Joker, le film événement de l’automne 2019, aura été presque unanimement applaudi pour son esthétique léchée, sa vision atypique d’un personnage éculé et surtout son discours politique volontiers décrit comme « anti-système ». A une époque de grandes remises en cause, le film tombe indéniablement à pic.

Joker dénote par son côté radical et l’interprétation impeccable de Joaquin Phoenix. Bien qu’ancré dans le terreau DC Comics et l’univers de Batman dont il est issu, il s’assume comme psychologisant et esthétique, rompant par là avec les habitudes du genre.

Attention, vous entrez dans une zone spoiler. 

Particulièrement sordide le destin d’Arhtur Fleck est marqué très jeune par la maladie mentale de sa mère, la violence de son beau-père et la pauvreté de son milieu social. Violenté à toutes les étapes de sa vie, il en concevra moins de la rancœur qu’une violence rentrée en forme de folie furieuse l’amenant, entre autre, à d’incontrôlables fous-rires dans les situations les plus inadaptées. Directement repompé sur God Bless America avec plusieurs scènes reproduites à l’identique (le lynchage télévisuel et la vengeance en direct d’un talk-show) le propos politique du film est donc la descente aux enfers d’un individu broyé par la société, vers la démence meurtrière. Mais par rapport à son « inspiration » marquée, Joker se distingue par une différence de taille puisque Arthur, qu’il soit « incel » ou « gilet jaune » n’est justement jamais présenté comme un personnage « normal » mais d’emblée comme un fou. Un fou avec une lésion au cerveau dont « l’anormalité » patente est identifiée principalement par le fait qu’il ne peut pas s’empêcher de rire nerveusement à chaque situation stressante ou dramatique.

Les personnages de God Bless America signaient leurs tueries de masse par désespoir devant un monde violent et abrutissant, comme les révoltés de Snowpiercer dans un genre différent. Dans ces deux films la violence était assumée contre un monde jugé premier responsable, mais Joker joue sur un entre-deux. Son anti-héros est politique en ce sens qu’il est rendu violent par les violences qu’il subit et qu’il entraine derrière lui un flot de soutiens politisés qui rappelleront bien des scènes d’émeutes de toutes époques. Il est un porte-parole involontaire des laissés-pour-compte. Mais voilà, Joker est surtout fou à lier comme le film s’acharne à nous le rabâcher. Il est certes victime de beaucoup de violence et son désordre mental y est lié de manière évidente, mais pas au point de tuer pour ça. Joker est un malade, il n’est pas maître de ses actions. Il s’échine d’ailleurs à s’exclure des mouvements d’émeutes qu’il engendre en revendiquant des actes personnels et non politiques. Il ne cherche pas la vengeance mais à exister aux yeux d’un monde qui méprise tout ce qu’il représente.

Le film est très subtil dans sa façon de gérer le sujet. Ouvertement critique contre une société d’exploitation, de domination et d’exclusion, il ménage élégamment une porte de sortie à qui voudrait se désolidariser de son propos critique. On y lira alors ce qu’on voudra selon qu’on sera enclin(e) à considérer la violence du personnage comme une réaction face à celle qu’il subit ou comme l’attitude d’un monstre inhumain de cruauté, un authentique psychopathe meurtrier comme Hollywood sait les inventer. Or considérer son prochain comme un monstre est le meilleur moyen de lui retirer son humanité, de s’en désolidariser pour éviter de le comprendre et surtout de se mettre à sa place – comme nous le démontrait Annah Arendt dans ses travaux sur La banalité du mal. Si Joker est fou, alors il n’est ni n’importe qui, ni potentiellement chacun(e) d’entre nous.

La vraie originalité du film est de pointer dans la violence du monde la cause de la maladie du personnage. Mais cette cause ne justifie pas complétement son virage final dans la démence qui, du coup, peut rester du domaine de l’inexplicable si l’on veut. Le débat « pourquoi le Joker est-il violent ? » se résout par un dilemme de l’œuf ou la poule : « parce qu’il est fou / parce qu’il est victime de violence » sans qu’on puisse vraiment trancher sur l’événement déclencheur. Le Joker de Joaquin Phoenix est normal et anormal à la fois, c’est là sa dimension universelle.

Les ambivalences du Joker dénotent sans doute la corde raide sur laquelle ses auteurs ont dû jouer les équilibristes, et hommage doit leur être rendu d’avoir pu imposer une telle vision d’un personnage iconique à travers les circuits de validation des studios. Vision d’autant plus pertinente qu’elle entre en résonance avec notre époque nihiliste et tentée de glorifier les vilains pour déboulonner les héros. En miroir au personnage du Joker, le petit Bruce Wayne endimanché qui apparaît comme victime collatérale du meurtre de ses parents, deviendra comme eux un tortionnaire de Gotham perpétuant la violence de classe et la domination des uns sur les autres sous couvert de justice. La violence engendre la violence, et c’est celle du vengeur masqué totalitaire qui finira par « nettoyer Gotham » de la fange criminelle, violente et folle à lier, créée par ses propres parents. CQFD.

~ Antoine St. Epondyle

joker 2019

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