Westworld à l’épreuve de la domination (masculine)

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Extrait de la saison 1 de Westworld.

La série Westworld, qui file une fois de plus les éternelles questions autour du robot initiées par Asimov, peut être analysée sous l’angle d’un double discours : ce qui est dit et montré par la série, et ce que la série implique sans peut-être l’assumer pleinement. J’entends par ce deuxième point la vision du monde qu’elle perpétue en ceci qu’elle est le produit d’une culture américaine globalisée pilotée par des objectifs commerciaux – et donc par essence non oppositionnels, ce qui impacte fortement la légitimité et l’efficacité de son pseudo-message d’émancipation intradiégétique.

Attention, vous entrez dans une zone-spoiler.

Westworld donc, met en scène un parc d’attraction conçu et exploité par une multinationale que l’on suppose richissime vu les moyens qu’elle déploie dans la série. Les clients du parc peuvent y vivre la vie d’aventure que les westerns leur ont laissé rêver, et assouvir la moindre de leurs pulsions : sexuelle, violente, dominatrice, dans un open-world scripté mais dynamique car capable de s’adapter à leurs actions. Les thématiques soulevées autour de l’intelligence artificielle restent largement inexploitées puisque l’histoire (je ne parle que de la saison 1) s’en tient globalement à une resucée de l’émancipation robotique. Rien de bien neuf, jusqu’ici.

Pouvoir et émancipation

Dans la fiction, donc, Westworld est une entreprise qui livre des pantins robotiques extrêmement crédibles aux moindres désirs d’une clientèle nantie. Celle-ci est composée quasi exclusivement d’hommes blancs et riches puisque capables de payer les milliers de dollars quotidiens d’un séjour au parc. Derrière leurs rêves démiurgiques et leurs costumes proprets, les propriétaires du parc assument totalement le côté trash de leur proposition de divertissement, et se posent peu de problèmes moraux puisqu’ils maîtrisent entièrement le comportement de leurs droïdes et ne se laissent donc [presque] pas convaincre par leur empathie artificielle (réservée aux clients). Je gage qu’un tel parc aurait, dans la réalité, un succès comparable à ceux de GTA ou Red Dead Redemption ; et réactiveraient les polémiques qui en étaient jadis consubstantielles. Il serait toutefois impropre de faire aux auteurs de la série le procès du comportement de leurs personnages.

Le discours fictionnel de la série, portant sur l’immoralité supposée des clients et l’émancipation des robots, est rattrapé par la réalité des conditions de production de celle-ci en tant qu’objet télévisuel. Le message final de la saison 1 démontre la vacuité des tentatives d’autodétermination d’une population de robots maintenue sous contrôle. Il est notable que les deux protagonistes phares de cette émancipation soient Dolores (pour la subtilité du nom, on repassera) et Maeve c’est à dire des gynoïdes (robots d’apparence féminine). L’émancipation progressive de ces deux protagonistes est mouchée par la révélation finale qui nous apprend que Ford, le concepteur du parc, l’avait orchestrée.

A la suite de Katia Schwerzmann¹ dans son intervention Pourquoi nous (ne) sommes déjà (plus) posthumains, nous pouvons noter que le désir masculin (stéréotypé) est le seul à être mis en scène dans la série. Cette dernière ne questionne pas du tout ce qu’elle considère comme acquis à ce niveau ; perpétuant ainsi la normalisation de comportements supposés virils et valorisés socialement. En gros : les hommes dans Westworld cherchent l’action et la satisfaction d’appétits sexuels y compris arrachée de force (viol) avec des poupées d’apparence humaine et plus principalement féminine dont ils savent 1/ qu’elles ne peuvent rien leur faire ni s’opposer à eux, et 2/ qu’elles sont à leur disposition malgré toute absence de consentement qu’elles exprimeraient. Le consentement (ou absence de) des robots est nié à la base par les règles intrinsèques du parc quand bien mêmes ces derniers les ignorent (ils ne savent pas qu’ils sont dans un parc). Les visiteurs disposent à l’envie de malfrats à descendre et de femmes à séduire ou violer, ou les deux, ou les trois – et ne sont pas limités par un code source comme le serait un jeu vidéo. Même hyper violent, les jeux qui permettent la plus grande liberté (y compris dans le trash) interdisent certains comportements – du moins dans le jeu à la base, ce qui n’empêche pas certains développeurs indépendants du studio de développer des mods de viol, nous vivons une époque formidable. Dans Westworld, les clients du parc ne sont soumis à aucune règle de ce genre. Ils font littéralement ce qu’ils veulent, et c’est d’ailleurs pour ça que le parc utilise un thème de western flattant les penchants « aventureux » de ses clients, via une thématique « Far West » communément admise comme étant « sans foi ni loi » hormis celle du plus fort. Pourtant, le parc a des lois qui le régissent en tant que lieu de divertissement – et ces lois sont entièrement tournées vers la satisfaction des pulsions de domination et de violence de ses clients. Ajoutons que ceux-là sont protégés contre d’éventuelles réactions des robots (ils ne peuvent pas les blesser) et qu’en ses conditions la loi du plus fort à bon dos.

« Not all men » pourrait on opposer à cette lecture, puisqu’au moins un personnage de visiteur masculin incarne le refus de tels excès et se laisse subjuguer par un « amour véritable », puisque basé sur des « sentiments » qui l’amènent à refuser chastement les incitations au viol de ses collègues masculins, envers Dolores. Il se laisse alors surprendre par un script de romance convaincant plutôt que par la brutalité de la règle du jeu qu’on pourrait formuler par « prend ce que tu voudras ». Il n’en demeure pas moins que, dans son design même, le parc est conçu pour favoriser ou inciter les excès en tous genres et que Dolores, comme les autres, reste à la merci d’un changement d’avis éventuel de ce pseudo Don Juan.

Une série qui dénonce ?

La société future présentée par Westworld ne propose aucun vecteur d’émancipation réelle via la technologie ni les avancées sociales (y en a-t-il seulement ?), en ceci que la série elle-même est un produit de divertissement au même titre que le parc qu’elle met en scène. Imaginer un univers dystopique n’est évidemment pas mal en soi, mais le considérer comme un discours progressiste par défaut (émancipation de la femme = émancipation des robots) relève ici de la malhonnêteté intellectuelle.

Là où les conditions de production de Westworld rattrapent son message proto-cyberpunk, c’est dans sa mise en scène elle-même. Le public principal ciblé par la série, les jeunes hommes occidentaux, se voit proposer divers éléments diégétiques supposés lui plaire, ou au moins l’aguicher selon la recette qui avait déjà fait ses preuves avec Game of Thrones (de la même maison HBO) et dont la violence et la nudité gratuites sont des pierres angulaires. Il n’en demeure pas moins que les ingrédient sexe / nudité / violence perpétuent en fait ce que la série fait mine de dénoncer : la satisfaction de désirs masculins primaires par la domination des femmes (et le meurtre de truands patibulaires). On en trouve des preuves à tous les étages de la série, par exemple dans le fait que les robots (surtout des femmes) soient toujours nu(e)s lorsqu’ils sont ausculté(e)s par les concepteurs (surtout des hommes en costume) ; et ce même quand il s’agit de discuter et qu’aucune réparation ou examen physique n’est nécessaire. Autre exemple : la récurrence des décors de maisons clauses et autres « lieux de perdition » mis en scène dans les séries HBO, souvent anecdotiques pour l’intrigue, qui mettent toujours en avant des femmes faisant l’amour entre elles (pour figurer la débauche, belle ouverture d’esprit) et jamais des couples d’hommes, probablement jugés moins « montrables » alors que les relations saphiques sont supposées émoustiller le public masculin. J’imagine qu’un couple d’hommes dans une même posture provoquerait plus volontiers une interdiction de la série à des publics jeunes par les censeurs américains, la nudité féminine étant plus communément montrée à l’écran (belle ouverture d’esprit à nouveau). Cette interdiction est à éviter absolument car elle impacterait sensiblement les chiffres de vente via les heures de diffusion autorisée de la série. HBO se retrouve donc à la recherche du « bon niveau » de nudité racoleuse pour donner envie à son public tout en évitant une restriction de sa diffusion.

Pour reprendre Katia Schwerzmann :

« Ce qui semble échapper à toute possibilité de réinvention par la fiction, ce sont les rapports de production et d’exploitation qui obéissent à la division habituelle du travail ainsi que la domination exclusive du désir masculin.

Il est surprenant que des productions culturelles traitant des questions d’intelligence artificielle et des avancées technologiques débouchent en ce début de XXIᵉ siècle exclusivement sur des dystopies (voir aussi la série Black Mirror) sans qu’émerge aucune vision positive ni aucune proposition de transformation du modèle social. Le modèle qui continue de régner est celui du capitalisme, de la gestion et de la satisfaction des désirs masculins, voire d’une acceptation résignée des structures de domination, en particulier du patriarcat. Comme l’écrit la féministe égyptienne Jaylan Salah Salman : « Dans Ex Machina, Ava ne se rebelle pas contre le fait d’être née dans un royaume masculin avec des lois masculines. Elle est simplement confrontée à une hiérarchie universelle : celle du patriarcat sur lequel sa position de femme a été fondée longtemps avant sa naissance ». Dans les deux productions mentionnées [Ex Machina et Westworld], il n’y a pas de rapprochement possible entre les humains et les machines. Il n’y a pas non plus d’émancipation de l’ordre capitaliste et des structures de domination qui l’accompagnent. On peut dire que ces productions, si intéressantes soient-elles sur le plan de la réflexion autour de l’intelligence artificielle, réinscrivent le posthumain dans des rapports traditionnels de domination. C’est là leur politique implicite. »

Paradoxalement, la série Westworld s’inscrit donc dans les mêmes structures de domination que sa diégèse prétend mollement dénoncer ou au moins mettre en scène allégoriquement. Et pour cause puisque son objectif est d’abord mercantile et qu’il serait contre-productif de s’attirer les foudres de l’audimat par un [excès d’e]ngagement politique largement secondaire, on le devine, dans la genèse et la validation du projet. Westworld est une série de son temps en ceci qu’elle participe à une dépolitisation des questions d’émancipation robotique en science-fiction, comme Blade Runner 2049 et la version américaine de Ghost in the Shell suivaient des trajectoires tout à fait similaires à quelques années d’intervalle.

Belle preuve de récupération des idéologies dominantes, que de proposer un thème à priori engagé pour servir in fine un propos inverse dans son dénouement et sa mise en scène. Veulerie des auteurs ou poids des industries qui financent de telles productions ? Le débat est ouvert.

~ Antoine St. Epondyle

¹ Katia Schwerzmann, University of Pennsylvania, « Pourquoi nous (ne) sommes déjà (plus) posthumains », Fabula / Les colloques, Le Temps du posthumain ?, URL : http://www.fabula.org/colloques/document5472.php, page consultée le 08 juillet 2018.

9 Commentaires

  1. J’ai vu la première saison, et j’ai effectivement trouvé que c’était une série qui cachait ses défauts derrière une apparence de complexité et de qualité.
    Quant à ton argumentaire, je dirais pour ma part que la série reflète à cet égard non la véritable domination masculine (qui est, en réalité, beaucoup plus diffuse, nuancée et moins omnipotente que ça), mais sa version fantasmée par un certain nouveau féminisme qui m’agace de plus en plus et que je finis même par trouver dangereux. Sous un vernis radical (qui se résume en fait surtout à des outrances langagières, comme le slogan #MenAreTrash), ce « féminisme » ne fait que renforcer une vision dichotomique et stéréotypée du sexe et du genre : toutes les femmes sont victimes de tous les hommes, et tous les hommes sont des prédateurs violents. C’est une vision qui nie aux femmes toute responsabilité et, de fait, les réduit au rang de robots… Le message de Westworld serait donc parfaitement « féministe » d’après le nouveau canon du mouvement.
    Ma seconde réflexion, c’est qu’on n’a pas prouvé à date que le fantasme était un outil de domination, et qu’il est malavisé à mon avis de prétendre que c’est un fait. Je suis tout à fait d’accord avec ton analyse du public visé (on est dans un exemple textbook de « male gaze »), mais, mis à part le fait que cette approche n’a rien de réellement sulfureux et ne fait qu’enfoncer des portes largement ouvertes depuis longtemps (tu l’exprimes de façon très convaincante), je ne sais pas si on peut (et encore moins si l’on doit) sauter de « cette série incarne des fantasmes masculins stéréotypés » à « cette série produit effectivement de la domination masculine ». Cela aussi est quelque chose dont certaines féministes voudraient nous persuader; or, je suis de plus en plus sceptique.
    J’avais écrit il y a quelque temps un article sur la masculinité/virilité qui, même s’il était très tâtonnant, suggérait l’hypothèse exactement contraire, en partant d’un point de vue féminin : que le fantasme de l’homme ultra-viril et dominateur (tel qu’on le voit faire les choux gras de la romance la plus récente) agissait précisément comme compensateur et antidote d’une réalité dans laquelles les femmes n’ont plus l’intention de se laisser dominer. Le fantasme serait donc un exutoire qui ne représente pas du tout la réalité telle qu’elle est, mais au contraire telle qu’elle n’est pas et ne peut/doit pas être. Le développement de fantasmes de plus en plus « hardcore » irait donc de pair avec une société qui, dans les faits, est de moins en moins tolérante à la violence.
    Dans cette perspective, un parc à thème comme Westworld serait parfaitement adapté à une nouvelle société « féministe » où les hommes n’auraient plus le droit d’adresser la parole dans la rue à des femmes qu’ils ne connaissent pas, ou devraient faire signer un consentement écrit à toute partenaire avec laquelle ils envisagent de passer à l’acte.
    Ça commence à faire long, je suis désolée, mais il se trouve aussi que je viens de finir un bouquin de sexo (un peu par hasard, je n’en avais jamais lu avant)… Et je me heurte comme toujours à cette double injonction contradictoire : « ne vous culpabilisez pas de vos fantasmes, ne vous jugez pas » d’un côté et, de l’autre, un message qui voudrait politiser nos fantasmes et, si l’on ne fantasme pas bien, revient peu ou prou à nous rendre complices de la domination masculine (en tout cas, d’une certaine vision de celle-ci; j’ai déjà dit que je la contestais). À moins qu’on ne soit que des robots : ce n’est pas votre faute, vous fantasmez ainsi parce que vous n’avez jamais eu (et n’aurez donc jamais) la moindre liberté face aux hommes qui ont programmé votre cerveau… Attention donc à ne pas surinvestir de significations des fantasmes qui ont *peut-être* davantage à voir avec des pulsions animales (donc irréductibles) qu’avec des constructions sociales malléables (en tout cas, la question mérite d’être posée).

    • Hello,

      Merci Antoine pour cet article, c’est très intéressant de mettre en perspective le message affiché d’une œuvre culturelle et les moyens de production de ladite œuvre et de voir que ces moyens de production rend tout réel message de contestation impossible. C’est toujours passionnant de te lire :)

      Jeanne, je me permets de réagir à votre commentaire. Je pense qu’il faut d’abord rappeler que, en particulier à notre époque, le féminisme est pluriel et qu’il n’y a donc pas « un canon du mouvement » mais de nombreux canons.
      Les mouvements féministes les plus récents ne me semblent pas « renforcer une vision dichotomique et stéréotypée du sexe et du genre » mais plutôt remettre en question cette dichotomie largement relayée par tout notre système, notamment culturel puisque c’est le sujet de cet article (l’un des exemples les plus flagrants étant la publicité). Mais peut-être ai-je manqué un point de l’argumentation?
      Quand au fantasme, c’est une chose lorsqu’il est personnel et privé, s’en est une autre lorsqu’il est la norme représentée dans la culture du moment. Surtout qu’en ce qui concerne GOT ou Westworld, il s’agit de représenter massivement du fantasme masculin et quasiment jamais son pendant féminin. Je ne suis pas sûre d’ailleurs que les productions actuelles soient plus trash qu’avant (je pense au Marquis de Sade, on a pas encore fait aussi trash actuellement ^^).
      Quand à la « nouvelle société « féministe » où les hommes n’auraient plus le droit d’adresser la parole dans la rue à des femmes qu’ils ne connaissent pas, ou devraient faire signer un consentement écrit à toute partenaire avec laquelle ils envisagent de passer à l’acte », franchement je demande à voir. Selon mon expérience du quotidien, y a aucun risque. Et je trouve que travestir la demande initiale de « j’aimerais ne plus me faire harceler dans la rue » par « les hommes ne peuvent plus adresser la parole aux femmes dans la rue » c’est un peu malhonnête.

      • Encore heureux, sinon je ne me dirais pas féministe! Ça fait des années que je le suis, que je lis et écris sur le sujet, à l’université et sur le Web.
        Dans « adresser la parole », je pensais effectivement à une intention intéressée de la part de l’homme, pas pour demander son chemin. Mais mon désaccord reste entier, et j’aimerais qu’on m’accorde le crédit d’avoir correctement réfléchi à la question — plutôt que d’être de mauvaise foi ou de ne pas m’y connaître en féminismeS.
        Je précise aussi ce que j’entendais par « des fantasmes de plus en plus hardcore ». Si l’on visualise les fantasmes comme une courbe de Gauss, je suis d’accord pour supposer que l’actuelle ne va pas plus loin qu’avant dans les extrêmes (c’est là que je mettrais Sade; je ne pense pas que ses écrits décrivent des fantasmes très courants chez les hommes, si?). Mais je visais dans mon commentaire la partie haute, et notamment les valeurs qui entourent l’extremum sur l’axe des abscisses : ce sont elles qui me semblent s’être déplacées… Cela dit, ça reste une pure hypothèse, basée sur une impression toute subjective d’une banalisation de la violence et du sexe dans la culture de masse (encore une fois, donc : *pas* le marquis de Sade! LOL).

  2. ça me rappelle ce chouette article de Failed Architecture sur Blade Runner 2049 et l’architecture au style brutaliste (un des dadas visuels de Denis Villeneuve qu’on retrouve dans la plupart de ses films).

    –> https://failedarchitecture.com/is-it-really-brutalist-architecture-in-blade-runner-2049/?fbclid=IwAR0cYGK9RZMbSgYtTP8tKnKBxeVsQx7wcsTtwUnAUisTnAU88exor8sWBjI

    « Again, this suggests we are stuck in a present which is incapable of imagining a bold future of its own. This incapacity is determined by what the late cultural theorist Mark Fisher described as “capitalist realism”. While the most comprehensive outline of capitalist realism can be found on Fisher’s extant blog k-punk, a more concise description of capitalist realism is provided by Fredric Jameson, who posited that it is now “easier to imagine the end of the world than the end of capitalism.” »

    La question de la production de contenus culturels dans une industrie capitaliste aux messages véritablement émancipatoires est tout à fait pertinente. Une trilogie comme Matrix est assez fondatrice dans le domaine je trouve. On y retrouve un message qui se veut émancipatoire avec sa parabole sur la révolte contre le « système » de la part de réalisatrices qu’on peut difficilement soupçonner de propagande capitaliste combiné à du divertissement grand spectacle qui a influencé une grande partie des films qui ont suivi. Je ne peux pas m’empêcher de repenser au soufflé dégonflé qu’à pu être Sense8 des mêmes autrices qui, malgré des ambitions similaires dans le monde de la série, s’est empêtré dans un gloubi-boulga scénaristique entre fan-service et niaiserie. Le contrôle capitaliste se serait-il affermi depuis les années 2000? Peut être bien…

    • Merci pour l’article, je vais aller lire ça !

      Concernant la capacité d’autrices / auteurs à faire passer des « messages » (je n’aime pas ce vocable moisi) dans leurs œuvres fussent-elles issues de la machinerie culturelle hollywoodienne (en l’occurence), peut-être que l’engagement doit être « codé » pour réussir à passer entre les mailles du filet. C’est un peu ce que disais Rafik Djoumi dans The Matrix Happning, et il ajoutait que la production avait, à l’époque du tournage dudit film, les yeux trop tournés vers Jurassic Parc 2 pour s’intéresser de près au projet Matrix… laissant les mains relativement libres aux autrices.

      A mon avis c’est un peu plus complexe que ça, et il est réducteur de dire que « la production » est « le capitalisme ». On peut peut-être aussi admettre qu’une production aussi industrielle que la Warner peut très bien produire des films variés, y compris engagés, dès lors qu’ils pourront être vendus. Ce qui rejoint Damasio : « aucun discours ne les gène pourvu qu’il ait un public solvable ». Comme vendre des t-shirts du Che, en somme.

      Enfin, Matrix est suffisamment universel pour parler d’un « Système » en général, et on peut le comprendre comme un discours d’émancipation quasi-générique (avec ses sbires, ses lobotomisés, ses « éveillés »…) en intervertissant l’oppression un peu à la sauce qu’on veut. Même si, bien sûr, les autrices avaient une ide précise en tête de leur côté en le faisant. Si l’on était taquin on pourrait récupérer le sujet en mettant « l’état socialiste et ses impôts iniques » en système oppressif et « les entrepreneurs éclairés créateurs d’emplois » en hackers éveillés. Le film tiendrait quand même dans sa diégèse fondamentale, même si beaucoup de symboles s’en trouveraient bousculés. Je caricature, évidemment, mais le discours de fond de Matrix est suffisamment codé pour que chacun puisse trouver plus ou moins midi à sa porte en passant outre.

      Ce qui n’est pas le cas avec des oeuvres comme Snowpiercer ou Westworld – beaucoup plus illustratifs au niveau littéral.

      J’ai un gros article sur Matrix dans les cartons, qui parlera exactement de ça. A venir en 2019. :)

  3. C’est marrant comme on peut analyser les mêmes choses de manière complètement différente. Selon moi, WW aborde en priorité les thèmes de l’IA, des relations homme-machine, de la conscience, du libre arbitre, du questionnement de la réalité, et de la quête de sens (le labyrinthe). Le thème de la domination masculine n’y est présent que parce que le parc simule du western. Ce n’est qu’un élément du décor (peut-être effectivement pour racoler un certain public), et qui plus est, présenté de manière négative. Les corps nus sont autant masculins que féminins, les femmes du « monde réel » sont puissantes et affichent leur désir (la gestionnaire qui couche avec Bernard) et les personnages robots qui parviennent à s’émanciper sont des femmes. Je trouve qu’analyser la série sous cet angle nous fait passer à coté des thèmes philosophiques évoqués plus haut.

    • Oui c’est un angle qui élude d’autres aspects. Westworld n’y est pas réductible, c’est sûr, et les questions sur l’IA et l’émancipation des robots sont bien présentes. Personnellement j’ai choisi cet angle parce qu’il me semblait révélateur d’une certaine dépolitisation de la SF très en vogue actuellement. Et que, par ailleurs, d’autres oeuvres refilent les thématiques d’Asimov (notamment) avec plus de brio. Real Humans, notamment, qui est beaucoup plus fine. Et non-américaine aussi, ce qui a l’avantage d’être moins standardisée dans les personnages et leurs péripéties.

  4. Je n’avais pas remarqué qu’il y avait une dépolitisation de la SF. Après je ne vais pas trop au cinéma ces temps-ci… Mais en dehors des navets grand public bien sûr, il me semble quand même qu’il y a de bons films SF qui sortent régulièrement et surtout des séries telles que Real Humans ou Black Mirrors qui sont vraiment SF en ce sens qu’elles analysent les effets du progrès scientifique sur la condition humaine. Je trouve que WW fait aussi le boulot à ce niveau (sur des thèmes plus philosophiques que politiques) et soyons honnêtes, avec une histoire autrement plus captivante que Real Humans !
    Sur WW, je ne sais pas si tu es d’accord, mais il me semble qu’il y a la thématique du JDR qui est sous-jacente, avec le fait d’incarner un personnage dans un monde différent, les robots-PNJ, le type qui écrit les scénarios, les robots qui improvisent, etc… :)

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