l’identité collective sur autre chose que la représentation d’un autre hostile. Entre autres, certaines expériences à Notre-Dame-des-Landes allaient certainement dans ce sens. Mais surtout, chacun peut refuser la logique de l’enfermement, du chacun pour soi et de l’incertitude généralisée que génère la marchandisation de tout et de tous. Et cela peut passer par plein de gestes de résistance très concrets. Les gens qui viennent en aide aux migrants dans les Alpes ou en Méditerranée en sont des exemples évidents.

Quel autre genre de fiction pourrait te donner envie d’en faire l’analyse sous l’angle de la spatialisation ?

Tous ! Avec une collègue, Nashidil Riouaï, nous avons commencé un petit travail sur les franchises comme Mission Impossible et Jason Bourne. La manière dont ces films dépeignent les villes européennes et asiatiques dans lesquelles se déroule l’action dit des choses passionnantes sur les représentations des espaces autres dans l’imaginaire nord-américain. Je m’intéresse aussi aux dessins animés : j’essaie de montrer comment certains véhiculent les pires stéréotypes et comment d’autres, au contraire, offrent des pistes pour penser l’émancipation, y compris géographique.

~ Propos recueillis par Antoine St. Epondyle
Un grand merci, Manouk, pour tes réponses et ta disponibilité.

J’ai reçu cet ouvrage reçu en service-presse. Cet article n’est ni « sponsorisé » (aucun ne le sera jamais) ni influencé, autant que possible. Merci à Playlist Society pour l’envoi.

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