Dead Dead Demon’s DeDeDeDe Destruction (デッドデッドデーモンズデデデデデストラクション) est un manga au titre débile d’Inio Asano, une énorme claque science-fictionnelle et l’une de mes plus belles découvertes récentes. Métaphore de la vie post-Fukushima dans un Japon au bord du collapse, il dresse un tableau réaliste, sombre et sensible de la situation du monde à l’heure du cataclysme probable.

Dead Dead Demon’s suit la vie de deux étudiantes tokyoïtes, Ôran, Kadode et leurs ami(e)s au prise avec les turpitudes de jeunes femmes sans histoire dans une société japonaise en proie à un conflit de faible intensité avec une espèce extra-terrestre stationnée dans un immense vaisseau-mère survolant Tokyo. Après plusieurs années de présence alien, la fin du monde tarde à venir et la vie continue.

En attendant la fin du monde

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Dead Dead Demon’s DeDeDeDe Destruction, Inio Asano

Le manga met donc en scène une bande de jeunes femmes (principalement) dont Kadode et Ôran sont les figures centrales. BFF l’une de l’autre, elles vivent leurs vies sous la menace permanente du gigantesque vaisseau alien stationné depuis plusieurs années au-dessus de la ville. Après une première période de troubles et de nombreux morts, la vie quotidienne s’accommode d’une cohabitation avec l’armée et les combats rares mais réguliers avec les aliens.

Pour les personnages de Dead Dead Demon’s, la vie quotidienne est teintée d’un vague sentiment de fin du monde imminente. Pourtant tout continue presque comme si de rien, et faute de pouvoir quitter Tokyo la plupart de ses habitants poursuivent leurs vies sans plus se soucier du climat de guerre permanente qu’ils ne le feraient pour toute autre motif de retard sur les lignes de transport. Ils y vivent pas si mal malgré les fantasmes du reste du monde quant à la situation, et s’adaptent aux contraintes induites par l’invasion. Certains quartiers sont bouclés, d’autres connaissent des crashs réguliers de soucoupes et des combats de rue (ou plutôt des exécutions d’envahisseurs qui ne répliquent pas). Le sensationnalisme des débuts laisse peu à peu place à la routine, à mesure que l’on s’habitue à la présence de la catastrophe. Ôran et Kadode poursuivent leurs études, leurs amours et leurs FPS sans plus d’inquiétude qu’une ombre planante continuelle mais non risquée à court terme… comme plane l’ombre du cancer ou de la guerre dans la vie de jeunes femmes de vingt ans.

C’est ainsi qu’Asano entremêle les récits intimes et personnels de ses héroïnes à la marche de la « Grande Histoire » dont ne nous parviennent que des bribes foutrac via les médias officiels, les réseaux sociaux et leurs rumeurs, ainsi que plusieurs sous-intrigues liés à des personnages spécifiques. Tout concorde à faire ressentir l’imminence de la catastrophe, sans pour autant inquiéter particulièrement les personnages qui en sont pourtant parfaitement au courant. Même la mort, dans un crash d’engin extra-terrestre, d’une de leurs amies proches dans les premiers tomes du manga ne parvient pas à mobiliser vraiment Ôran ou Kadode sur la question des envahisseurs. Passée la phase de deuil, la vie continue avec ses amours, ses études, bref ses enjeux à taille humaine.

Plus que la présence des aliens en eux-même, c’est la réponse de la population qui semble le thème principal de l’histoire. Ou plutôt l’absence de réponse face à cette situation d’exception. La plupart des habitants de Tokyo (et on l’imagine du reste du monde) se désintéresse du sujet lorsque celui-ci ne touche pas sa vie immédiatement quotidienne. Comme un réchauffement climatique global ou une guerre lointaine, la catastrophe n’intéresse que ceux qui y perdent un proche ou y voient la concrétisation d’une inquiétude qui lui préexistait. Les théories du complot se déversent entre occultisme et xénophobie de base, chacun trouvant dans la présence des « envahisseurs » la confirmation de ses propres attentes. La majorité de la population pourtant assume de regarder les événements sans opinion particulière, comme un élément parmi d’autres de l’actualité. Et les militants (pour ou contre l’accueil des aliens) peinent à mobiliser.

Et pourtant sous ses allures de stabilité la situation n’a rien de pérenne.

Faibles aliens

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Dead Dead Demon’s DeDeDeDe Destruction, Inio Asano

En parallèle de la vie de nos héroïnes se déroule la réaction japonaise sous les pressions internationales face à « l’invasion extraterrestre ». Là où l’Afrique du Sud de District 9 parquait les « crevettes » dans un ghetto ségrégationniste en vue de les éliminer progressivement ; le Japon de Dead Dead Demon’s s’arme pour abattre toutes les soucoupes qui s’échappent du vaisseau amiral. Les sociétés d’armement développent de gros lasers capables de vaporiser entièrement les vaisseaux aliens, jusqu’à quasiment juguler les « fuites » au sol – avant de pourchasser les survivants dans les quartiers sous quarantaine. Face à une parodie de Trump à peine déguisée, le Japon montre son inflexibilité en massacrant les aliens sans tentative de dialogue, par l’armée ou avec des milices de chasse à l’extra-terrestre. Ambiance.

Il faut dire que les « envahisseurs » en question sont faibles et ne cherchent même pas à se défendre. Ils offrent une proie facile et – au contraire de la plupart des espèces aliens de la science-fiction – ce sont eux qui doivent faire face à l’agressivité (c’est peu dire) des humains. Les aliens polarisent la société entre les « pour » ou les « contre ». Les réseaux sociaux agissent alors comme des catalyseurs des débats en ligne qui, loin de les éclairer ou de les apaiser, participent à leur hystérisation en propageant rumeurs, nouvelles et fake news à grande vitesse. Ôran et Kadode en usent et en abusent avec un discernement relatif, c’est à dire ne leur accordent qu’une confiance relative puisqu’elles les utilisent elles-mêmes pour diffuser de fausses nouvelles.

Les « envahisseurs » de Dead Dead Demon’s renvoient donc plus que jamais un miroir à l’humanité en la plaçant face à sa propre attitude. Alors qu’ils ne semblent pas menaçants pour un sou, les aliens sont pourchassés, massacrés… et servent tout à la fois de justification à l’instauration de la loi martiale, à la course à l’armement et à la politique anti-japonaise des pays tiers professant leur souhait de « prendre en main » la situation. Les réactions déclenchées par les envahisseurs n’ont finalement pas grand rapport avec leur réalité, et le fait qu’ils soient incapables de répondre à leur massacre met en évidence la violence larvée en l’humanité qui ne demandait qu’à s’exprimer. Inio Asano signe ici une forme d’anti-Independance Day ; on se rappelle comment dans le film les aliens avaient le bon goût d’attaquer avec violence pour justifier le comportement militariste et patriotique des américains assiégés. Ici la violence de l’humanité n’a pas de prétexte pour se déchaîner… ce qu’elle fait pourtant sans tarder.

L’ombre de Fukushima

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Dead Dead Demon’s DeDeDeDe Destruction, Inio Asano

La science-fiction japonaise à toujours été hantée par le nucléaire à la mesure des traumatismes vécus par ce peuple, depuis les célèbres Godzilla, Akira ou Gen d’Hiroshima pour ne citer que des exemples très connus. Dead Dead Demon’s se positionne dans un contexte légèrement différent puisque la menace nucléaire y est moins tangible (elle plane littéralement au dessus) que ne le sont les réactions face à elle. Les autorités et les citoyens cherchent à réagir, quittent Tokyo lorsqu’ils le peuvent, souvent ne s’en préoccupent pas plus que ça au quotidien. Après plusieurs années de présence du vaisseau-mère la vie à suivi son cours et chacun(e) ayant bien intégré l’imminence potentielle d’une fin du monde (par crash du vaisseau ou guerre totale) n’en continue par moins sa vie normalement.

C’est sans doute là le plus fascinant de Dead Dead Demon’s. Inio Asano, sous son air de mettre en scène des tranches de vie anodines, orchestre la dissonance cognitive d’une société au bord du collapse et incapable d’y réagir. La conscience intellectuelle des enjeux ne permet pas d’y faire face : tout le monde sait ce qu’il se passe. Englués dans des quotidiens banals, dans le bruit incessant des médias propagandistes et des réseaux indignes de confiance, les personnages poursuivent leurs amourettes et révisions d’examens en assumant de ne pas faire grand chose pour se montrer à la hauteur des enjeux. Pourtant c’est peu dire que la situation devrait déclencher une prise de conscience massive, un soulèvement démocratique global capable de hisser l’humanité à la hauteur de l’humanisme dû à chaque réfugié ; capable aussi de répondre au désastre par autre chose que la course à l’armement et le génocide. A cette population tokyoïte immobile comme un lapin dans la lumière des phares je voudrais asséner, comme un appel à l’aide, les mots de Greta Thunberg : « I want you to panic ».

~ Antoine St. Epondyle

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