bannière etoffe

Pendant le confinement dû à la pandémie de coronavirus COVID-19 je libère l’intégralité de mon livre L’étoffe dont sont tissés les vents sur les ondes en accès libre.  Pendant la durée du confinement, je publierai un chapitre par jour. Restez connecté(e).

Retour au sommaire


&
PREMIERE PARTIE
LE MONDE

Vent — [ vã ] n. m. Déplacements naturels de l’atmosphère ; mouvement de l’atmosphère ressenti au voisinage du sol ; déplacement d’air ; air déplacé.[i]

L’origine du monde

S’ils ignorent largement sa nature fictionnelle (et heureusement pour eux), les personnages de La Horde ont quelques idées sur l’origine de leur univers. Le roman propose plusieurs récits sur la genèse de la bande de Contre ; autant de réflexions et de rêveries des personnages sur leurs propres origines. Les visions de chacun, rationnelles, imaginatives ou fantaisistes, font souvent échos à leur conception de l’Extrême-Amont. Que le début soit aussi mystérieux que la fin préfigure déjà, en filigrane, l’idée d’une boucle inspirée de l’Eternel Retour nietzschéen.[1]

¿’ Caracole se distingue de ses compagnons par le fait qu’il semble très au courant, comme toujours, des origines du monde. Ou du moins en propose-t-il une version convaincante. Le conte qu’il livre à la fin du chapitre III. Le cosmos est mon campement est fondamental. Peut-être, vu l’âge canonique du troubadour, fut-il témoin du commencement ? Qui sait ? En tous cas pas les autres hordiers qui, ignorant sa nature à ce stade, apprécient le conte sous les vapeurs d’alcool et en rient comme d’une énième invention facétieuse, une « cosmogonie de carnaval » (p. 460).

Il ne fait pourtant que développer la courte genèse donnée en introduction du roman – et la développe à sa manière. Dans sa version courte, donc, cette origine du monde dit :

« À l’origine fut la vitesse, le pur mouvement furtif, le « vent-foudre ».
Puis le cosmos décéléra, prit consistance et forme, jusqu’aux lenteurs habitables, jusqu’au vivant, jusqu’à vous.
Bienvenue à toi, lent homme lié, poussif tresseur de vitesses. »
(p. 521)

Cette première phrase est loin d’être anodine, ce n’est pas un hasard si elle ouvre à la fois le roman et sa bande sonore. Accompagnée d’une transcription typographique signifiante, cette introduction raconte la création du monde et l’illustre en même temps. Pour le lecteur, c’est l’occasion d’apprendre les concepts fondamentaux de l’univers avant même le début du récit, de se constituer un début de « xéno-encyclopédie » c’est-à-dire de système de références fictionnelles pour le guider à travers l’œuvre.[2] Grâce à un poème séquencé en six parties, Alain Damasio opère dès la première page une très puissante et très belle mise en abyme du concept central qui fonde l’essence du monde de La Horde. Ce concept, c’est la ritournelle de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

La ritournelle

Inspirée d’un concept musical dont elle est la traduction philosophique, la ritournelle est une forme du mouvement capable de créer en lui-même, par la répétition, une stabilité dans le changement : une base ancrable. A la manière du Boléro de Ravel, la ritournelle est la récurrence d’une mélodie, d’un motif connu au sein du toujours-changeant, qui permet de mémoriser, d’anticiper et donc de reconnaître un air. Dans l’univers damasien, le mouvement est la matrice du monde, et la ritournelle la condition ontologique qui évite la dispersion et ouvre la possibilité d’un peuplement dans le chaos de l’univers. Ce qui correspond à l’idée de Deleuze selon laquelle :

« Le chaos n’est pas un état informe, où un mélange confus et inerte, mais plutôt le lieu d’un devenir plastique et dynamique, d’où jaillissent sans cesse des déterminations qui s’ébauchent et s’évanouissent à vitesse infinie […]. »[i]

Ce chaos deleuzien qui ouvre d’infinies possibilités de devenirs est appelé, par ¿’ Caracole, le « purvent ». Lors de son conte du chapitre III, il en fait une belle description :

« […] une nappe de foudre fine sans couleur ni matière — qui se dilatait par le ventre — fuyant de toute part dans un espace étalé à mesure […] Le purvent n’avait strictement aucune forme : il n’était que vitesse — vitesse et fuite, ne permettant à rien d’être ni de tenir. » (p. 461)

Le troubadour précise la notion de « chaos » deleuzien en y ajoutant celle « fuite » soit, toujours selon Deleuze, de « déterritorialisation », le contraire de toute sédentarité, habitude et aliénation.[3]

Dès la page 521 (la première page), ce chaos originel nous est transcrit sous la forme d’un paragraphe laissé vierge, point de départ d’un effet de décélération. L’alignement des paragraphes suivants sur la marge basse de la page laisse un vide. Elle figure sans le montrer l’insaisissabilité du purvent, le vide primordial, la page blanche, vitesse si rapide et homogène qu’on ne peut pas la transcrire puisqu’elle ne présente aucune aspérité.

Ainsi, la première page du roman se présente ainsi :

origine du monde
La Horde du Contrevent, première page.

D’un point de vue visuel d’abord, La Horde désarçonne par une page atypique, trouée, qui laisse percevoir un effet de pesanteur par la densification progressive et l’ordonnancement du gris typographique.[ii] On sait que la gravité est le facteur essentiel de la formation des planètes après le Big Bang, et déjà La Horde nous donne cette indication avant toute lecture : il est ici question d’une coagulation de mots, de matière, d’un effet qu’on découvrira être le ralentissement d’une vitesse pure originelle. Du vide sortira un magma de lettres, dont naîtra à son tour la phrase construite et intelligible.

Mais si la matière vient s’agréger au fur et à mesure (passant de 0 à 195 caractères entre la première et la dernière séquence), le rythme quant à lui est là dès le départ. Ou plutôt dès la première décélération, c’est-à-dire le second paragraphe, le nombre de signes de ponctuation reste quasiment inchangé tout au long de la transformation.[iii]

Il devient clair à la lecture que l’auteur ne se contente pas de décrire cette ritournelle (que ¿’ Caracole nommera « le lentevent » comme une décélération de la « flaque » de vitesse pure qui engendrera la matière). Dans une prouesse d’écriture, Alain Damasio fait correspondre exactement l’idée et sa forme. Il met en abyme la récurrence dans le mouvement qui permet le surgissement du monde. Sur cette fameuse première page, en exceptant le paragraphe vide initial, le même texte est répété cinq fois, et chaque fois surgissent des lettres et des syllabes, créant au fur et à mesure un effet de séquençage, une ritournelle littéraire en cinq reprises dont le sujet est… la genèse d’un monde basé sur la décélération du purvent, et la stabilisation de celui-ci aux « lenteurs habitables ». Mais ce n’est pas tout, car ces cinq paragraphes reprennent le même récit qu’ils illustrent en eux-mêmes : d’abord en décrivant le purvent, ou chaos, et sa déchirure ; puis l’apparition du monde et de ses complexités ; et enfin celle de la vie. L’histoire nous est contée avec plus de précision à mesure que se peuplent les creux entre le rythme primitif de la ponctuation, modifiant, révisant le sens des syntagmes d’un paragraphe à l’autre ; comme si l’auteur cherchait ses mots et montrait ainsi comme le surgissement de l’être va de pair avec celui de la langue… et du livre lui-même, qui nous donne les clés pour comprendre comment il est écrit. Cerise sur le gâteau, la page se termine par le « 521 » de la pagination inversée, qui signale qu’on se trouve ici sur la première page du livre et que celui-ci est construit comme un compte à rebours. Que nous venons de franchir le seuil d’un nouveau monde par la première brique de connaissance à son sujet, et que son exploration nous amènera à en découvrir beaucoup plus jusqu’à une révélation finale.

Le fond et la forme du texte sont mobilisés dans toutes leurs dimensions pour décrire un Big Bang fictionnel, clé de compréhension majeure, et performer en même temps la ritournelle poétique qui, à chaque fois modifiée d’à peine rien, permet l’émergence du monde entier.

Le purvent initial se déchire sous l’effet de sa vitesse. Il engendre des méandres qui bientôt se rempliront de matière.

Premier méandre

horde du contrevent analyse

Pour figurer la répétition du même sous forme chaque fois légèrement différente, l’auteur place d’emblée le rythme de sa phrase en indiquant sa ponctuation. Ce premier paragraphe « post-purvent » montre comme le rythme préexiste à la matière : pas de lettre, que des signes ponctués. Avant toute notion de sens (ou de matière), c’est la rythmique qui innerve la page et l’architecture.

Et le conte de ¿’ Caracole de confirmer :

« Soyez indulgents envers les rafales. Elles sont vos père et mère. N’oubliez jamais que cette terre solide qui semble si sûre à vos pieds n’était pas là d’abord, et que le vent insolent qui agite vos sommeils n’est venu qu’après, en trublion. Souvenez-vous au contraire et apprenez à le sentir par instants, que le vent était premier ! Et que la terre — et avec elle toute chose qui aujourd’hui s’y considère native — est tissée de rafales ! Le mouvement crée la matière ! Le torrent fabrique sa berge. Il fait les rochers parmi lesquels il coule ! Le poisson, croyez-moi, n’est qu’un peu d’eau enturbannée… » (p. 460)

Les trois paragraphes suivants sont la concrétisation de l’émergence du monde depuis le mouvement pur. En l’occurrence, les premières matières sont des syllabes qui, lorsqu’on les lit selon les inflexions qui les rythment (les virgules), commencent à « décélérer » en tissant de premières bribes de sens.

Deuxième méandre

horde du contrevent analyse

Voici les briques essentielles, les matières premières pourrait-on dire, qui matérialisent en lui donnant un sens cette première déchirure dans le mouvement fluide et parfait.

« fuit, pur fou, os, stance, jus, bile, jus vivant, lemme lié, poussière »

Devant nos yeux se concrétisent les éléments principaux qui feront les clés de voute de l’univers en construction. Les éléments constitutifs de la vie : « [l’]os » pour l’architecture du corps, pour la résistance et pour se tenir droit,[4] la « bile » ce « jus vivant » qui donne des tripes et du courage ; et toute la matière qui façonnera la topographie des décors épiques de la bande de Contre, les ergs, steppes, horst, karsts et talwegs : la « poussière ». Et si certains hordiers empruntent leurs noms à ces formations géologiques, c’est que les hommes et la terre sont faits de la même matière ; « car tu es poussière et retourneras dans la poussière » disait une autre Genèse.[5] (Bien après, on retrouvera cette idée d’entrelacement du monde et de l’homme dans les cartes tatouées au dos des membres du Fer.)[iv]

Sous la forme d’injonctions, les termes « fuit, pur fou » sont à comprendre sous la définition de la fuite deleuzienne. En disant « fuit » cette première version intelligible de l’origine du monde décrit une déterritorialisation et engage à ne pas s’abriter. Fuir, pour Deleuze, c’est « tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie »[v] car c’est le mouvement d’arpenter le terrain qui créé le terrain lui-même.

Le « lemme » et la « stance » achèvent le premier stade de la création en lui donnant sa force évocatrice. Nous avons vu précédemment comme le livre confère leur pouvoir aux mots. On ne s’étonnera donc pas de trouver dès le premier stade de la création mention de ce pouvoir. En linguistique, le « lemme » est l’unité autonome permettant de porter un sens, il peut-être écrit, parlé, signifié par gestes ou par tout autre moyen. La genèse de l’univers de La Horde nous indique toutefois que ce lemme est d’ores-et-déjà « lié » pour former la « stance ». Une notion de lien qui s’avèrera essentielle dans le rapport à la vie du roman. Cette dernière parcelle de la création brute porte la puissance poétique du monde de La Horde. Dès ses premiers méandres, il est une poésie du mouvement.

Troisième méandre

horde du contrevent analyse

Le paragraphe suivant précise les choses, en faisant émerger des éléments bien connus grâce à un nouveau décalage du même texte, troisième récurrence de la ritournelle, ou boucle de la spirale. Chaque ligne reçoit des syllabes ou lettres supplémentaires, apportant un complément de sens à son propos propre et au propos global. Ainsi commence-t-il par préciser l’élément Vitesse en le nommant par des termes divers (scission du purvent en plusieurs vents différents) qui appuient son caractère fécond (« orgie »), insaisissable (« furtif ») et imprévisible (« fou ») : « l’orgie fut vitesse, vent furtif, vent fou ». Puis il évacue d’une phrase lapidaire le mystère de la création du monde : « le cosmos prit sa forme ». Et déjà le choix des mots est important, car « cosmos » porte un sens philosophique précis. Les grecs anciens, initiateurs du terme (« κόσμος » chez Socrate), considéraient le cosmos comme un univers clos et ordonné. Premier indice sur la fin de l’histoire, dès la première page : le monde est clos.

Vient ensuite le tour du vivant, en général. « lente table, vivant jus vous ». Ce passage est plus cryptique, mais déjà la mention « vivant jus » résonne avec la conception damasienne de l’existence, comme le « paquet d’os » dont nous faisions mention précédemment. Enfin, le « vous » s’adresse directement au lecteur, et figure déjà le paragraphe suivant : « Bien à toi, homme lié, pousse vite ». Cette fois, on ne s’adresse plus à « vous » le vivant, ou « vous » les êtres humains mais au lecteur « à toi » le lecteur ; toi qui est « homme lié » parce qu’être vivant c’est notamment être lié ; toi qui « pousse vite » nous dit-on, peut-être en forme de Memento Mori[6] ?

Quatrième méandre

horde du contrevent analyse

Enfin, avant de nous livrer son sens définitif que nous avons évoqué précédemment, la Genèse parfaitement compréhensible parce qu’à notre niveau, le quatrième paragraphe achève la transformation du cosmos en le poétisant à un nouveau stade de sa métamorphose. « l’origine fuse, le pur ouvert, en foudre », nouvelle mention du purvent à laquelle s’ajoute l’idée d’ouverture, de fuite peut-être. Puis nous est précisée la nature de la transformation de cet univers clos (cosmos) qui s’organise : « Puis le Cosmos consista, jusqu’aux stable, au vivat, jusqu’à vous ». C’est peut-être la plus brève synthèse de toute cette genèse que de dire que le « Cosmos consista », se changea d’air insaisissable en matière bientôt « stable » c’est-à-dire habitable. Une vie que la dernière ligne adresse en forme d’accueil au lecteur : « Bienvenue, lent homme, outre de vies ». La comparaison de l’homme à des « outres » (les organes) rejoint le « jus vivant » cité dans le deuxième méandre. Une outre est une enveloppe de peau qui sert à contenir un liquide – ici des « vies » plurielles car l’humain ne saurait être limité à une identité figée, comme l’annonçait déjà La Zone du Dehors par la belle formule :

« Ne soyez rien, devenez sans cesse. »[vi],[7] 

La Horde affirme, dès la fondation de son univers, comme la vie est mouvante, mutante, plastique, elle invite les « outres de vies » que nous sommes à épouser le mouvement du monde à la suite des personnages ; pour multiplier nos manières de percevoir le réel. Cette réinvention à laquelle La Horde nous invite est également présente dans ce beau passage du conte de ¿’ Caracole :

« N’acceptez pas que l’on fixe, ni qui vous êtes, ni où rester. Ma couche est à l’air libre. Je choisis mon vin, mes lèvres sont ma vigne. Soyez complice du crime de vivre et fuyez ! » (p. 458)

Ce conte, revenons-y, romance à peine l’origine du monde tel qu’elle nous est donnée en incipit au roman. ¿’ Caracole y met en scène subtilement le lien naturel qui existe entre la vie et l’univers entier. L’humain est constitutif du monde, car les deux sont issus de la même matière originelle. Une relation à assumer à chaque instant, en peuplant l’univers comme lui-même nous habite. Ce que ¿’ Caracole synthétise dans sa formule :

« Le cosmos est mon campement. » (p. 458)

C’est ce même ¿’ Caracole qui prend la parole dès après la genèse, à la page 520, dans une nouvelle apparition poétique, à laquelle nous reviendrons. Il est toutefois notable de constater le changement de discours et particulièrement d’adresse au lecteur. Dans cette célèbre phrase, qui donne son nom au livre que vous tenez entre les mains, « ¿’ Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les vents. » (p. 520) Le « Bienvenue à toi » de la page précédente devient « Nous », le lecteur quitte les sphères supérieures du Big Bang et arrive au niveau des autres, ses semblables. Les deux pages de l’origine du monde et leur surgissement séquentiel typoétique agissent comme un « zoom » progressif depuis les grands assemblages cosmogoniques jusqu’au plancher des vaches, arpenté par les hommes.

Immanence et transcendance

Cette genèse est une prouesse poétique qui porte également une clé de compréhension métaphysique essentielle : il n’y a rien d’autre que la matière, tout est là.

En poursuivant cette logique, il n’y a donc pas d’ordre hiérarchique entre les choses, pas de grand dessein ni de volonté supérieure. En un mot : le monde de La Horde du Contrevent n’est soumis à aucun principe transcendantal.[8] Son ordonnancement est purement immanent, c’est-à-dire organisé sur un mode horizontal. Il n’a pas été créé par un Dieu, toute vie en son sein est régie par les mêmes lois et la même matière.

C’est pourquoi tous les personnages qui attendent un secours supérieur, un paradis ou un idéal seront déçus ou amenés à reconsidérer leur vision du monde. Même la quête du Contrevent, vue au départ comme un idéal qui mérite qu’on meurt pour lui, sera remise en question au profit de l’ici et maintenant : les liens affectifs, les autres, le fait d’être en mouvement.

Deux personnages illustrent, tout au long du roman, cette lutte entre les rapports au monde transcendant ou immanent. Il s’agit de ˇ● Darbon le fauconnier et ˆ Tourse l’autoursier, dont la rivalité est révélatrice de cette idée via la manière qu’à chacun d’entraîner ses oiseaux. Leurs méthodes de dressage traduisent une différence fondamentale dans leur approche du monde et de la vie. Le faucon est un rapace de haute altitude, survolant le paysage avant de fondre sur sa proie. C’est à ˇ● Sarso le faucon qu’on fait appel dans le Siphon de Lapsane, lorsque le besoin se fait sentir de profiter des courants ascendants pour tenter (sans succès) de secourir les naufragés au fond du gouffre. Les faucons de ˇ● Darbon sont des animaux « de grand travail » (p. 289) conditionnés par un dressage rigide basé sur le rapport de domination inhérent à ce type de chasse ; tout comme l’est le caractère de leur maître, volontiers hautain et cherchant à s’imposer.[9] Comme nous l’indique ) Sov, cette relation au monde est déjà induite par son art :

« Les oiseaux de haut vol, comme les faucons, fascinent, pour faire vite, ceux qui privilégient la verticalité des rapports, la hiérarchie et la transcendance. Leur façon de s’élever, par carrières successives et degré, leur façon de ramer, fondée sur la force, leur façon de fondre tel un dieu vengeur sur leur proie, en font un symbole évident du pouvoir. » (p. 441 et 442)

Le faucon et son maître affrontent le vent, cherchent à le battre, ne l’aiment donc pas quand il forcit. Ils subissent. A plusieurs reprises, cette attitude d’affrontement frontal leur sera fatale : au chapitre X lorsque ˇ● Sarso est emporté par un courant d’air ascendant (tiens donc), et devant le mur de vent du chapitre XVI sur le couloir de Gradabær. Lorsque l’autour aura prouvé sa supériorité suite à ce même mur de vent, ˇ● Darbon anéanti et poussé à bout par Norska commettra l’irréparable en assassinant ses deux oiseaux restants pour les manger « sans même en proposer aux autres » (p. 86). Car en effet, La Horde démontre la supériorité de l’autoursier sur le fauconnier, de l’immanence sur la transcendance. Le passage de ces personnages à l’intérieur du chrone Véramorphe au chapitre éponyme confirmera cette différence fondamentale entre les deux.

Au contraire du faucon, l’autour est un oiseau de bas-vol qui rase le sol et cherche les trouées dans le flux du vent pour mieux s’en jouer et affirmer un passage. Il habite le terrain, qu’il conçoit en profondeur, ne survole pas, perçoit à l’horizontal. Son maître ˆ Tourse éduque et apprivoise, ne commande pas ni ne domine.[10] Il fait confiance et en est récompensé lorsque ˆ Schist accomplit des prouesses impossibles aux faucons, en particulier en passant le pont final du couloir de Gradabær, récompensant ainsi vingt ans de dressage « par empathie maître-oiseau » (p. 109).

Et ) Sov à nouveau :

« L’autour est l’oiseau de l’immanence, une foudre horizontale, capable de sauts ascendants, de quasi-voltes en l’air, d’une promptitude magnifique. Il chasse sur un plan transperçant, il troue et il parcourt, il est transversal, à même la terre, il atteint en trois battements sa vitesse optimale, il peut s’élever facilement vent arrière quand le faucon en est foutrement incapable. Il a la puissance mais ne cherche aucun pouvoir — puisque justement, il peut. » (p. 441 et 442)

La rivalité des oiseleurs de la Horde cache donc plus qu’un simple conflit de personnes. C’est un rapport entier à la vie par rapport à un autre qui est validé par le roman. Un rapport basé sur l’apprentissage qui « empuissante », sur l’empathie plutôt que sur la domination, sur la puissance de faire plutôt que le pouvoir de faire faire.

Tramant subtilement l’ensemble du roman, cette relation des oiseleurs à leurs animaux participe d’une compréhension de la nature même de la vie comme partie d’un tout.

*

Retour au sommaire

*

Vos retours et commentaires seraient appréciés. Et si d’aventure le livre vous plaît vous pouvez soutenir la démarche en l’achetant (livraison après crise) ou en faisant un don sur Tipeee.

~ Antoine St. Epondyle

*

[1] Lire le chapitre dédié.

[2] La « xéno-encyclopédie » participe de la réelisation de l’univers fictionnel en établissant de nouvelles normes de cohérence au sein de cet univers. Irène Langlet, La science-fiction. Lecture et politique d’un genre littéraire, Paris : Armand Colin (U-séries, Lettre), 2006. Cité in Une poétique sensuelle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[3] Le retour du même (Eternel Retour de Nietzsche) associé à l’idée de fuite est une première occurrence du motif de la spirale, qui reviendra à plusieurs reprises dans le roman. Au contraire d’un cercle bouclant réellement sur lui-même à l’identique, la spirale est différente à chaque tour. Lire le chapitre dédié.

[4] En rappel, peut-être aussi, du fait que ce sont les os des géants qui forment les montagnes dans la mythologie nordique ?

[5] « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. » Genèse, 3:19.

[6] Locution latine : « Souviens-toi que tu vas mourir. »

[7] Le concept d’identité changeante prend de nombreuses formes dans l’œuvre d’Alain Damasio, par exemple dans La Horde du Contrevent avec le personnage de l’enfant demi-chrone de ) Sov, X Oroshi et ¿’ Caracole. On peut rapprocher cette idée du « corps comme lieu d’utopie » de Michel Foucault, perception du corps comme d’une « matrice d’aptitudes à être (…) carrefour de formes, outil de pensée, structure ouverte et mouvante d’interaction au monde ». (Définition d’une œuvre plurielle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013. Dans ce passage Stéphane Martin cite Jean-Michel Adam, Le style dans la langue, Paris et Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1997.) Ce concept, joint à l’image de « l’enfant créateur » de Nietzsche, sera repris et développé par la figure de Tishka, petite fille capable de s’hybrider aux furtifs et d’établir un échange avec eux dans le roman du même nom. Toutefois dans La Horde, si les personnages sont enjoints à épouser leur mobilité intérieure et à « devenir sans cesse », ils n’en restent pas moins dépositaires d’une forme de « vérité » sur eux-mêmes, qui sera révélée lors de leur rencontre avec le chrone Véramorphe du chapitre XIV. X Oroshi tempère cette notion de « vérité sur soi » en rappelant les débats qui font rage entre ærudits sur la nature de la vision dévoilée par le chrone : « Ils questionnaient la notion de forme vraie ; ils pointaient la polysémie des symboles que le chrone contractait en une seule figure. S’ils étaient globalement d’accord pour y reconnaître une transcription visuelle du vif, la valeur de cette transcription les divisait : miroir du moi ? Projection d’une conscience refoulée ? Reflet du désir ? Écho du devenir ? Autofiction ? » (p. 176) Notons toutefois que les hordiers qui entrent dans le Véramorphe ne voient rien sur eux-mêmes. Si vérité il y a, elle n’est révélée qu’aux autres et jamais à soi-même.

[8] Selon sa définition philosophique, la transcendance est un franchissement de limites rendu possible par une cause extérieure (Dictionnaire des concepts philosophiques, Michel Blay, Larousse, 2013.)

[9] Sur ce sujet, les fiches de personnage préparatoires de La Horde sont sans équivoque : ˇ● Darbon est un nobliau « élitiste et orgueilleux » dont la quête intérieure est la domination, le fait d’être admiré, d’être « en survol du monde ». Le roman, qui donne assez peu la parole à ces personnages, est moins catégorique.

[10] Ici aussi les fiches préparatoires apportent beaucoup d’éléments. On y apprend que ˆ Tourse est un modèle de bonhomie dont la quête intérieure est l’apprivoisement, y compris de ses camarades pour « bonifier l’humain ». Le roman est plus subtil dans l’opposition des deux oiseleurs.

*

[i] Manola Antonioli, « Chaoïde », Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les cahiers de Noesis n° », 2003.

[ii] Une poétique sensuelle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[iii] Une poétique sensuelle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[iv] Créer la communauté in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[v] Dialogues, Gilles Deleuze avec Claire Parnet, Flammarion, 1977.

[vi] Alain Damasio, La Zone du Dehors, Cylibris, 2001.

Vos retours et commentaires seraient appréciés. Et si d’aventure le livre vous plaît vous pouvez soutenir la démarche en l’achetant (livraison après crise) ou en faisant un don sur Tipeee.

~ Antoine St. Epondyle

Laissez un commentaire ici plutôt que sur Facebook.