Il y a plusieurs années qu’Alain Damasio touche de près ou de loin au son. En 2004 déjà, il prêtait sa voix à l’incarnation de Sov dans la bande sonore de La Horde du Contrevent d’Arno Alyvan (Editions La Volte). En 2015 je vous parlais des Fragments hackés d’un futur qui résiste, fiction sonore écrite par l’auteur et réalisée par le studio Tarabust. Plus récemment il prêtait sa voix au théâtre et en live sur Radio Nova avec Rone.

Je ne résiste pas à l’envie de vous republier ce passage d’anthologie, Bora Vocal :

Les Furtifs, univers transmédia

Avec Les Furtifs, son troisième roman annoncé depuis plus de dix ans (quinze ?), Alain Damasio revient aux affaires et à la science-fiction politique. Alors que le bouquin est annoncé pour le 18 avril 2019, les briques de son univers d’anticipation original sont déjà distillées depuis plusieurs années.

Roman, théâtre, performance (?), Les Furtifs restent discrets (pléonasme) mais se déploient petit à petit à travers divers projets pour autant d’interprétations. C’est ainsi que la compagnie Le Clair Obscur (dont est membre notamment Benjamin Mayet) réalisait en 2018 une « exploration sonore » de cet univers en guise de « sortie de chantier » d’une déclinaison théâtrale de l’œuvre. La première brique d’un projet de plus grande ampleur annoncée pour 2020 sur le site de la compagnie.

A cette occasion, Le Clair Obscur nous livrait cet alléchant résumé, où la patte de l’auteur est grandement reconnaissable :

« Les Furtifs se situe dans un futur proche où l’humain est en proie à la dévitalisation. A travers la quête d’un père pour sa fille disparue avec des Furtifs, sorte de bestioles, chimères invisibles, telles qu’il faudra des chasseurs ultra formés, ultra équipés pour les déloger… Êtres d’un autre ordre, naturel et sauvage, dont la technologie aurait enfin su capter la présence… Sont-ce des mutations ? Ou des êtres parallèles évoluant à l’abri dans l’invisible depuis des milliers d’années ?

Le roman suit la quête de ce chasseur de Furtifs malgré lui, à (re)trouver à travers sa traque initiatique, non plus sa puissance décuplée par les machines mais progressivement son pouvoir, sa capacité d’autonomie, sa capacité d’écoute et de perception du monde, à retrouver son Vif, enfouis. A apprendre peut-être à devenir Furtif lui-même, pour (les) comprendre, celui-là même enfoui en chacun de ce que l’humaniste Alain Damasio tente de réveiller en nous. »

(source)

Dans un monde en pleine extension du domaine du capté, Les Furtifs explorent donc une autre voie : celle de la vie dans les interstices, dans les angles morts, peuplés d’une richesse qui ne serait pas accessible à l’œil humain… obligé de s’ouvrir pour en prendre la mesure. On retrouve là les thèmes essentiels de l’auteur, et dans l’évocation de personnages hautement exercés et équipés pour saisir la trace des furtifs, un écho précis de La Horde qui, jadis, arpentait déjà les hauts-plateaux à la recherche d’une densité de vif et donc de vie particulière.

Le roman lui-même a de fortes chances de ne pas être un objet commun puisqu’on sait qu’Esther Szac en a travaillé les effets typographiques (l’une des marques de fabrique de l’auteur) et que Mathias Echenay, éditeur à La Volte, annonçait en janvier 2019 qu’un album musical était prévu avec Yan Péchin. Cet album sera une nouvelle brique sonore à l’univers transmédia des Furtifs, univers dont Alain Damasio lui-même disait dans une interview qu’il m’accordait en 2016 qu’il pourrait aussi avoir une déclinaison au cinéma réalisée par Ian Kounen.

Mais alors, de quoi parlent Les Furtifs ? C’est à ce jour le projet Phonophore, réalisé à nouveau par Tarabust et Damasio, qui nous le fait le mieux découvrir en même temps qu’il nous plonge dans la réalité parallèle du roman.

Phonophore Furtifs Damasio

Phonophore, univers sonore

Là où la bande-son de La Horde restait une « simple » mise en sons d’extraits du roman, Phonophore franchit un nouveau cap en mettant en scène intradiégétiquement divers sons d’ambiance et enregistrements des personnages du roman. En ceci le projet est mi-chemin de la projection sonore et de sa mise en application conceptuelle telle que peuvent par exemple la réaliser les membres de la Compagnie IF dans HORDE, leur projet de performance en musique drone.

Phonophore, donc, est une collection de carnets sonores, d’archives et de témoignages réalisées sur le mode de l’interview. Les épisodes sont classés en diverses catégories, plus ou moins explicatives, évocatrices ou abstraites, comme nous l’explique en détail cette page. Leur particularité est de se situer parfois dans l’univers du roman, parfois non, pour nous le faire découvrir de l’intérieur et de l’intérieur du processus créatif. Une première approche, donc, qui n’a pas été la seule puisqu’elle fut renouvelée par Phaune Radio et Alain Damasio en 2018 dans un projet nommé Mantra’cks, un « manuel de survie en territoire traqué ». Précisons au passage que Phaune Radio est un studio dont fait partie Floriane Pochon, également membre de Tarabust. Point de hasard donc.

On pourrait se demander pourquoi Alain Damasio fait régulièrement le choix du média sonore pour enrichir ses projets littéraires. Ce serait mal connaître l’approche beaucoup plus sonore que visuelle de l’écrivain, plus propre à être changée en musique qu’en images. Bien sûr certaines adaptations visuelles ont pu être réalisées avec brio de ses œuvres précédentes, je pense par exemple à la BD de La Horde du Contrevent par Eric Henninot. Mais Damasio lui-même ne fait pas mystère de l’intrication évidente à ses yeux entre l’écrit et le son. Les deux ne sont-ils pas un flux séquencé par le « pli » de la ponctuation ?

L’introduction de Phonophore pose d’ailleurs le sujet d’emblée : les furtifs sont faits de son.

« Ce ne sont ni des fantômes, ni des spectres. Ils vivent pourtant parmi nous.
Chez nous. Partout. Mais jamais là où l’on regarde.
Découvrez les recherches menées par Alain Damasio et Tarabust autour
de l’univers de ces créatures faites de sons… »

— Phonophore

Il y a là une parenté évidente entre les furtifs et les chrones de La Horde : ces derniers étaient fait de vitesses (des vents à divers degrés d’épaisseur et de rapidité) – et partageaient cette caractéristique avec les personnages eux-mêmes. C’était en tout cas le sens de la phrase de Caracole en introduction de l’ouvrage (page 520) : « Nous sommes don de l’étoffe / Faits de son tissé / De vent. / Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les vents. »

Dans Phonophore / Les Furtifs, on retrouve cette parenté. Il était logique de donner aux furtifs une profondeur et une texture sur le mode sonore. Les morceaux de Phonophore peuvent ainsi être vus comme un matériau de recherche et un supplément de matière pour les lecteurs du roman à venir, aussi bien qu’une œuvre autosuffisante.

Premières rencontres

Phonophore nous donne à découvrir deux personnages : ))) Saskia Larsen, une « traqueuse phonique » et +| Ner, un « traqueur optique » ; avec déjà les blasons typographiques qui avaient contribué à l’identification des personnages dans La Horde du Contrevent. La triple parenthèse de ))) Saskia évoque l’onde sonore qui se propage (elle est une traqueuse phonique, elle se base sur le son), le symbole de +| Ner peut donner l’impression d’un œil gauche ouvert à côté de l’arête du nez (son mode de détection est visuel), le tout avec une impression de rigueur carrée qui semble bien coller au personnage. En effet, le morceau +| Ner nous en apprend sur ce « panopticien » nerveux (il s’appelle « Ner[f] » !) d’une exigence de contrôle presque psychotique. +| Ner est une sorte de hacker de l’espace du captable, capable de quadriller une zone à l’aide de ses insectes-cyborgs (« intects ») pour détecter tout ce qui peut l’être.

Le fait de travailler ces personnages par le son permet à Damasio de les enrichir d’une dimension supplémentaire – lui dont le travail littéraire s’est toujours attelé à explorer les multiples dimensions de la langue, y compris voire surtout sa dimension sonore même à l’écrit. On apprend ainsi que chez ))) Saskia ce sont les fricatives [s], [f], [v] qui dominent l’expression – on s’attend à retrouver cette dominance dans les prises de parole de cette dernière, comme son acharnement et son endurance à la traque ne manqueront pas de poindre dans l’écriture du roman. De même que +| Ner s’exprime d’une écriture saccadée, hachée, « serpée de virgules », « de beaucoup d’effets itératifs » et de « troncations, ellipses ». Et la voix féminine de Phonophore, dans le morceau éponyme, de le confirmer comme une note d’écriture préparatoire au roman : « ça doit sonner froid, sec et glacé ».

On s’en rappelle, déjà dans La Horde le travail des personnages et de leur personnalité se ressentait déjà dans le style d’écriture de leur prise de parole.

De même quelques décors nous sont présentés : Tanger, Duplicity, sous différents angles. On prend connaissance enfin des premiers types de furtifs : le furtif de papier, le furtif de verre, d’écume… qui évoquent immanquablement les chrones quoique certaines de leurs caractéristiques soient différentes.

Vitalisme

Chrones comme furtifs incarnent une forme de perfection vitaliste, rapprochée du concept directeur du roman (le mouvement ou la furtivité). Dans La Horde comme Les Furtifs, la qualité première de ce qui est en vie semble être son côté insaisissable. Et c’est cette insaisissabilité (mise en fiction de la « fuite » de Gilles Deleuze) qui provoque un grand risque : celui de la dispersion. Dans Mort d’un furtif, Damasio nous apprend que ces nouvelles créatures risquent de se perdre à peu près comme les chrones, par dispersion de leur « frisson », un mouvement fondamental.

Cette dispersion n’est pas le seul risque encouru par les furtifs, il y a aussi le risque de coagulation – comme les chrones au premiers rangs desquels Caracole le troubadour de La Horde. Alors que les chrones risquent de ralentir jusqu’à la mort, les furtifs se « figent » dès lors qu’ils sont vus par quelqu’un. (Mis à part ceux qui ne peuvent pas transmettre ce qu’ils ont vu. Les mourants, par exemple, pourraient peut-être voir les furtifs, qui sait ?) Il semblerait que les technologies de captation visuelle et sonores puissent permettre de révéler leur existence. Nul doute que les traqueurs de furtifs dont Phonophore évoque les noms nous en apprendront plus dans le roman.

Nul doute non plus qu’un parallèle sera fait entre ce mode de vie des furtifs et la société de contrôle et sa gouvernementalité algorithmique telle que définie par Antoinette Rouvroy s’inspirant de Foucault. D’ailleurs Damasio le dit lui-même dans Mort d’un furtif : le mode d’existence de ces créatures porte des valeurs, et ces valeurs constituent par leur existence même une « attaque contre le panoptique ». Vivre par l’invisibilité serait le mode de résistance ontologique contre une société hyper-capitaliste où la surveillance est devenue la norme des rapports de vie, norme qui englue les individus dans une dévitalisation dont les furtifs incarnent l’opposé. Les traqueurs de furtifs, peut-être appelés à devenir furtifs eux-mêmes, seront les nouveaux « Grands Vivants » que nous suivrons après les hordiers et les voltés de La Zone du Dehors.

L’aspect carcéral de l’univers, avec ses « Smart Cities » privatisées et ses accès réglementées par abonnement, pose d’emblée l’ambiance.

« [Dans les Furtifs] Les villes sont rachetées par des multinationales suite à des faillites financières du fait de leur endettement. Les agglomérations les plus intéressantes ont été rachetées par des groupes qui les gèrent non pas avec un système d’impôts mais un système de forfaits : standard, premium, privilège. Si tu es standard, tu as accès à 50 % des rues, des places, des squares de la ville. Tu te retrouves dans des squares saturés avec tous les mômes ; il y a des embouteillages tout le temps ; tu te tapes tous les endroits où il y a trop de monde. Avec le forfait premium, tu as accès à 70 % de la ville et, avec le privilège, à 100 %. Tout ceci est contrôlé via une bague connectée par des systèmes de géolocalisation, d’amendes automatisées… Ça décompte directement, si tu es citoyen standard et que tu es dans la mauvaise rue, tu te prends des prunes et au bout d’un moment tu arrêtes d’y aller. Si tu persévères, on envoie les drones et au pire les humains – parce que ça coûte trop cher les humains…

Paris a été racheté par LVMH parce que c’est la ville du luxe, Orange [où se situe notre action] est devenu une mégalopole, a été racheté par Orange parce que la marque était déjà là, Lyon par Nestlé parce que c’est la capitale de la gastronomie, Cannes par la Warner parce que c’est le cinéma. Toutes les villes intéressantes ont été rachetées et les autres sont laissées en autogestion par les citoyens, ce qui permet les utopies. Donc, tu as des utopies d’extrême droite et puis des utopies communistes, anarchistes… Le capitalisme a cessé de vouloir gérer l’ensemble de la société et s’est concentré sur des pôles. On voit des régions qui deviennent très fortes – la Lombardie en Italie, par exemple – et c’est là qu’on trouve toutes les élites, les capitaux, les investissements. Et on laisse tomber les autres zones, on s’en fout. Mais ça ouvre mine de rien des espaces, des interstices – si les communes s’écroulent, si les villes s’écroulent, ça peut amener à un nouveau système politique… »

— Alain Damasio

(source)

Voir un furtif, métaphore de la création

D’après Phonophore, il existe de nombreux modes de camouflage des furtifs, et sans doute des millions de façons pour eux d’échapper aux regards des humains. Ayant développé des infinités de méthodes d’esquive, le furtif qui est « vu » ne peut l’être que par celles et ceux qui arrivent à s’arracher à leurs habitudes et routines visuelles, leurs façons habituelles de percevoir. L’acte « très proche de la création » est aussi une manière de « rencontrer » un furtif en arrivant à s’ouvrir au monde. Renouvellement de soi et de son rapport au monde donc, thème damasien par excellence ici introduit sous l’idée de la rencontre avec ces créatures sensibles.

Aussi les traqueurs de furtifs développent-ils des foules de méthodes et techniques de perception qui leur permettent de favoriser ces rencontres. Avec la précision qu’on lui connait dans les descriptions techniques évocatrices, Damasio explique dans Voir un furtif comment l’on peut effectuer séries de mouvements et de dessins propres à permettre de voir la créature. Pourtant il prévient de ce facteur ô combien contre-intuitif : chercher à reproduire les conditions de sa première rencontre avec un furtif, c’est reproduire un schéma, c’est le contraire de la réinvention du regard… et donc la meilleure manière de ne rien voir. Bref : « La technique est l’ensemble de ce qu’il faut savoir pour échapper à la technique. » En effet, pour chasser un furtif « il faut toucher l’absolument neuf en toi. »

Phonophore / Les Furtifs porte donc un regard sur la création artistique. Dans notre débat sur la créativité (organisé dans le cadre du Mouton Numérique), Alain Damasio invitait à la déconnexion pour échapper à la sollicitation permanente, et pour se rendre disponible aux idées neuves. L’ennui, une autre façon de nommer la disponibilité de l’esprit. Voir un furtif, c’est accéder à une « rencontre » proche de la création en ceci qu’elle demande de réinventer sa perception et son rapport au monde ; de maîtriser mille techniques d’approches très pointues, pour mieux s’en libérer. Objectif éphémère de cet état de disponibilité extra-sensible : présentir, entre pressentir (trop tôt) et ressentir (trop tard). Une conquête de l’instant présent qui permette de se libérer du carcan de l’identité figée, encore un thème cher à l’auteur. S’assumer comme le point de passage des influences et des courants qui font le monde, porter le multiple en soi pour, comme dans La Horde du Contrevent, prendre conscience et acte de son appartenance au monde et de sa puissance en son sein…

…jusqu’à ce que quelque-chose se montre. Un absolument autre ; l’idée neuve. Furtive.

~ Antoine St. Epondyle

A écouter : l’intégrale de Phonophore (accompagnée de textes d’ambiance et de présentation sur le site)

A consulter :

4 Commentaires

  1. Trop cool, j’ai appris pleins de choses alalala *_____*
    Merci pour ce super article, je suis contente de lire du neuf à ce sujet! (oooooooooh, les personnages…)

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