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Pendant le confinement dû à la pandémie de coronavirus COVID-19 je libère l’intégralité de mon livre L’étoffe dont sont tissés les vents sur les ondes en accès libre.  Pendant la durée du confinement, je publierai un chapitre par jour. Restez connecté(e).

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&
PREMIERE PARTIE
LE MONDE

Vent — [ vã ] n. m. Déplacements naturels de l’atmosphère ; mouvement de l’atmosphère ressenti au voisinage du sol ; déplacement d’air ; air déplacé.[i]

I. Univers et langage

Parce qu’elle porte un message bien précis, La Horde du Contrevent s’articule autour d’idées directrices fondamentales. Elles forment la colonne vertébrale de l’univers, l’ontologie[1] du roman. Il s’agit de bâtir un monde, d’architecturer les métaphores et les différents concepts, en un tout cohérent qui servira de théâtre et de récit.

Qui sont les personnages ? Quels sont leurs enjeux ? Que deviendront-ils ? Autant de questions auxquelles les réponses demandent un univers entier.

Littéralité

L’originalité de La Horde du Contrevent tient en partie à son univers très particulier. Le concept philosophique y prend forme – corps, matière et âme ; devenant ici un personnage, une ville, une éruption topologique, une forme de vent, là un chrone[2] où une étape sur la bande de Contre[3].

C’est ainsi que le monde entier et pas seulement les premiers plans, sera issu de concepts articulés entre eux comme un rhizome, c’est-à-dire horizontalement.[4] En ce sens, La Horde évoque une tapisserie dont chaque fil croise les autres pour constituer un dessin d’ensemble, et dont aucun ne prend le pas sur le tout. Personnages, événements, villes, technologies… sont, dans La Horde du Contrevent, les métaphores d’idées bien spécifiques. Et si tous les lecteurs ne s’arrêtent pas sur les mêmes aspects de l’univers, ces derniers sont d’une absolue cohérence théorique.

Ainsi le travail de l’auteur consiste à rendre tangible, palpables et, selon Damasio lui-même, à « rendre réel et opératoire pour le lecteur, vibrant et tactile, le concept. »[ii] Le mouvement, ou la vitesse, la lenteur ou la fatigue, cessent d’être de simples idées pour devenir ici une technique de combat, là une forme ou un mode de vie, voire « l’histoire d’un personnage comme Caracole, fait de boucles de vent fermées qui lui offre un pouvoir unique de métamorphose, une joie mutante, faseyante. »[iii] En résulte une puissante impression de profondeur et de vraisemblance dans l’imaginaire. Car les constituants de cet univers sont des traductions littérales de la pensée de Gilles Deleuze, et notamment de son ouvrage Mille Plateaux[iv], coécrit avec Félix Guattari. Pour Alain Damasio, La Horde est une novellisation philosophique, une « mise à feu du concept, issu de Deleuze, et précipité dans la matière romanesque ».[v]

C’est pourquoi rien, dans la conception de La Horde du Contrevent n’a été laissé au hasard, ni à la seule fantaisie de son auteur. Richesse de la langue française, style propre et néologismes, oralité du discours et sonorités des mots, graphie des caractères et assemblages des masses de texte les unes par rapport aux autres, effets typographiques… tout est fondamentalement signifiant dans ou hors du cadre fictionnel.[5] Car si Damasio est imaginatif c’est particulièrement pour truffer son récit de mille doubles-sens, trouvailles littéraires et indices qui laissent entrevoir parfois très clairement les visions du monde, de l’existence et les propositions vitalistes de sa philosophie. Nombreuses sont les scènes du roman qui, en plus de leur apport direct à l’histoire (ou à la densification du contexte), sont à comprendre telles qu’elles, sur le plan extradiégétique.[6] A de nombreuses occasions la voix d’Alain Damasio transparaît noire sur blanc, distillant mille aphorismes poétiques et toujours porteurs d’un certain regard sur le monde, derrière le masque des personnages.

L’un des plus beaux exemples de cette littéralité vient du chapitre XIII. La tour d’Ær.

«  Quand j’en ai assez de l’ombre, je prends un livre dans une salle pour voir un peu de ciel. » (p. 199)[7]

Il semblerait que tout le concept architectural de la tour d’Ær ait été construit pour cette seule phrase. Dénuée de fenêtre sur toute sa hauteur, la tour est construite de ses propres livres (des blocs de pierre gravés). Ce haïku est donc à prendre au sens littéral : saisir un livre-bloc sur la surface fermée du mur créé littéralement un passage pour la lumière, une fenêtre sur le ciel. Mais la phrase est aussi autosuffisante hors du contexte du roman, l’obscurité bien concrète de l’intérieur de la tour devient alors un écho de l’obscurantisme et de l’ignorance, illuminée par le livre comme une ouverture symbolique sur le ciel de la connaissance.

C’est encore dans la ville d’Alticcio que se trouve un autre exemple de la littéralité de l’univers de La Horde. Les multiples tours de la ville où vivent les Tourangeaux dilettantes sont soutenus par le coussin d’air créé par les Racleurs, prolétariat de la cité, dans le lit du Fleuvent. Au chapitre XII. Alticcio, ¿’ Caracole décrit cet ingénieux système, laissant entrevoir un commentaire politique à peine voilé de la part de l’auteur : les élites dorent au soleil parce qu’elles sont supportées par le labeur des masses.[8]

« Les piles des tours ne tiendraient pas sous l’abrasion si les pionniers n’avaient eu l’idée et le culot d’installer, que dis-je, de cribler le lit du fleuve de grands panneaux en métal inclinés, sur lesquels vient buter le courant. […] Grâce à ces réflecteurs, le vent horizontal ricoche vers le haut. La cité est en quelque sorte portée, soutenue du sol par un matelas d’air ascendant qui permet aux Tourangeaux de planer paisiblement en altitude. » (p. 253)

Comme ces exemples (il y en a beaucoup d’autres), toute la cohérence de l’univers de La Horde est donc à rechercher au niveau de son sens et non de sa ressemblance avec une quelconque époque connue. C’est un univers strictement imaginaire, qui se libère du réel pour mieux y revenir, et se concentrer sur sa portée symbolique littérale.

Points de vue

Si La Horde du Contrevent est un roman résolument philosophique, elle ne sombre pourtant pas dans le professoral ou l’encyclopédique (erreur classique des histoires « à concept » dans lesquels un personnage finit par nous expliquer l’intention de l’auteur par le menu). Toute La Horde nous est racontée par les regards croisés de ses personnages – chacun enrichissant le récit de sa vision singulière du monde. Finalement, on ne connaîtra rien de l’univers que ce qu’ils voudront bien nous en dire, et qu’ils découvriront eux-mêmes au fur et à mesure.

La polynarration, ou « polyphrénie » (étymologiquement « esprits multiples ») est un motif récurrent des romans d’Alain Damasio. Dans La Zone du Dehors[vi] déjà, il alternait les prises de paroles subjectives sur un rythme très resserré pour abolir toute prétention à l’objectivité ; et dans Les Furtifs, encore, il poursuit et développe ce principe. Plutôt que de faire confiance à un héros unique qui « monologue[rait] le monde »[vii] l’auteur varie les angles, les regards, les sensibilités, multiplie les opinions et donne ainsi à ressentir une réalité complexe, protéiforme, éventuellement contradictoire d’un narrateur à l’autre. La polyphrénie permet de raconter le devenir d’un groupe, tout en plaçant la perspective narrative à l’intérieur de chacun de ses membres par l’emploi du « je ». Cette focalisation interne incite à l’identification du lecteur et assume la partialité des points de vue pour enrichir sa vision du monde.[9]

La Horde ne déroge pas une seule fois à ce procédé d’écriture. Pour l’illustrer, citons le chapitre XVI. Norska à travers l’échancrure qui en donne un exemple brillant lorsque ˆ Schist (l’autour) cherche à passer le mur de vent sous les regards médusés des quelques hordiers survivants. Sur presque trois pages pleines, les cinq ou six narrateurs commentent la lutte acharnée du petit rapace contre une violence compacte et semble-t-il infranchissable, d’air brut. Chacun y va de son pronostic – passera, passera pas – et de ses encouragements lorsque l’oiseau incarne à lui-seul la volonté de la horde entière contre la brutalité des éléments, portant la scène à un paroxysme d’intensité dramatique.

L’évocation du monde à plusieurs locuteurs fait circuler le lecteur dans le groupe, presque comme un hordier à part entière. La lecture de La Horde du Contrevent est nécessairement active, exigeante, elle demande une grande motricité pour appréhender, en même temps, vingt-trois façons différentes de voir le monde – et d’en parler. Par la suite la difficulté initiale d’identifier les personnages laisse place à une lecture plus instinctive.

Ces points de vue variés s’accordent toutefois sur l’essentiel du monde et de l’intrigue, qui forme alors un « espace imaginaire commun »[viii] qui rappelle volontiers la mécanique narrative des jeux de rôle, dans lesquels un groupe de joueurs raconte une histoire collectivement à travers autant de points de vue que de personnages.[10] De la même manière, la réalité du monde de La Horde du Contrevent émerge du discours partagé entre les individus qui le peuplent.

La polyphrénie permet également de varier les types d’identification du lecteur aux personnages. Aristote en définit quatre dans La Poétique.[ix] 1/ L’admiration telle qu’on peut l’avoir pour Ω Golgoth (pour sa volonté), X Oroshi (pour sa sagesse) ou π Pietro (pour sa probité), et qui induit une forme de passivité du lecteur due à une relation de supériorité avec le personnage admiré (relation verticale, transcendante). 2/ La familiarité telle qu’on peut en avoir pour ≈ Coriolis ou ) Sov, plus proches de nous avec leurs doutes, failles et questionnements, et qui permet de faire écho aux problèmes du lecteur qui se place sur un pied d’égalité avec eux (relation horizontale, immanente). 3/ L’identification  cathartique qui permet de purger les passions du lecteur à travers des personnages comme Ω Golgoth et ses luttes psychologiques internes, en les déplaçant dans la réalité alternative du roman. 4/ Et enfin l’identification ironique, qui consiste à rire aux dépends des personnages, et qui n’est jamais utilisée dans La Horde.[x]

Au lecteur de se faire sa propre opinion sur les événements, en s’accommodant des contradictions, des personnalités et opinions de chacun des narrateurs… et de la relation qu’il entretient avec eux. Charge à lui d’y projeter sa propre vision des événements. Car tout l’intérêt de l’éclatement du rôle du narrateur est d’empêcher le lecteur de s’enraciner dans une manière unique de voir le monde. Là où l’un haïra Ω Golgoth et sa brutalité tyrannique et misogyne, l’autre admirera la force de sa détermination. Là où je projetterai toute une esthétique sonore et sensitive autour de la Horde, d’autres y verront peut-être un univers graphique aux formes et couleurs propres.[11] Les non-dits, les espaces laissés vides, les ellipses nombreuses et parfois longues de plusieurs années, sont autant de champs laissés libres à l’interprétation. A ce titre, et comme les mots laissés sans définition précise, ces subjectivités forment un « vide fertile »[12] laissé à l’imagination. Le non-fini, c’est l’infini. Le non-dit est un toujours possible.

Par exemple au début du roman lorsque ) Sov savoure une marche tranquille dans les prairies semblables à « des marmottes à longues fourrures qui se glisseraient sous [ses] cuisses en riant » (p. 456), ʃ Larco en plein chagrin d’amour ne voit qu’une « journée de spleen sous slamino » (ibid) et déplore : « nous récoltons les criblures des moissons mal broyées, la poussière des murs délités, des chemins qui s’effacent. Nous essuyons les pluies qui ne tombent plus, mais coulent, comme si l’horizon se vidait de ses larmes sur nos joues. » (p. 456) La scène est d’autant plus riche qu’elle est soumise à des divergences d’appréciation, car malgré la préparation méticuleuse de l’auteur pour concevoir un vrai sentiment de réel, l’univers du roman ne nous sera accessible que par le regard et les sentiments des personnages, qui le décriront avec leurs mots.

Nommer c’est créer : l’art de l’évocation

Alain Damasio donne étonnamment peu d’éléments pour décrire son univers. Plutôt que faire voir, il donne à ressentir le monde en nous plaçant au niveau de ses personnages. C’est pourquoi il n’explique jamais vraiment la vie quotidienne dans la Horde ni ne définit son vocabulaire en détails. Il préfère les évoquer grâce à une palette d’émotions et de mots de son cru – associée à un travail stylistique sensuel.

On s’en rend compte dès le tout début du roman, dans son introduction in media res[13] du chapitre I. Pharéole. Sans introduction ni préambule[14], l’histoire débute sur les chapeaux de roues par l’unique scène de Furvent de tout le récit, qui servira d’étalon de la violence maximale du Contre (à partir de laquelle nous pourrons jauger les épreuves futures : Lapsane, Norska, Krafla…). Dans cette scène plus qu’ailleurs, le style est sensitif, volontiers brutal. Les mots techniques alternent avec des verbes d’action issus du champ lexical de l’alpinisme – toujours choisis pour leur dimension sonore.

Le premier paragraphe du roman est un très bon exemple de cette utilisation du style damasien, alors que la Horde plie contre le début du Furvent et approche d’un village promis à la destruction.

« ) À la cinquième salve, l’onde de choc fractura le fémur d’enceinte et le vent sabla cru le village à travers les jointures béantes du granit. Sous mon casque, le son atroce du roc poncé perce, mes dents vibrent je plie contre Pietro, des aiguilles de quartz crissent sur son masque de contre. À terre, dans la ruelle qui nous couvre, deux vieillards tardifs qui clouaient un volet ont été criblés ; plus loin au carrefour, je cherche en vain la poignée de mômes qui crânaient front nu en braillant des défis que personne, pas même nous, ne peut à cette puissance, et sous cette viscosité d’air, relever. » (p. 519) 

Dans cette première prise de parole du roman, par ) Sov, la nature agressive, les sifflements, la stridence du vent sont rendus par les allitérations en [s], [f] et [v] et les chocs des objets charriés par les salves sur les personnage jouent des [r], des [p] et des [c]. Le texte combine phoniquement les sonorités liées au vent, à sa vitesse et ses effets pour faire ressentir la situation des personnages. On parle « crissements », « cinquième salve », des « aiguilles de quartz [qui] crissent sur son masque de contre »… Selon les mots de Stéphane Martin et Colin Pahlish, « le mot le plus apte à retranscrire la sensation [est] choisi parmi divers synonymes en fonction de son potentiel visuel ou sonore, de ses caractéristiques rythmiques ».[xi] Et c’est le cas dans la totalité du roman. Plus loin dans ce même chapitre, les verbes « décramponner », « racler », « griffer la roche » ou la mention des « stries de la stèche » et de la « pluie racleuse » évoquent les dégâts du Furvent, de ses phases successives, et de la difficulté de les contrer par des termes ciselés où le choix des mots sert l’évocation des matières et des concepts par la mise à contribution physique du lecteur. En prononçant « pluie racleuse », l’air qu’on expulse râcle effectivement le palais ; dire « stries de la stèche » à voix haute force à siffler entre ses dents, un souffle sec aussitôt stoppé par le double enchaînement du [s] et du [t], qui évoquent phoniquement une grêle, ou une pluie particulièrement lourde et désagréable à endurer.[xii] Un autre passage rend évident ce procédé bien des chapitres plus loin, lorsque π Pietro relate la mort de ◊ Léarch et de ~ Callirhoé à la porte d’Urle (page 179).[15] La cadence est alors tant phonique que syntaxique, joue de phrases poétisées, d’allitérations et de cassures dans la ponctuation, pour raconter ce qui se passe tout en le faisant ressentir, et en dotant la scène d’un souffle propre. L’âpreté des termes, y compris dans leur prononciation, fait écho à celle de l’épreuve. On ne pense pas de la même manière sous Choon ou Furvent.

L’auteur joue donc la carte sensorielle pour « ancrer l’univers, le faire exister, vibrer, parler, le faire sentir »[xiii] et ainsi donner au lecteur une information riche pour produire une image mentale de ce qu’il se passe, « apport[ant] la vie là où ne se tient, au départ, qu’un concept ».[xiv]

Cette fameuse scène d’introduction, revenons-y, plonge le lecteur au cœur d’une horde en difficulté. On y découvre les uns et les autres, leurs façons de parler, leurs relations, à chaud. L’alternance rapide de la narration donne un aperçu chaotique de la diversité du groupe et des comportements de chacun dans le danger : le jargon technique côtoie la gniaque golgothique et l’instinct caracolesque. Les niveaux de langue se chevauchent au rythme des passages de parole. Le « Putain de merde… » (p. 497) qui clôt le chapitre assume le grand écart entre jeux de mots poétiques et vulgarité réaliste des hordiers qui serrent les dents et espèrent ne pas y rester. Dans la narration partagée, les états d’esprits se confrontent : envie d’avancer ou de rester sur place ? Charge à nous d’accrocher nos crampons à temps et de comprendre à peu près les individus en présence, qui ne nous serons que succinctement présentés à la page 518.[16] L’essentiel n’est pas là, mais dans l’épreuve qui mobilise toute l’énergie de la Horde sur un seul enjeu : survivre. Pieds au plancher au niveau des hordiers, le lecteur se retrouve dans leurs rangs, ce qui implique de comprendre leur langage.

Ce langage de la Horde est très spécifique, il navigue entre jargon propre à sa caste et vocabulaire de l’univers où elle évolue (jusqu’à cette langue obscure que certains d’entre eux parlent à l’occasion). Jamais le roman ne nous expliquera ce que sont les « muages » que ʃ Larco semble être le seul à voir. Oiseaux brumeux, méduses volantes, nuages vivants ? Même leur évocation qui nous parviendra après sa mort, à la page 68, ne décrit pas précisément ces êtres, cette « belle idée du matin un animal issu du ciel qui ne serait que mue ou brume fugace ». Le seul fait de les nommer en détournant le mot « nuage » leur donne une existence dans l’esprit du lecteur qui se charge d’imaginer ce qu’il veut. Idem avec le verbe « caquer » et le nom de chaque forme du vent : « choon », « slamino », « crivetz », « blaast »…

De même encore avec le « fémur d’enceinte » (p. 519) évoqué dans la première phrase du roman, qui se fracture sous l’effet du Furvent. Cette utilisation d’un terme anatomique à priori inadapté est une manière de suggérer, tout en jouant avec la ressemblance du « fémur » avec le « mur » du village, la dimension corporelle du lieu. Elle en faire ressentir la douleur physique des habitants, requalifiés métaphoriquement comme partie d’un corps-village organique, vivant, fragile.[xv]

L’auteur détourne des mots connus tout en jouant de la subvocalisation[17] pour concevoir la sonorité et jusqu’à la typographie de ses propres mots qui apportent de l’épaisseur au récit. « Crivetz » évoque une volée de graviers en pleine figure, et « Choon » ressemble à une caresse chuintante. Ainsi apparaissent petit à petit l’univers de la Horde et les épreuves qu’elle affronte. Le roman décrit peu, mais il est évocateur ; c’est une conception éminemment littéraire du récit, création du monde par le fait de le nommer.

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~ Antoine St. Epondyle

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[1] L’ontologie est l’ensemble des propriétés de ce qui est. Dans le cas d’un roman, ce sont les lois qui régissent la fiction (diégèse).

[2] Les chrones sont des figurations proto-vivantes de concepts spécifiques dans l’univers de La Horde du Contrevent. Ils apparaissent dans le sillage des tempêtes, dans l’articulation de certains glyphes et dans les zones de turbulence de manière générale. Un ouvrage lu par ¿’ Caracole à la page 192 en distingue quatre catégories :

  1. Les chrotales (ou chrones communs) qui « agissent sur l’écoulement du temps local »,
  2. Les cychrones (ou chrones physiques) dotés de propriétés métamorphiques liées à l’environnement,
  3. Les psychrones (ou chrones psychiques) qui agissent sur l’esprit, notamment en absorbant les sentiments humains,
  4. Les autochrones, dotés de conscience. ¿’ Caracole appartient à cette dernière catégorie, dans sa variante dite « carachrone ».

A part cette dernière catégorie, les chrones sont supposés n’avoir aucune faculté réflexive et n’être que des « forces de métamorphose aveugle ».

[3] La « bande de Contre » est le nom que les personnages donnent à la terre connue et parcourable à pieds. Elle s’étend de l’Extrême-Aval (Ouest) à l’Extrême-Amont (Est) et est délimitée au nord et au sud par des montagnes infranchissables.

[4] Le concept de rhizome s’oppose à la structure en arborescence hiérarchisée sur plusieurs niveaux. Le rhizome ne subordonne pas les éléments qu’il structure les uns par rapport aux autres. (Capitalisme et Schizophrénie 1. L’Anti-Œdipe, Gilles Deleuze et Félix Guattari, París : Minuit, 1972.)

[5] Les Furtifs, troisième roman de l’auteur (La Volte, 2019) pousse ce principe encore plus loin : chaque personne y est dôté de caractères spéicaux et d’une façon d’écrire bien spécifique, qui varie selon les situations et l’avancée dans l’histoire.

[6] Extradiégétique : Hors de la fiction.

[7] Les références de page sont basées sur l’édition originale de La Horde du Contrevent aux Editions La Volte, 2004.

[8] Et Damasio d’enfoncer le clou par la bouche de ) Sov : « Ils regardent les palais perchés là-haut et ils rêvent d’un vélivélo, voilà comment ils font ! Un seul racleur qui réussit suffit à faire croire aux autres qu’ils ont tous leur chance. L’exploitation inepte qu’ils subissent tient parce qu’ils envient ceux qui les exploitent. Les voir flotter là-haut ne les révolte pas : ça les fait rêver ! Et le pire est qu’on leur fait croire que seul l’effort et le mérite les feront dépasser cinquante mètres d’altitude ! Alors ils filtrent, et ils tamisent, et ils raclent le lit du fleuve jusqu’à atteindre ce sentiment de mériter… Mais quand ils l’atteignent, ils comprennent que personne, nulle part, ne peut juger de leur effort, qu’aucun acheteur ne reconnaît la valeur de ce qu’ils font. Qu’il n’y a pas de juge suprême des mérites, juste des marchands qui paient une matière première et qui la revendent quatre-vingt mètres plus haut le double de ce qu’ils l’ont payée. Ici, on les appelle les « monteurs d’escaliers ». Alors le racleur prend la rage. Sauf que la rage, quand elle ne peut exploser, ou transformer ce qui la cause, finit par imploser ! Elle se retourne en rancœur, elle s’introjecte en haine de soi et des autres, en cynisme triste, elle se distille en mesquineries fielleuses, elle se déverse par saccades sur les plus proches : la femme, les amis, les gosses… » (p. 211)

[9] Contrairement à la focalisation externe où l’on n’accède pas aux sentiments des personnages (décrits à la troisième personne) et à la focalisation zéro où le narrateur est omniscient, la focalisation interne n’est faite que de sentiments et perceptions. Narrateurs et personnages sont confondus : on n’a pas accès aux événements mais à des témoignages sur ces événements.

[10] Jeu de rôle : jeux de société narratifs pratiqués par une tablée de joueurs partageant un pouvoir sur le cours de la fiction. La parenté entre La Horde du Contrevent et l’univers rôliste n’est pas un mystère. Alain Damasio assume avoir travaillés ses personnages « en mode rôliste », c’est-à-dire à partir de fiches détaillées sur chacun : histoire, capacités, enjeux, rôle, rapport au vent et aux autres… De la même manière, la distribution (presque) équitable de la parole entre des personnages définis par leur fonction rappelle le groupe d’aventuriers typique hérité de Donjons & Dragons et sa structure classique inspirée du Seigneur des Anneaux (magicien, guerrier, guérisseur, voleur/éclaireur…). Dans Donjons & Dragons comme dans La Horde du Contrevent, chacun se définit notamment par son rôle tactique et sa fonction par rapport à un groupe d’individus interdépendants.

[11] Les interviews publiés à la fin de ce livre donnent un aperçu des différences d’approches de chacun(e) dans la compréhension du roman.

[12] L’expression française est de Frédéric Sintes, auteur des jeux de rôle Prosopopée et Démiurges, et du blog Limbic Systems (expression reprise du concept de « Fruitful Void » de Vincent Baker). Voir : http://www.limbicsystemsjdr.com/vide-fertile-la-spirale-invisible

[13] In media res : début en plein milieu de l’action.

[14] Une introduction était intialement prévue par l’auteur, mais a été coupée de la version définitive de La Horde pour privilégier ce démarrage. Le texte Exhorde, au début de ce livre, est l’introduction coupée de La Horde du Contrevent.

[15] « […] Léarch s’est jeté contre la paroi pour bloquer le Pack qui reculait. — Et la gerbe d’étincelles quand la cuirasse de son épaule a raclé, avant de s’arracher. […] « Elle a perdu son casque en percutant la paroi violemment. Aussitôt, elle a pris une volée de grenaille en plein visage alors qu’elle s’abritait derrière un décrochement. Effet rotor classique. » (p. 179) »

[16] La présentation de toute la Horde en bonne et due forme attendra le chapitre III et la cérémonie faite à l’Escadre Frêle.

[17] Subvocalisation : fait de prononcer mentalement les termes qu’on lit silencieusement.

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[i] Le Petit Robert de la langue française, Dictionnaires Le Robert, 1993.

[ii] Writing in the Wind, Entretien avec Alain Damasio, propos recueillis par Mathieu Potte-Bonneville, Europe n°996, avril 2012.

[iii] Writing in the Wind, Entretien avec Alain Damasio, propos recueillis par Mathieu Potte-Bonneville, Europe n°996, avril 2012.

[iv] Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Editions de Minuit 1980.

[v] Writing in the Wind, Entretien avec Alain Damasio, propos recueillis par Mathieu Potte-Bonneville, Europe n°996, avril 2012.

[vi] Alain Damasio, La Zone du Dehors, Cylibris, 2001.

[vii] Writing in the Wind, Entretien avec Alain Damasio, propos recueillis par Mathieu Potte-Bonneville, Europe n°996, avril 2012.

[viii] Theory 101: System and the Shared Imagined Space, M. Joseph Young, Places to Go, People to Be, 2005. http://ptgptb.org/0026/theory101-01.html

[ix] Être ou ne pas être artificiel ? Conférence avec Alain Damasio. Rencontre organisée le 18 octobre 2017 dans le cadre du Festival Court Métrange à Rennes. Rencontre animée par Antoine Mottier.

[x] Être ou ne pas être artificiel ? Conférence avec Alain Damasio. Rencontre organisée le 18 octobre 2017 dans le cadre du Festival Court Métrange à Rennes. Rencontre animée par Antoine Mottier.

[xi] Une poétique sensuelle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[xii] Une poétique sensuelle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[xiii] Rencontre avec Alain Damasio, bouquinautes.com, propos recueillis par Saint Epondyle, 2014. Suite à la fermeture du webzine, cet entretien a été republié en 2018 sur saint-epondyle.net sous le titre Alain Damasio : « La science-fiction est le genre littéraire majeur. »

[xiv] Rencontre avec Alain Damasio, bouquinautes.com, propos recueillis par Saint Epondyle, 2014. Suite à la fermeture du webzine, cet entretien a été republié en 2018 sur saint-epondyle.net sous le titre Alain Damasio : « La science-fiction est le genre littéraire majeur. »

[xv] Une poétique sensuelle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

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~ Antoine St. Epondyle

2 Commentaires

  1. Merci beaucoup pour la mise à disposition des chapitres :) Je me réjouis de l’acheter pour le mettre à côté de La Horde ! Est-ce que « L’exhorde » sera également partagée ? :)

  2. Salut à toi ! Merci de tes commentaires. :)

    Je ne publie que mon texte à moi, n’étant pas bien sûr des droits de diffusion des autres. Exhorde ne m’appartient pas, donc je ne le partagerai pas ici.

    Merci de ton achat du livre en tous cas, ça aide bien !

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