Dans son article Pourquoi ne parvient-on pas à dépasser le cyberpunk ? (traduit par Yann Champion pour Slate) Lee Konstantinou appelle au renouvellement de la création en science-fiction. Selon le chercheur, la foule de sous-genres dérivés du cyberpunk de part leur nomination en « -punk » seraient due à l’exploitation de niches éditoriales d’une part et à une forme de stagnation de la création, qui se contenterait de modifier le contexte d’une œuvre pour y reproduire les schémas classiques du genre d’origine. En résumé : des personnages plus ou moins marginaux en lutte contre des systèmes oppressifs privés, mafieux et violents dans les bas-fonds de villes-mondes. Remplacez la dystopie par de l’espoir et vous voilà dans le « hopepunk », le futur sombre par une Renaissance fantasmée et vous voici dans le « clockpunk » (ou « davincipunk ») etc. Bref une permutation des éléments permettrait un renouvellement de façade. Suivant cette définition, Notre-Dame de Paris pourrait être requalifié en « medievalpunk » puisque le roman met en scène des personnages marginaux (Quasimodo, Esméralda) dans un univers médiéval fantasmé. Bien entendu, ceci est un peu ridicule et la définition trop large. Fantasmer des périodes passées ou futures, voici des ressors essentiels et indémodables de la fiction en général et qui n’ont rien à voir particulièrement avec le cyberpunk.

La confusion est pardonnable tant le cyberpunk lui-même, ou ce qui s’étiquette comme tel, ne fait souvent plus que surjouer l’esthétique éculée du genre d’origine sans plus porter de propos ou d’attitude politique comme nous l’avons vu dans l’article précédant de ce dossier La mort du cyberpunk. Ce qui m’amène à la double conclusion suivante pour répondre à l’article de Lee Konstantinou « Pourquoi ne parvient-on pas à dépasser le cyberpunk ? » :

  1. Parce qu’on n’essaie pas.
  2. Parce qu’il est indépassable.

Copie d’une copie d’une copie

La science-fiction comme tous les genres d’Imaginaire se définit par son rapport au monde réel, et par la manière et les raisons pour lesquelles elle s’en distingue. Suivant l’idée de Geoffroy de Lagasnerie dans Penser dans un monde mauvais, on peut donc considérer que toutes les industries culturelles non-oppositionnelles participent de fait à entériner le système global – ses excès y compris – dès lors qu’elles ne le dénoncent ni ne le combattent pas activement. Partant de là la science-fiction dans son ensemble, et de plus à plus à mesure que les productions se font coûteuses et donc contrôlées (cinéma, jeu vidéo), est aujourd’hui activement collaborante à ce que ses initiateurs cherchaient à dénoncer ; un technocapitalisme de contrôle, prédateur sur les individus et l’environnement. Quand une œuvre se réclamant d’Orwell participe à inventer le futur de la surveillance globale, la boucle du cynisme (ou de l’aveuglement) est bouclée.

Mais le cynisme n’est pas la règle et les oppositions binaires entre une supposée « bonne » et une supposée « mauvaise » science-fiction en ce qu’elles porteraient ou non un discours oppositionnel ne sont pas souhaitables. Ce qui est en jeu est moins l’existence ou la survie d’un sous-genre particulier que la fécondité et la diversité des points de vue dans variété de médias, formes d’art et publications à même de vitaliser nos conceptions non de l’avenir – mais de la vie en commun.

Pour reprendre les mots de Lee Konstantinou, nous vivons en effet dans « le monde qu’ont bâti Reagan et Thatcher : un monde néolibéral où la précarité ne cesse de s’accroître, où les grandes entreprises dominent, où l’État providence est peu à peu abandonné et où existe une certaine forme d’atomisation sociale ». Et ce monde-là ne cesse de muter, découvre sans cesse de nouveaux visages face auxquels il est moins question de s’opposer par principe pour revendiquer une pseudo attitude « punk » que de se demander comment échapper pratiquement, conceptuellement et sur le plan des valeurs aux tentatives colonisatrices qui parviennent à reterritorialiser les critiques dans leur sphère morbide de domination, d’oppression et de contrôle. Westworld reste, à mon sens, le cas d’école en la matière d’une série supposément dédiée aux questions d’émancipation et qui pourtant reproduit exactement les schémas qu’elle dénonce en façade ; et les maquillant en attitudes individuelles sans percevoir ce que ces oppressions ont de structurel y compris dans sa facture propre.

Dès 1996, Maurice G. Dantec (qui n’a pas toujours été impeccable dans ses combats loin de là) s’exprimait sur le genre cyberpunk dans les colonnes de La Spirale :

Il faut faire attention […] à ne pas reproduire des clichés, à ne pas reproduire un discours et ne faire que le reproduire. Toute la vague Gibson, Sterling, Effinger, qui est arrivée dans les années 80, a mis en place une sorte d’imaginaire collectif plutôt bandant et proche de la réalité. Mais à mon avis, il faut plutôt continuer le boulot. Ça, c’est un peu le premier étage d’une fusée et ton boulot c’est aussi de dynamiter ça. Nous, arrivant après, nous allons être obligé de casser ce qui là-dedans pouvait donner naissance à des clichés redondants et à de la reproduction automatique.

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Maurice G. Dantec.

Bien sûr le genre cyberpunk est codifié et même segmenté. Les motifs et clichés sont là, stables et identifiables jusqu’à la nausée d’esthétique du néon dans des villes nocturnes sous la pluie. Une simple recherche d’images sur le sujet aligne l’homogénéité du genre jusqu’au vertige. Ces images, en plus d’une absence d’imagination marquante, reproduisent également les clichés thématiques d’un genre devenu caisse de résonance, parmi d’autres, de la société dans ses travers les plus mainstream et oppressifs, notamment sexistes.

Pourtant, il n’y a aucune raison à ce que ce qui faisait l’essence du genre à ses débuts soit désormais arrêté : un esprit de révolte et de détournement face aux logiques cybernétiques de contrôle à l’heure du collapse. A ce titre, l’imaginaire de la science-fiction politique a tout à puiser dans le Manifeste accélérationniste de Nick Srnicek et Alex Williams (2013) :

3. En contraste frappant avec [l]es catastrophes en voie d’accélération, les politiques actuelles sont plombées par leur incapacité à générer les nouvelles idées et modes d’organisation nécessaires à la transformation de nos sociétés, pour leur permettre de confronter et de résoudre les menaces d’annihilation à venir. Tandis que la crise gagne en force et en vitesse, la politique dépérit et bat en retraite. L’avenir se trouve annulé du fait de cette paralysie de l’imaginaire politique.

[…] 24. L’avenir a besoin d’être construit. Il a été démoli par le capitalisme néolibéral pour être réduit à une promesse à prix réduit d’inégalités croissantes, de conflits et de chaos. L’effondrement de l’idée d’avenir est symptomatique du statut historique régressif de notre époque, bien davantage que d’une maturité sceptique, comme les cyniques essaient de nous le faire croire de tous les bords du champ politique. Ce vers quoi nous pousse l’accélérationnisme, c’est vers un avenir qui soit plus moderne, d’une modernité alternative que le néolibéralisme est intrinsèquement incapable d’engendrer. Il faut casser la coquille de l’avenir une fois encore, pour libérer nos horizons en les ouvrant vers les possibilités universelles du Dehors. [Traduction Yves Citton]

Accélérer pour dépasser

Les débauches actuelles de la science-fiction mainstream, robots géants, guerres futuristes, affrontements spatiaux, voyages galactiques et références aux années 80 et 90 cachent difficilement la vacuité totale de leur propos. Qu’un film comme Joker (Todd Phillips, 2019) soit largement applaudit est une bonne chose, qu’il passe pour le paroxysme de la dénonciation est préoccupant sur le niveau de désensibilisation politique atteint par le public ; surtout quand ledit film s’acharne à bien définir le comportement du personnage comme non-politique et dû à sa « folie ». Qu’ils soient apocalyptiques ou crépusculaires, héroïques ou horrifiques, les récits de science-fiction actuels s’échinent à éviter soigneusement toute anticipation sociétale. Tout au plus révèlent-ils, en creux, presque inconsciemment, une certaine angoisse existentielle et nihiliste.

En leurs temps, les précurseurs ont éclairé la voie. Orwell, Huxley, bien-sûr, Ōtomo, Bradbury, Barjavel et beaucoup d’autres, exprimaient par la science-fiction des craintes qui leur étaient très contemporaines. Et si les références à 1984 et son Big Brother sont utilisées à toutes les sauces de nos jours, force est pourtant de constater à la relecture d’Orwell qu’elle n’est plus actuelle pour comprendre notre univers quotidien. Parce qu’hier à eu lieu, aujourd’hui s’en distingue nécessairement. Pourquoi alors s’acharner ad nauseam à reprendre les canons d’un genre fixé par les chefs d’œuvres d’autrefois ? On ne peut pas s’extraire de notre époque, qui est un terreau et une limite.

Si la science-fiction cyberpunk à encore un sens, c’est en s’emparant des perspectives politiques ouvertes notamment par les accélérationnistes ; non pour promouvoir la fuite en avant vers une techno-société en roue libre, mais pour proposer les nouveaux moyens reconquis du détournement de cette société avec ses propres armes. L’accélération donc, mais dans ce registre de vitesse qui n’est pas la rapidité de la machine mais la raison, le désir et la liberté de l’humain, ce que Bernard Stiegler nommait « bifurcation » dans sa conférence avec Alain Damasio Révolution ou bifurcation³ en octobre 2019.

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Alain Damasio et Bernard Stiegler.

Pour une science-fiction politique

Le monde se transforme, mute, les lignes de force et les structures de nos sociétés se trouvent irriguées de nouveaux enjeux, d’une nouvelle révolution industrielle et d’une catastrophe écologique de moins en moins abstraite. Le monde d’avant a cessé d’exister depuis longtemps et l’époque actuelle déborde littéralement de nouveaux sujets d’étude, de récit, de nouvelles accroches pour raconter des histoires.

Charge aux nouvelles générations d’autrices et d’auteurs de s’emparer de toutes les formes de création anciennes et ultra-modernes, pour débusquer ce que ce nouveau monde peut porter en lui d’espoir une fois dépassée et réinventée l’indignation première qu’il aura pu nous provoquer. Nous manquons cruellement du bagage fictionnel, prospectif et philosophique pour penser les bouleversements de l’époque, qui nous place toujours déjà au pied du mur. Dans Cyberpunk Reality paru en 2015 j’identifiais quatre grands thèmes du sous-genre : l’urbanisme et l’expansion urbaine, le rapport entre humain et technologie, l’hégémonie du pouvoir privé sur toute forme d’organisation publique et la fin de la réalité par l’avènement de la post-vérité. Chacun de ces thèmes (discutables bien-sûr) porte littéralement en lui des milliers d’histoires potentielles, des motifs premiers de révolte et des germes de réinvention. Chacun peut-être croisé avec les luttes éminemment d’actualité que sont les luttes pour les droits et l’égalité – et la réinvention de la vie ensemble (en usant peut-être des instruments même de l’aliénation).

On ne pense pas à partir de rien ; on ne fait pas de projet à partir de rien. Il y a urgence à explorer le présent, à extrapoler ses conséquences, à tirer des conclusions et à proposer des voies de contournement et des fissures à agrandir. La littérature, au sens large, à toujours été utile à l’édification des peuples, à la prise de conscience, au questionnement fécond en vue d’en refonder les imaginaires. Pour permettre la projection politique, réaliste ou utopique, vers les mondes de demain. Refonder les imaginaires c’est donner à nos efforts et à nos vies des horizons vers lesquels tendre au-delà des révoltes, souvent légitimes, induites par une civilisation arrivée à son seuil de contre-productivité.

Fournir la matière fictionnelle et analytique à un regard critique sur nos sociétés est l’un des rôles de la science-fiction. Nous avons ce qu’il faut d’apocalypses nucléaires, de zombies, de vaisseaux spatiaux et – surtout – de superhéros. Pour produire de la fiction littéraire, cinématographique, graphique, ludique ou sonore, directement adressée à notre façon de vivre et d’évoluer ensemble ; pour baliser les terrains nouveaux où nous mettons déjà les pieds sans avoir la moindre idée de là où ils pourraient nous mener, il y a urgence. Certain(e)s le font, en trop petit nombre.³

Revendiquer un intérêt pour le cyberpunk au XXIe siècle n’est pas « ne pas parvenir à dépasser » un genre ancien et vaguement ringard par nostalgie. C’est prendre acte des combats du passé et des mutations du présent pour explorer à l’avant-garde de ses technologies un discours réellement technocritique et donc politique – mais aussi émancipateur de toutes les oppressions qui demeurent ou se renforcent sous le vernis des « innovations » qui ont cessé d’être des progrès. C’est rêver ensemble les images du monde qui vient, comme une alarme tirée au présent et un avertissement face au néant. Nous ne reviendrons pas en arrière ; l’avenir est à construire.

~ Antoine St. Epondyle

¹ Le manifeste accélérationniste, Nick Srnicek et Alex Williams, 2013.
² Bifurcation ou Révolution, Bernard Stiegler et Alain Damasio, Ground Control, 2019.
³ Voir par exemple : Lily et Lana Wachowski, La grande émancipation, Erwan Dubois, Playlist Society, 2019.

1 COMMENTAIRE

  1. À mon avis, il manque un élément dans la définition de Lee Konstantinou, c’est la notion de « technologie » disruptive, qui dépasse le cercle des puissants et qui a le potentiel de rééquilibrer les choses. Je mets des guillemets, parce que ça peut être le cyber, mais ça peut aussi être de la magie ou des organisations sociales différentes. De ce point de vue, difficile de parler de -punk pour Notre-Dame de Paris. ;)

    Il y aurait aussi des choses à chercher dans les idées d’un Cory Doctorow, par exemple.

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