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DEUXIÈME PARTIE
LA VIE

¿’ — C’est du vent tout ça…
(p. 97)

Il n’y a pas d’Extrême Amont

Quel est le but ultime des efforts consentis par la Horde ? Le but de la vie nous échappe tant son achèvement nous semble amer ; et la fin de l’ouvrage révèle la vacuité absolue de cette fin du monde, cette « proue du navire » tant rêvée. Non seulement il n’y a rien en Extrême-Amont, qu’une abrupte falaise ouverte sur le vide, mais la 34ème n’est même pas la première à y parvenir.

Difficile pourtant de tomber des nues, car la fin nous était donnée plusieurs fois bien avant l’arrivée au dernier chapitre. La solution est d’abord dite par ¿’ Caracole au milieu de son conte cosmogonique du chapitre III. Le cosmos est mon campement en réponse à une question de Ω Golgoth.

«  – Y a quoi alors, en Extrême-Amont ? Une pute à poil qui fait tourner un ventilo ? Un gros tas de néant avec une pelle dedans et un panneau qui te dit « Creuse ! » ?
¿’ – Rien. Il n’y a rien. Il n’y a pas d’Extrême-Amont. Il n’y a pas d’origine du vent. La terre ne finit pas. Le vent n’a jamais commencé. Tout s’écoule, tout continue… »
(p. 460)

Ω Golgoth ne goûte pas la plaisanterie (« T’es vraiment une tête de con ! ») et ne la goûtera pas plus une fois arrivé au bout du monde. Mais est-ce bien une plaisanterie ? Contrairement à ce que pensent ses compagnons, ¿’ Caracole ne dit toujours que la vérité, quoiqu’il l’enrobe souvent de jeux de mots et d’astuces en tous genre. Il faut dire que les hordiers ignorent à ce stade la véritable nature de leur comparse. Ils ignorent son âge canonique et ses nombreux voyages à bord des navires fréoles, voyages qui le menèrent à Alticcio comme le dévoile la superbe description qu’il en fait à ≈ Coriolis au début du chapitre XII. Alticcio. Où a-t-il pu acquérir une telle connaissance de l’Extrême-Amont sinon dans la tour d’Ær, temple du savoir de cette « ville verticale […] faite […] de tours immenses et branlantes de plus de cent mètre de haut plantées au beau milieu du courant » (p. 254) ?

Lorsqu’elle s’y rend à son tour, des années après le conte du troubadour, X Oroshi compulse les blocs de pierre qui lui ouvrent les yeux sur la vérité. Mais rien n’est plus compliqué que de visualiser la fin d’après les descriptions données par les blocs, l’une froide et compacte…

« Il n’y a pas d’Extrême-Amont » (p. 191)

…l’autre poétique :

« Là-haut, la terre est bleue comme une orange. » (p. 191)

Le bloc poétique est un vers (modifié) de Paul Eluard tiré de son recueil L’amour la poésie (1929). Si les personnages de la Horde se perdent en conjectures par rapport à une affirmation aussi énigmatique, c’est qu’ils ignorent comment elle peut se combiner avec le texte du premier bloc : « Il n’y a pas d’Extrême-Amont ». Les deux disent une vérité quoique le second le fasse sur le mode surréaliste propre à Eluard. Le poème dont est issu le vers laisse ouverte l’expression « bleue comme une orange » ; appliqué à leur situation, les personnages ont raison d’imaginer que la couleur bleue renvoie à l’azur du ciel (il n’y a rien au bout, d’autre que le ciel). X Oroshi n’ira pas plus loin et l’histoire ne dit pas si elle à l’intuition de la vérité à ce stade. Pour elle, il y a deux interprétations possibles : soit la terre est infinie et continue avec ses variations sans jamais connaître de fin, soit elle cesse brutalement, ce qui invaliderait le texte du premier bloc par l’existence d’une fin au monde. La réalité donnera raison aux deux hypothèses : il y a une fin et il n’y en a pas.

En effet, il faudra attendre la conclusion du roman pour obtenir la réponse décisive qui manque aux personnages à ce stade : la terre est comme une orange, ronde.[1]

Au-delà des indices disséminés au cours du récit (parfois assénés si clairement que tout le monde, à commencer par le lecteur, les prend pour des boutades), il faut considérer cette vacuité de l’objectif à la lumière du message que l’auteur nous fait passer. S’il n’y a pas d’Extrême-Amont, c’est qu’il n’y en a pas besoin.

Alain Damasio :

« Pendant longtemps je n’ai vu qu’une meute de 23 personnes remontant le vent dans un désert lisse, parcourant à pied les hautes vitesses du Plan, arpentant la magnificence des lignes de force conceptuelles qui scintillaient au sol comme des glyphes. Et pour moi cette trajectoire, sans but, sans horizon d’attente, suffit parce qu’elle ne manque de rien. Golgoth ne manque de rien. »[i]

La Horde du Contrevent est un discours de l’immanence et de l’instant. Elle engage à réfuter les arrières-mondes (l’Extrême-Amont comme un jardin d’Eden, une récompense ou un paradis) et d’hypothétiques attentes transcendantales appelées à être déçues, pour vivre au présent, en prise directe avec le monde. Elle s’inscrit dans la lignée de Nietzsche pour lequel imaginer de tels arrières mondes cachés à notre regard dénote une paresse de l’esprit, voire un dénigrement de la vie.

« Fabuler d’un autre monde que le nôtre n’a aucun sens, à moins de supposer qu’un instinct de dénigrement, de dépréciation et de suspicion à l’encontre de la vie ne l’emporte en nous. Dans ce cas, nous nous vengeons de la vie en lui opposant la fantasmagorie d’une vie « autre » et « meilleure ». »[ii]

Il n’y a rien à attendre, car même le fait de s’en remettre à l’avenir est une forme de refus de la réalité présente. Espérer, c’est déjà s’en remettre à autre que soi, à autre chose que l’ici et le maintenant. Espérer, c’est abdiquer ce que l’on peut faire d’ores-et-déjà.[2] L’Extrême-Amont est un « idéal régulateur » au sens de Kant, « règle de l’esprit plutôt qu’[un] objet objectif »[iii], un mode de vie et de présence au monde. La Horde n’a pas besoin d’un Extrême-Amont, sa volonté de puissance se déploie et se justifie en elle-même, par la vitalité intensifiée de celui qui n’attend rien du futur. Elle n’a pas besoin de savoir si le bout du monde existe pour prendre acte de sa propre puissance et mesurer sa liberté à l’aune du réel.

Il en va du Contrevent comme de la vie : la fin est moins bien que le milieu. Le combat des personnages n’a besoin d’aucune cause extérieure pour se justifier. Ω Golgoth n’avance pas pour l’Amont, il avance pour rattraper son père qu’il hait et le dépasser, se montrer à la hauteur de son frère, avaler la terre au plus direct, tracer droit devant. Et au-delà de ces motivations psychologiques, Ω Golgoth avance pour avancer.

Pour La Horde du Contrevent, construire un idéal mystique (transcendant) vers lequel tendre est une paresse du combattant incapable de puiser en lui-même les sources de sa lutte et la puissance pour la mener. Le combat se justifie en lui-même, en ce qu’il tisse de puissance, de courage, de relations, d’amitiés et de liberté. Il est sa propre source, sa propre fin et son propre idéal.

Dans Norska, au milieu du glacier, ) Sov finit par le percevoir.

« Aucun idéal à mon cœur, fut-il le mieux partagé de notre Terre — j’entends : trouver l’Origine du Vent — ne vaudrait jamais le lien textile animal, ce miracle préhumain d’être tramé en fil de l’autre. » (p. 122)

La combativité est l’un des ciments du groupe, un dénominateur commun qui définit la Horde « du Contrevent » par son action principale : contrer, c’est-à-dire se tenir en opposition. Le contre est un mode de vie, une « attitude existentielle »[iv] dans un monde où le vent est, on l’a vu, constitutif de la géographie et jusqu’aux personnages. C’est le sens du monologue de π Pietro au chapitre VII. La dernière Horde ? :

« J’accepte de bon cœur les farces. Pas le fait qu’ils [les fréoles] rabaissent le contre à une vulgaire marche face au vent. Aucun de nos codes, pris isolément, n’a d’importance. Importe par contre suprêmement la logique qui a présidé à leur articulation et qui tout entière les imprègne. Cette logique est celle du dépassement de la fatigue et de l’abrasion. Elle tient à la nature même du vent, qui est corroi. De discipline, nous n’avons que celle qu’impose le contre. Face au flux, pas de relâchement possible. Pas de jeu dans les rangs qui ne pénalise tout le Bloc. En frontal, le Fer n’est pas un code hiérarchique : c’est une nécessité. [Le vent] est l’ennemi qui s’affronte. Ce qui nous tient debout. Nous redresse. Et nous fait. » (p. 361 – 360)

Le combat comme une noble attitude existentielle, est peut-être la meilleure synthèse de la pensée du prince. Un état d’esprit partagé par la logique même du Contrevent. C’est l’épreuve qui forge les caractères et les corps, y compris le corps du personnage-Horde à force de courage et de liens affectifs forts. Dans certains cas c’est aussi cette combativité qui détermine la brutalité de Ω Golgoth. Or, si cette fureur de vaincre est pleinement dirigée vers la Trace et cherche l’exaltation de la « Sainte-Gniaque » (p. 147) et du courage[3], elle a pour effet collatéral de pousser certains à la révolte.

L’Extrême-Amont est le prétexte narratif pour le lecteur ; le but de l’aventure qui nous accroche jusqu’à la fin. Il est aussi le prétexte de la quête pour la majorité des hordiers qui  ne comprennent pas encore que le contre se justifie en lui-même, qui sont restés au stade du « chameau » ou du « lion » nieztschéen, comme nous le verrons dans les chapitres suivants.

Pour Alain Damasio, l’enjeu n’est pas dans ce bout du monde qui serait porteur d’une morale ou de réponses rassurantes aux questions que l’on se pose. L’enjeu est « [d’]explorer la profondeur du vivant polymorphe ou la vitalité d’une matière-flux, dans toutes ses extensions. Par exemple l’air, le vent, le langage. »[v] La Horde du Contrevent est une expérience exploratoire plutôt qu’un chemin vers un objectif, comme un rappel que la vie s’apprécie chemin faisant.

D’aval en amont, le sens de la vie

A la manière du roman – et de la vie – la quête trouve donc son sens dans son déroulé, dans ce qu’elle aura permis à ses membres de construire en eux, et entre eux. Le Contrevent est le moyen, choisi ou imposé, qu’ont les hordiers de se hisser à leur propre hauteur, de vivre pleinement, en mouvement, vers la pointe extrême d’eux-mêmes et du monde, en dehors du connu. Ils ne cherchent pas à laisser une trace de leur passage[4] mais à suivre leur trace. Les membres de la Horde conquièrent par une science du mouvement perpétuel et l’absence totale d’attache géographique, un lien tissé de leurs vifs, forgé dans la douleur et la joie des épreuves partagées. Au sens strict comme au figuré, ils donnent un sens à leurs vies, d’ouest en est, d’aval en amont.

Mais n’allons pas confondre cette idée avec un « bonheur », un Nirvāna spirituel, une récompense ou un paradis – attentes transcendantales ici hors-sujet. Tous les hordiers qui arrivent au bout (sauf les jumeaux ∞ Dubka) vivent la révélation comme un coup de massue. Et la plupart y perdent la vie. L’achèvement est brutal, comme le contre qui n’a rien d’une partie de plaisir. C’est une vie entière construite autour de la quête qui s’effondre lorsqu’arrive l’Extrême-Amont, une vie avec ses « éclats de courages ou de génie » (p. 136) mais aussi ses épreuves surviolentes qui polissent au gravier la définition de la souffrance. Au long de la Trace, le renoncement traverse toutes les têtes, (∙) Alme, <> Aoi et ∂ Silamphre y cèdent dans Norska. Et sans doute la vie à l’abri leur apportera-t-elle, hors-champ, son lot de contentements. Mais au cœur de chacun brûlera toujours le regret de ne pas avoir passé les montagnes. Se garder des dangers et de la violence d’une vie à contrer, c’est rompre avec le mouvement fondateur de toute vie, c’est céder au ralentissement. En s’épargnant les épreuves, on ne parvient pas à l’intensité de vie forgée par elles. A Camp Bòban, le père de ) Sov lui-même avoue qu’il ne sait pas s’il a fait le bon choix.

« Ne me demande pas si ça vaut la peine, hein, Sov. Ne me demande rien. Je ne sais pas. Je n’ai jamais su répondre à cette question, ni à huit ans ni à quarante, ni aujourd’hui à soixante-dix ans. » (p. 183)

Ce qui ne l’empêche pas de tempérer cette hésitation quarante pages plus tard : « Tu ne te pardonneras jamais de ne pas y être allé, sache-le. Au moins d’avoir essayé. » (p. 142) Finalement, ) Sov en sera quitte pour entendre la dernière chose que veulent ceux qui attendent un conseil : « Fais ce que tu veux. » (p.142) Ω Golgoth n’a pas ces hésitations, il ne laisse pas la Horde s’attarder bien longtemps et vise un redémarrage immédiat. L’affrontement avec son père, violent, rapide et inégal, lui permet de déborder le passé vers l’affirmation de sa propre Trace.[vi] [5]

Le choix d’y aller ou pas dépendra de chacun. Les hordiers ne répondent pas de la même manière à l’énigme fondamentale de leurs vies une fois face à « l’écroulement de toutes les structures qui [les] avaient porté[s] jusqu’ici » (p. 5). Ω Golgoth, traceur-moteur de la Horde, incarnation de la plus pure volonté et de l’esprit du contre, ne supporte pas d’arriver à la conclusion d’une vie entière dédiée à la trace. Il carbonise son énergie vitale, son corps et le vif de son frère contenu en lui, et meurt pour rien au-delà des limites du monde. Pour rien ? Pas complètement car ce sacrifice au sens de sa vie, sacrifice qui entraînera celui de π Pietro,[6] donne à ) Sov un dernier enseignement.

« La seule trace qui vaille est celle qu’on se crée, à la pointe extrême de ce qu’on peut. » (p. 14)

Éternel retour

L’abrupte falaise d’Extrême-Amont, et surtout le retour de ) Sov à Aberlaas, est l’indice le plus évident de l’Eternel Retour nietzschéen dans La Horde du Contrevent. Comme nous l’avons déjà évoqué, le roman s’inspire à plusieurs occasions de cette expérience de pensée, par laquelle Nietzsche nous appelle à aimer la vie, et à mener la nôtre de sorte à pouvoir souhaiter qu’elle se répète éternellement à l’identique.

Plusieurs figures du roman rappellent le concept de l’Eternel Retour via la symbolique du cercle, de la vis, de la spirale ou du ruban de Mœbius. Par exemple le nom de ¿’ Caracole, synonyme de colimaçon ; celui de ≈ Coriolis de la force physique du même nom[7] ; la découverte que le monde est sphérique (ou bouclé, ou spiralé)… sont autant de rappels qui illustrent parfois graphiquement (avec le glyphe des jumeaux ∞ Dubka) l’idée d’une boucle, et donc d’un retour au même. De même, on l’a vu, le principe d’un vif de mouvement permanent bouclé sur lui-même et d’un monde topologiquement issu du chaos à partir d’un effet de récurrence (ritournelle), illustrent l’Eternel Retour sous un angle plus ontologique. C’est aussi le cas pour les changements physiques qui s’opèrent dans le corps des maîtres qui approchent de près une certaine connaissance du vent et du monde : Matzukaze Melicerte, Te et Ne Jerkka portent les stigmates de cette connaissance par une torsion du visage en forme de spirale « comme s’il [Ne Jerkka] avait porté sa main sur sa propre figure et l’avait tordue férocement d’un quart de tour » (p. 201).[8]

L’exemple le plus parlant, donc, reste le retour de ) Sov à la case départ à l’issue de 521 pages numérotées à l’envers, comme un compte à rebours avant la renaissance.[9]

C’est enfin parce que leur monde est régie par cet Eternel Retour nietzschéen que les personnages de la horde peuvent avoir accès, par moment, à des visions du futur. La plus parlante à ce niveau est celle du siphon de Lapsane qui donne à chacun l’image de sa neuvième forme du vent à venir (aux exceptions notables de ¿’ Caracole, ∫ Larco et de ‹› Aoi qui voit l’avenir de ‘, Steppe par amour pour lui).

¿’ Caracole le dit clairement : « Tout redeviendra intact, tel quel. Le chrone ne prévoit rien […] il n’est que le trajet d’une mémoire circulaire, dense à hurler. » (p. 285) Et le disant, il dévoile un nouveau parallèle entre son univers intradiégétique et le livre en tant qu’objet. Oui, son futur est écrit et impossible à changer lorsque le lecteur en arpente les pages (le futur est stricto sensu déjà écrit). Le présent d’un personnage, au moment où on le lit, ne change rien à son passé ni à son avenir. Et oui, reprendre le roman à zéro permet de revenir au départ : « Tout a existé et tout existera un jour à nouveau » (p. 285).

) Sov à pourtant une intuition décisive : celle que le futur vu par ses compagnons et lui-même n’est pas un futur certain. Ce qu’il appelle « notre devenir principal » (p. 284) est en fait la route toute tracée de ceux qui n’arriveront pas, ou ne chercheront pas, à en bifurquer. La suite du roman lui donnera raison puisque toutes les visions du siphon de Lapsane ne se réaliseront pas telles quelles : ~ Callirhoé notamment, ne reverra jamais ses parents.

Il est donc possible de s’arracher à cette vision, qui n’est donc pas un devenir ni un destin sûr. L’Eternel Retour dans La Horde du Contrevent n’est pas tout à fait en phase avec le concept nietzschéen qu’il adapte en s’inspirant de Gilles Deleuze. Pour Nietzsche, l’Eternel Retour doit nécessairement être un retour du même, de la vie à l’identique. On doit aimer la vie au point de vouloir qu’elle se reproduise éternellement à l’identique, peines et joies inchangées. Dans La Horde le retour n’est pas un retour strictement du même, il est sélectif, décalé. La ritournelle de la création du monde ou la survie de ) Sov le démontrent : ce qui revient à la case départ n’est que le plus intensément vivant de l’être (dans le cas de ) Sov, c’est la partie la plus vivante du personnage-Horde). Le vif qui survit à la mort est celui qui accède à un niveau de mouvement, de puissance et de vitalité intensément supérieur et permet un décalage.

Le temps de La Horde du Contrevent obéit à une logique spiralée et non circulaire. « Il spirale, s’enboucle, s’enroue, toussote un peu d’avenir, ravale vos passés. » (p. 283) L’arrivée en Extrême-Amont confirmera cette logique. Pour les survivants c’est la démystification finale qui ruine leurs espoirs d’accéder à une transcendance extérieure. Devant cette violente désillusion, ) Sov seul est le seul à accomplir sa troisième métamorphose, à accéder à une nouvelle naissance en passant de « je dois [marcher, obéir] » (le chameau), puis « je veux [arriver en Extrême-Amont] » (le lion) à « je créé [le monde d’après] » (l’enfant). Il est la sélection vitale de sa horde, mais également « le produit terminal de huit siècles de contre » (p. 146), qui mérite dès lors son retour à la case départ, prêt à partir à la reconquête du monde cette fois en connaissance de cause.

Mais est-ce bien la case départ ? L’Aberlaas où atterrit ) Sov après sa chute est-elle la même que celle d’où il est parti une quarantaine d’année auparavant ? D’un point de vue temporel, il est évident que non, la ville a forcément changé depuis lors. On ne revient jamais strictement au même endroit. Et d’un point de vue géographique, rien n’indique que le monde de La Horde du Contrevent soit rond plutôt qu’une nouvelle spirale, ou vis. Dans cette hypothèse, le scribe arriverait in fine aux portes d’une nouvelle version de son monde – ce qui est de toute façon le cas au moins au sens symbolique : après un tel apprentissage, c’est le monde entier qui semble neuf.

Trois métamorphoses de l’esprit

Le distinguo entre devoir, volonté et création vient de Nietzsche lui-aussi. Le triptyque chameau / lion / enfant, est présenté dans le chapitre Des Trois Métamorphoses qui ouvre Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche ; et dont La Horde du Contrevent reprend le passage en l’adaptant à son propre contexte. ¿’ Caracole en fait la lecture à ) Sov, dans la tour d’Ær.

« Ce texte s’appelle Les Trois Métamorphoses. Ça commence comme ça : « Je vous dirai trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, et le chameau, lion, et le lion enfant pour finir. » […] Qu’est-ce qui est lourd ? demande l’esprit qui respecte et qui obéit, que je puisse, en héros, en bon hordier, porter les plus lourdes charges. Ainsi parle le chameau. […] Et solidement harnaché, il marche vers son désert et là il devient lion. Devant lui se dresse le dragon des normes millénaires et sur chacune de ses écailles brillent en lettres d’or ces valeurs et ces mots : « Tu dois. » Mais le lion dit « Je veux ! » — sauf qu’il ne sait pas encore ce qu’il peut bien vouloir, il n’a fait que se chercher un dernier maître pour le contredire, que se rendre libre pour un devenir qu’il est encore incapable d’incarner. Alors survient la troisième métamorphose : le lion devient enfant. Innocence et oubli, premier mobile, roue qui roule d’elle-même, recommencement et jeu et l’enfant dit « Je crée ». Ou plutôt, il ne dit plus rien : il joue, il crée. Il a trouvé son… Oui, il a gagné son monde. » (p. 188)

« L’enfant » de Nietzsche est créateur, fantasque, émancipé du fardeau de l’obéissance et de la volonté. Il ne cherche plus à combattre un « dragon » mais incarne une liberté en actes plutôt qu’en idéal.

En considérant le personnage-Horde comme une forme de vie, l’ensemble de son périple ne mène qu’à la sélection de sa partie la plus puissamment vivante car liée et capable de s’inventer comme autre : son scribe ) Sov, qui accomplit la dernière « métamorphose de l’esprit ». Ils sont quatre à y arriver, mais ) Sov est le seul à y survivre et à rester suffisamment lié pour ne pas céder à l’oubli, contrairement aux jumeaux.[vii] On l’a vu, la Horde est un personnage en tant que tel, une multiplicité et une synergie qui dépasse la simple addition de ses membres. Dans le groupe, l’individu s’estompe en partie pour devenir une puissance en marche et une fonction précise, indispensable et dépendante des autres. Les contours de ce personnage-Horde sont flous, ils s’estompent jusqu’à ne subsister que par le lien de ) Sov aux vifs de ses compagnons disparus. La Horde ne se définit pas par ses limites, mais en ce qu’elle conjugue ses forces propres et conjure ses pesanteurs pour agir depuis et sur le monde.

Tous (ou presque) commencent le récit au stade du chameau : ils agissent par obligation. Rien de plus normal au regard de leur apprentissage rigoriste au sein de l’Hordre. Les hordiers apprennent leur métier à la dure, comme des enfants soldats dressés à remplir un rôle bien précis au sein d’une compétition sans pitié : Ω Golgoth assassinera presque ses rivaux pour s’assurer la victoire à la Strace ; Δ Erg tuera pour créer son système de combat unique ; ) Sov verra son ami et rival Antón projeté dans le vide pour une erreur de transcription… Bref, la plupart des hordiers formés à Aberlaas commencent leur périple trop jeunes pour agir autrement qu’en chameau, c’est-à-dire par pure obligation découlant de leur endoctrinement. Certains seront assez tenaces pour devenir lions, affirmant ainsi une volonté d’embrasser leur condition pour conquérir leur liberté. Il y a des exceptions bien-sûr : ∫ Larco et ≈ Coriolis (tous les crocs, en fait), ¿’ Caracole aussi, qui rejoignent le groupe en cours de route, longtemps après le départ d’Extrême-Aval. Ce faisant ils font déjà, on l’imagine, preuve d’une volonté de lions nietzschéens puisque rien ne les force à venir si ce n’est leur décision de le faire (pour quitter une vie de misère pour ≈ Coriolis par exemple[10]). Ω Golgoth , lui aussi, est lion dès le départ. Lui qui n’a jamais fait preuve que d’une volonté de fer, dictée par la rage de vaincre son père et de se hisser à la hauteur de son frère aîné. Il vainc la Strace déjà en mettant sa ruse brutale au service de sa seule envie d’aller au bout.

« Lorsqu’on alla chercher les trois enfants le matin de l’épreuve, un seul se présenta : c’était lui. Le deuxième a été retrouvé dans sa chambre, défiguré à coups de pierre, la cage thoracique méthodiquement défoncée. Le troisième, officiellement, s’est pendu. » (p. 463)

Une victoire déloyale qui lui vaudra d’être intronisé Traceur de la 34ème Horde, contre le souhait initial de l’Hordre. Seul Te Jerkka lui donnera ce conseil : « Toi, tu as compris qu’aucune règle. Une chose as de plus que tous : rage. Tu n’as rien d’autre, rien de plus, c’est tout ce que t’as — Rage. Fais en femme à toi et épouse. » (p. 338)

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~ Antoine St. Epondyle

[1] Nous pourrions également interpréter la métaphore de l’orange comme un hommage à la femme enceinte qu’est X Oroshi lors de son arrive au bout et à la « renaissance » à venir de ) Sov (à travers leur enfant mais pas seulement). Certaines analyses du poème d’Eluard vont dans ce sens.

[2] En ceci La Horde rappelle la philosophie du Comité Invisible, collectif d’auteurs anonymes qui déclare dans son essai politique Maintenant : « Un esprit qui pense en termes d’avenir est incapable d’agir dans le présent. » Maintenant, Comité Invisible, éditions La Fabrique.

[3] « Être traceur, c’était accepter, une fois pour toutes, la charge peu humaine d’être le premier rempart (et bien souvent le seul) contre la dérive du courage. Il pouvait supporter qu’un blessé traîne, qu’un croc ralentisse le Pack, il pouvait le supporter si et seulement s’il sentait que ce blessé, ou ce croc, gardait courage et qu’il innervait, du même coup, par sa tension têtue, l’effort des autres. Était inacceptable, même en conditions extrêmes, surtout en conditions extrêmes, un hordier qui perdait la gniaque. Un seul poids mort plombait la pugnacité du Pack. Une seule fissure dans la volonté collective et la lassitude s’y infiltrait, virale, avec un sifflement de stèche. Un seul traînard et le Bloc entier traînait et doutait. […] Je le vis frapper des crocs ; […] je le vis odieux, obtus, buté […]. » (p. 274 )

[4] Les seules traces que les hordiers peuvent espérer laisser derrière eux sont leur vif, porté par leurs camarades (jusqu’où ?) et le carnet de contre qui, s’il survit, enrichira les connaissances des hordes suivantes. L’une et l’autre sont très incertaines.

[5] Une illustration supplémentaire de la phrase de ¿’ Caracole « l’oubli est la seule force vraiment active ». La nostalgie et le souvenir sont des formes de renoncement pour une Horde qui, au pied de Norska, ne tenterai pas sa chance de passer en se basant sur les regrets de ses parents. Toutefois, si Ω Golgoth fait de l’oubli une « vertu » (La Horde du Contrevent d’Alain Damasio : une apologie du vivant, du mouvement et de la créativité, Grégory Mion, Stalker le blog érudit et polémique de Juan Asensio http://www.juanasensio.com.) il ne passe pas totalement outre le passé, lui dont la rage d’avancer est largement due au vif de son frère et à son désir brutal de prouver sa valeur par rapport à cet aîné.

[6] La mort du prince est intéressante car elle est dénuée de sens. Ω Golgoth ne vivait que pour avancer, il meurt logiquement en continuant à avancer après la fin du monde. π Pietro meurt car il est incapable de surmonter la mort du traceur après celles de tous les autres, de réinventer un sens à sa vie. Il meurt par idéal de loyauté et sens du sacrifice, bref d’une relation au monde guidée par des idéaux supérieurs, transcendantaux. Il est par nature le personnage le plus incapable de dépasser ce qu’il considère comme la noblesse d’âme qui guide sa vie.

[7] De l’ingénieur français Gaspard-Gustave Coriolis, découvreur de la Force de Coriolis (loi physique prépondérante dans l’étude des vents). C’est cette force qui donne à l’eau d’un siphon sa forme de spirale.

[8] Cette découverte fera même hésiter X Oroshi à aller plus loin. « La spirale qui emmenait son visage était la plus prononcée que j’ai jamais pu voir, elle attestait la violence du devenir surhumain par lequel ce vieillard s’était réinventé. En le regardant, je me demandai pour la première fois si j’étais prête à aller aussi loin que je me l’étais juré enfant. Étais-je prête à ça pour accéder à la clarté du vif ? » (p. 199)

[9] Cette renaissance n’est d’ailleurs pas que théorique, puisque non seulement ) Sov survit littéralement mais Alain Damasio n’a jamais caché que La Horde est le premier tome d’un dytique dont le deuxième volet est à paraître.

[10] Traité en ellipse dans le roman, cet épisode est détaillé dans le tome 1 de la bande dessinée de La Horde du Contrevent écrite et dessinée par Éric Henninot. (Voir son interview dans les pages suivantes de ce livre.)

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[i] Writing in the Wind, Entretien avec Alain Damasio, propos recueillis par Mathieu Potte-Bonneville, Europe n°996, avril 2012.

[ii] Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, « La « raison » dans la philosophie », 1888.

[iii] Alain Damasio, le vif du sujet, Olivier Noël, Galaxies n°42, printemps 2007.

[iv] Créer la communauté in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[v] Writing in the Wind, Entretien avec Alain Damasio, propos recueillis par Mathieu Potte-Bonneville, Europe n°996, avril 2012.

[vi] La Horde du Contrevent d’Alain Damasio : une apologie du vivant, du mouvement et de la créativité, Grégory Mion, Stalker le blog érudit et polémique de Juan Asensio http://www.juanasensio.com.

[vii] Lire les chapitres suivants.

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