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DEUXIÈME PARTIE
LA VIE

¿’ — C’est du vent tout ça…
(p. 97)

IV. Le vif

La Horde du Contrevent mobilise donc tous les outils de la littérature au service de ses concepts, de son histoire et de son univers, jusqu’à imaginer les principes scientifiques qui les rendent vraisemblables. Rien n’est laissé au hasard, et particulièrement pas le choix de l’élément primordial : le vent est mouvement et donc, dans la conception damasienne de l’existence, il est synonyme de vie.

Dans l’univers de La Horde, le vif est la huitième forme du vent selon la classification formelle de X Oroshi ; une boule de mouvement pur, extrêmement véloce et bouclé sur elle-même, contenue en chacun car créée par chacun. Il est à noter que la huitième et la neuvième forme du vent (lire le chapitre dédié) partagent cette particularité d’être des formes spirituelles, intérieures aux êtres vivants. Là où les autres sont extérieures, géophysiques, et sont rencontrées en dehors de soi, les deux ultimes formes du vent ne se rencontrent (et se combat, dans le cas de la neuvième) qu’à l’intérieur. Elles sont « coprésentes » à la vie.[i]

Le vif est physique, c’est une boucle ou une pelote « (d’)à peine la taille d’un poing » (p. 171), qui circule dans le corps à une vitesse absolue, et dont la forme est strictement propre à chacun. C’est la partie la plus intensément vivante de l’être, créée de sa propre force vitale sans en être à l’origine.[1] En résumé, le vif est une puissance pure qui parcoure le corps et matérialise sa vitalité.

X Oroshi :

« — [Le vif] peut avoir une infinité de formes : les plus simples ressemblent à une roue sans rayons, comme un cercle tracé à la volée ; ou encore à des huit allongés. La plupart ont toutefois une topologie complexe, ce qu’on appelle un nœud. Le nœud est le trajet que fait le vent dans l’espace pour revenir à son point de départ. Ce trajet est nécessairement bouclé sur lui-même comme tu le sais, puisque c’est la boucle qui assure la compacité du vif. » (p. 57)

Le vif est une Puissance, concept spinoziste s’il en est,[ii]  bouclée sur elle-même[2] et peut-être aussi ancien que le mouvement primordial (chaos, purvent), en tous cas aussi ancien que la vie elle-même. A ce fragment de chaos, le vif apporte la consistance par le lien ; c’est ce lien qui le fait tenir dans le vent linéaire et lui évite la dissolution par l’entropie. La vie est ce qui nourrit cette puissance du vif sans la brider (ralentissement) ni la perdre (dispersion).

X Oroshi toujours :

« Ma conviction est que le vif est une force pure, directement tirée du chaos. Il surgit du et par le chaos ; et d’une certaine façon, il surgit face et contre le chaos, pour en affronter la dislocation explosive. Le vif est vraisemblablement la première force consistante et automotrice. L’apparition du vif ne fait qu’une avec celle de la vie organisée, à la fois parce que la vie ne peut surgir du chaos qu’en apportant en quelque sorte une plus-value de consistance à un ensemble dilapidé de forces et de matériaux ; et à la fois parce que l’énergie nécessaire à cette consistance, l’énergie qui va opérer les densifications, les articulations et assurer le lien, l’énergie qui va tout aussi bien enfler des vides, des fentes, truffer la matière, intercaler les forces, aménager les intervalles qui aèrent et donc cohèrent le vivant, cette énergie ne peut venir que d’une force terrible, aussi ténue soit-elle, qui est le vif. Le vif sort proprement du chaos, au double sens qu’il en est issu et qu’il s’en détache […]. Par le rythme. La riposte du vif au chaos, c’est le rythme. » (p. 55)

Nous retrouvons ici le concept de ritournelle cher à Deleuze, telle qu’elle nous est présentée dans la genèse de l’univers. On l’a vu, la ritournelle est la répétition qui permet l’ancrage dans un cosmos circulé d’infinies vitesses non liées. C’est un lien par le rythme. L’aéromaîtresse apporte une nouvelle pierre conceptuelle en précisant que le vif sort du chaos (en tant que vent, il en est issu) en même temps qu’il s’en distingue par le lien sur lui-même (là où le chaos n’est que fuite en tous sens). Le vif est consubstantiel au vivant, il permet le retour du même dans le toujours changeant sur lequel peut se bâtir la vie. Il rend « compossibles le mouvement et une certaine stabilité de l’identité » (p. 56). L’aéromaîtresse dévoile que le vivant est né sur le même schéma que l’univers tout entier, par la ritournelle. Et que par conséquent, il obéit aux mêmes lois. Ce faisant, elle prend au mot la phrase de Nietzsche : « Il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez encore du chaos en vous »[iii].

X Oroshi insiste d’ailleurs sur l’aspect physique du vif, c’est-à-dire sa corporalité. Elle poursuit la vision nietzschéenne de la vie proposée par le roman, une vision d’immanence pure où la vie est, comme le monde, strictement corporelle. Il n’y a pas « d’arrière-monde »[3], pas d’esprit en dehors du corps. Du fait de cette corporalité, le vif n’est pas à confondre avec une « âme » au sens des traditions judéo-chrétiennes, même si ) Sov lui-même fait l’erreur au chapitre XVIII. Le vif. D’un point de vue conceptuel, le vif est la concrétisation littérale du principe de « force de vivre » ou de « puissance » de Spinoza. Il est « un symbiote créé par son hôte même » (p. 54). Cette puissance, différenciée d’une personne à l’autre, c’est son souffle vital, son mouvement intestin, ce qui le ou la porte, et parfois lui survit.

Néphèsh, souffle de vie

« [Le vif] tient du néphèsh, ce vent vital qui circule en nous, qui nous fait ce que nous sommes. » dit X Oroshi à la page 264. Mais ne nous méprenons pas sur une traduction hâtive du terme « néphèsh » – de l’hébreu נֶפֶשׁ, souvent improprement traduit par « âme » mais littéralement plutôt « souffle de vie ».

Dans cette phrase, l’aéromaîtresse assimile le néphèsh à la définition qu’elle donne elle-même (à un autre passage) du vif. Or, si le néphèsh est peut-être un autre nom du vif, il est sans doute plus exactement un « art du souffle » (p. 312) inspiré par lui, donc par le chaos originel[4], pour faire éclore la pleine puissance de la langue (ou des glyphes à l’écrit). Donc, si « [le vif] tient du néphèsh » c’est que la vie tient du langage, comme nous l’avons vu précédemment.

Le néphèsh est la capacité pour l’humain de produire du vent, par l’expulsion d’air de ses poumons et, par le langage articulé, d’agir sur la matière constitutive du monde : le vent. C’est très précisément la « magie » de la création par le langage, devenue « magie » évocatrice réelle pour les personnages du roman. Grâce à elle, ils peuvent modifier leur monde, créer des chrones par l’expulsion d’air de leur bouche comme ils le font, malgré eux, à la tour Fontaine.

« Ce que les anciens scribes ont appelé improprement “magie”, “formule magique”, “sortilège”, je sais aujourd’hui qu’on le doit à ça : à cette capacité — jamais suffisamment sentie dans son extension pourtant incroyable — d’articuler par nous-mêmes du vent vif. […] Te Jerkka n’a pas pour arme sa voix, mais le néphèsh, c’est-à-dire son souffle de vie — un souffle éminemment affilé et tranchant, qu’il tire […] d’un brin de son vif. […] mais il n’exploite qu’une portion restreinte du potentiel du vif — et il l’exploite mal, pour abattre et non pour ériger, pour briser et non pour unir ou faire pousser. » (p. 311 – 310)

Dans un univers littéraire où l’évocation du monde par les mots suffit à le faire exister, la manipulation de la langue peut devenir un pouvoir surhumain pour ceux qui y habitent. Celui qui comprend que son monde est fait de texte (de « lemme lié » (p. 521)) peut évoquer à son tour et modifier son réel car le texte (matière extradiégétique du récit) et le vent (matière intradiégétique du monde) obéissent aux mêmes lois. Le néphèsh est la capacité à mobiliser la puissance de son vif pour plier le réel et le « transformer localement » (p. 310), c’est-à-dire produire une forme de « magie » de l’évocation littéraire intradiégétique ; mais une « magie » qui n’aurait rien de surnaturel, au contraire ! Elle tient de la nature même du monde.[5] Le néphèsh est la capacité pour les personnages du roman à écrire du texte à leur tour.[6] Il rappelle la capacité des personnages de Matrix à agir sur leur univers virtuel, transgresser ses lois et violer ses limites, dès lors qu’ils l’acceptent comme une fiction (informatique, en l’occurrence).

Cette magie est enfin une nouvelle métaphore de la création littéraire, à comprendre au sens strict : dans la puissance qu’elle confère (changer le monde) et dans l’extrême difficulté qu’elle requiert (y engager sa puissance vitale). Même Te Jerkka n’y arrive que très incorrectement. Bref, la « magie littéraire » peut changer le monde à condition d’y consacrer sa puissance vitale.[7]

La haute connaissance de son vif permet donc d’articuler du « vent vif » (p. 311) en puissance évocatoire – mais aussi de contrôler sa « vitesse interne » (p. 381). Celle-ci n’est pas la vitesse du vif, dont X Oroshi précise bien qu’elle est toujours absolue, c’est la vitesse de l’air à l’intérieur du corps, liée à la respiration, et qui détermine la vitesse du temps s’écoulant pour chaque être vivant (et même pour chaque organe d’un même être). Les techniques de respiration des maîtres foudre permettent d’agir sur la vitesse de l’air qui circule en eux, de l’accélérer ou de la ralentir, pour courber leur temps personnel, le dilater ou le réduire.

« On appelle ça la puissance de courbure, ou effet vortex. […] Si un maître extrêmement doué comme Te Jerkka acquiert cette puissance suffisamment tôt dans son existence, son temps biologique coule plus lentement que la moyenne des hommes. Ses os, ses organes, ses muscles atteignent la quarantaine-vortex alors qu’il parait avoir quatre-vingt-dix ans… » (p. 381)

Dérivé du néphèsh, l’effet vortex ne consiste plus en une expulsion d’air destinée à modifier son environnement par les glyphes articulés, mais à modifier l’écoulement de son propre temps. En agissant dans un référentiel différent, il permet d’atteindre une longévité exceptionnelle et d’agir à des vitesses foudroyantes, en évoluant dans « une seconde plus longue que la tienne » (p. 381). Dans son incroyable tirade sur le temps, le troubadour de la Horde confirmera entre deux harangues : « Il y a autant de temps que d’êtres qui respirent, que de vitesses ! » (p. 283).

L’étoffe des héros

Selon X Oroshi la parenté entre le purvent et le vif est certaine. De même, le conte de ¿’ Caracole sur la création du monde insiste sur la relation de l’homme au cosmos qu’il habite. C’est même dès la page 520, juste après le récit initial de la genèse, que nous apparaît une nouvelle apparition séquentielle… cette fois frappée du symbole du troubadour.

« ¿’ Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les vents. » (p. 520)

Cette phrase emprunte son principe d’apparition fragmentaire et d’émergence typoétique à la page précédente. Elle est également à prendre au sens strict. Nous, humains, hordiers, sommes issus de la matière-flux dont les inflexions composent le vent. Ce qui architecture le cosmos nous constitue tout autant, nous sommes parties de l’univers, issus de la vitesse et conçus par elle. La vie est fille du mouvement et du lien qui lui donne une forme.

La nature de ¿’ Caracole

Mise dans la bouche de ¿’ Caracole sans ambiguïté grâce à son glyphe, cette citation décrit la nature de la vie dans La Horde du Contrevent, et la nature du troubadour en particulier.

¿’ Caracole est la personnification du surgissement poétique, en réinvention permanente. Il se nourrit du mouvement et fut créé par lui ; il risque de disparaître corps et bien lorsque soumis à la fatigue. Il fuit dans tous les sens du terme. Au sens deleuzien il se déterritorialise sans cesse en se réinventant, en donnant à ses frasques une forme toujours changeante. Au sens commun il fuit la Poursuite dont il fut (peut-être) membre autrefois. La Horde est la meilleure façon qu’il ait de rester en vie : en nourrissant son besoin de mouvement perpétuel et de lien, tout en semant les Poursuiveurs.

Le récit de la page 520 décrit la naissance de ¿’ Caracole en reprenant la structure de la genèse de la page précédente. D’abord les glyphes seuls permettent de transcrire le rythme, puis la vie émerge du vent grâce à la ritournelle qui apporte à chaque occurrence un peu de sens, ou matière, supplémentaire. Mais au lieu de s’ajouter les unes aux autres, les bribes de sens apparaissent et disparaissent ici successivement avant de s’arrêter sur leur signification finale. La naissance de ¿’ Caracole est à l’image de son génie créateur[8] : elle n’est pas linéaire mais chaotique et imprévisible.

Le texte forme successivement plusieurs stances.

«  Nous sommes don. »
« de l’étoffe »
« faits de son tissé. »
« de vents »
(p. 520)

La phrase est belle et anarchique comme les poèmes caracoliens. Elle divinise le vent à travers l’expression « nous sommes don de l’étoffe ». La vie est-elle un don du vent, du destin, de la chance ? D’un point de vue religieux, on pourrait dire de la vie qu’elle est un don de Dieu. D’un point de vue scientifique qu’elle est un don de la chance si l’on considère les probabilités infinitésimales que surviennent les conditions de son apparition dans le chaos. D’un point de vue extradiégétique, la vie des personnages est surtout un don de l’auteur qui ne doit rien à la chance.

En disant « [nous sommes] faits de son tissé », ¿’ Caracole évoque la nature des choses et des êtres. Le son est une vibration de l’air ; il est donc logique que tout ce qui est doté d’un vif soit doté d’une sonorité propre.[9] Le sachant, le troubadour arrivera à faire entendre cette vibration intime des choses à son auditoire lors de son conte aux fréoles du chapitre VII.

« Ne subsistait qu’un tintamarre vertébral de sons rugis des planches et des lambourdes, sifflé du feu et bramés des mâts, de sons pleins, creux et fluides, de sons de cordages et de discordes, qui, jetés tous ensemble tohués et bohuant, n’offraient pas la moindre prise à une quelconque eurythmie, fut-elle de hasard – plutôt donnait à entendre, pour une oreille dont le velours n’eut pas été déchiré (et telle fut la mienne) quelque aperçu appropriable du chaos primitif. » (p. 347)

∂ Silamphre, narrateur de cet épisode, ne s’y trompe pas. Le troubadour est bien en train de faire entrer en résonnance la corde vibratoire, le vent constitutif de chaque objet du navire – vent issu, nous l’avons vu, directement du purvent originel ce chaos deleuzien. Le tour de maître de ¿’ Caracole, qui peut être pris comme un simple tour de passe-passe par les spectateurs distraits, touche à la nature ontologique des choses et révèle qu’elle sont, en effet, faites de son.

Mais l’analogie de ¿’ Caracole n’est pas qu’une façon de parler du purvent. En effet, elle parle aussi de lui à plusieurs égards. Le son est effectivement le constituant principal d’un personnage de récit lors d’une lecture c’est-à-dire d’un texte articulé mentalement ou oralement par le lecteur.[iv] C’est en tous cas le statut des personnages de La Horde dont nous avons vu à quel point ils ont été pensés dans leur dimension sonore. Mais le troubadour parle également de sa place dans le groupe : il existe par l’oral, le conte, la charge qui lui incombe et qui passe par le son. Cette existence n’est pas qu’un statut social, il n’existe physiquement que par la fonction langagière. Comme dit X Oroshi :

« …devenu troubadour par les glyphes, par l’évolution la plus naturelle qui soit : des glyphes vers la voix articulée. C’est sa voix qui, au contact des vifs, a créé sa gorge et sa bouche, sa voix qui a appelé un larynx et des poumons. La fonction a créé l’organe. » (p. 47)

L’auteur reconnaît ici que ¿’ Caracole joue un rôle particulier comme il occupe une fonction précise dans la Horde. Cette fonction est double : c’est de sa place auprès de ses camarades (intradiégétique) et en tant que personnage (extradiégétique) dont il est question. Chaque hordier à une utilité bien particulière pour le groupe (la Trace, la diplomatie, la chasse, le feu…) mais également en tant que moteur de la fiction, pour accomplir un destin particulier et porter une part du propos général.

En tant que personnage, le rôle de ¿’ Caracole est profondément symbolique, il est une nouvelle personnification littérale de la création ex nihilo de la vie par le mot. Logiquement, il porte par nature la fonction orale dans le groupe. ¿’ Caracole personnifie la vision de la vie d’Alain Damasio. Issue du mouvement, elle doit sans cesse le maintenir vif et nourrir le lien pour ne pas disparaître. Ce qui vaut pour le troubadour vaut en fait pour chacun des personnages[10], et pour la Horde elle-même.

¿’ Caracole est un « chaoïde » au sens de Gilles Deleuze, c’est-à-dire qu’il est capable de construire sur le chaos impropre à lier et ordonner les lignes de fuite qui le composent. ¿’ Caracole est l’artiste pur[11], éphémère, surgissant, au point que sa capacité à créer est la cause et la condition de sa vie. Ce n’est pas un hasard si Lerdoan, son ami le philosophe fréole, le déclare apte à faire surgir dans son art la troisième dimension de la vitesse. On n’en attendrait pas moins de ¿’ Caracole, né de la puissance du langage, que d’apporter « qualitativement » une nouvelle dimension à la langue, à la vie.

C’est de cette vie fuyante et débordante que découle aussi le plus grand danger qui pèse sur lui, sa « neuvième forme du vent ».[v] Chez ¿’ Caracole, elle se manifeste d’une part par l’absence de renouvellement, la répétition et la monotonie (on le voit en souffrir dans la flaque de Lapsane, lorsque les jours de nage successifs lui font perdre « son humour et sa légèreté » (p. 312), qu’il se ternit et voit ses capacités physiques diminuer à mesure) ; et d’autre part par le risque de dispersion, d’éparpillement définitif s’il était incapable de compacter les forces de vent vif qui l’architecturent. Un livre de la Tour d’Ær évoque très bien ces deux aspects dans le style synthétique des « blocs » de connaissance d’Alticcio :

« Chez autochrone, 9e combattue de trois façons :
[…] 3. par accroissement cohésioninterne obtenu par constitutionmémoire ou constitutionliens-affectifs ou parfois regénérationvif par apportperpétuel de diversité & renouvellement (ex: Carachrone). »
(p. 193)

¿’ Caracole ne doit son existence qu’à l’équilibre précaire et sans-cesse changeant entre la création perpétuelle de nouveauté, l’art du surgissement neuf, et la recherche de cohésion des forces puissantes qu’il abrite et qui cherchent à fuir de toutes parts. En ceci il partage la condition du Corroyeur et des autres autochrones qui se nourrissent pour stabiliser les forces qui se déchaînent en eux ; pour le Corroyeur c’est en assimilant des vifs[12], pour l’Amor Fati c’est en vampirisant l’amour humain. En parlant du Corroyeur lors du combat contre lui, X Oroshi parle donc aussi de la nature de ¿’ Caracole.

« Consistance, Sov, problème de consistance ! Un autochrone n’est rien, tu sais, il n’a pas de matière propre, il n’est pas fait d’eau ni même d’air […]. Un autochrone n’a que des différences de potentiels en lui. Que des vitesses, c’est un corps fait de vitesses. Comprends-moi Sov, c’est difficile à imaginer, je sais, mais il n’existe qu’en mouvement. Mouvement pur — ou vent pur si tu préfères — mais sans aucune particule de matière dedans. Il existe pourtant. Mais entre. Entre deux eaux, entre deux feux. Entre chien et loup. […] Ça veut dire qu’il n’est rien : il agit. Il n’a pas d’identité. Il ne vit que de différences. Il est la différence de toutes les identités, l’écart en cours. Il a besoin de matière, toujours, tout le temps, pour mettre en acte ces différences. […] Le Corroyeur n’existe pas encore, Sov, mais il consiste. Il s’efforce, à longueur de temps, de consister. » (p. 330)

Pour contenir ce chaos dont il est fait, ce « déséquilibre actif », ¿’ Caracole porte un maillot d’arlequin, sorte de carapace tournée vers l’intérieur , un « champ de force local » (p. 46) ; une tunique tissée des vifs de ses anciens camarades de cordée qui joue pour lui « le rôle d’une peau humaine » (p. 46). Une étole, tissée de vifs ? Une étoffe tissée de vent.

C’est après avoir retiré ce maillot pour le donner à ) Sov qu’il meurt, à la page 91 sur la crête de Krafla, sourire aux lèvres pour encourager ¬ Talweg. « Respire sans en avoir l’air… » (p. 91) Le troubadour finit éparpillé, ralenti, effacé par le volcan de Norska.

« Et c’était un spectacle absolument unique et époustouflant que de le regarder mourir à quelques mètres devant moi […]. » (p. 91)

Le scribe et le troubadour

¿’ Caracole incarne donc la fonction du langage qui fut son origine et sa raison d’être, et qui est aussi son rôle dans la Horde par les contes dont il égaie les bivouacs. Le rôle de l’écriture, qui répond à d’autres objectifs (la mémoire, la transmission, l’apprentissage…) et à une temporalité plus longue, est du ressort de ) Sov.[13] Il n’est guère étonnant que les deux aient une relation intense, quoique parfois difficile à suivre pour le scribe. Derrière ses plaisanteries, ¿’ Caracole révèle vite le destin de son ami appelé à survivre pour accomplir le rôle de transmission induit par sa fonction.

« ¿’ — Tu ne mourras pas !
— Pourquoi ?
— Parce que tu es le héros du carnet ! »
(p. 470)

) Sov est la figure d’identification principale de l’auteur, qui trace son carnet de Contre pour baliser le terrain aux générations futures, et ce malgré les chances extrêmement faibles que le texte lui survive. La vanité de la quête du Contrevent fait écho à celle de l’écriture. ) Sov porte la mémoire de ces vies à contrer ; pas la connaissance intime de la nature du vent (domaine de X Oroshi) mais la stricte transcription de l’expérience vécue, des formes de vent rencontrées et des chemins pris.

C’est pour cette raison que le scribe est le personnage dont le mûrissement au fil des années est le plus évident. Son rôle est de transcrire le vent, autant dire la vie, et de l’apprendre ce faisant. Il doute en permanence de sa légitimité, de l’utilité d’écrire, et de la Quête en elle-même. Deux fois il tombe amoureux et deux fois il rêve au renoncement. Malgré la lourdeur de sa tâche, ) Sov est le plus proche de nous.

Est-il donc auteur, ou « héros » du carnet comme en plaisante ¿’ Caracole ? Les deux ![14] La polyphonie se réduisant au fur et à mesure de l’histoire finit par le rendre évident. Et plus la fin approche, et plus il s’attèle à la tâche avec sérieux. En rédigeant son carnet jusqu’au bout de sa quête existentielle, ) Sov devient le héros de son propre livre. Arrivé au bout d’un monde symbolique, au bout de lui-même, et à bout de la Solitude qui sera son ultime épreuve, il sera le seul à s’en tirer… sain et ) Sov.

Survif

Les morts sont nombreux dans La Horde du Contrevent, mais à considérer selon la phrase de Gilles Deleuze selon laquelle « ce sont les organismes qui meurent, pas la vie ».[vi] Le vif peut en effet survivre à l’être humain dont il est issu, pour quelques êtres particulièrement vivants et capables de « compacter » le leur à un niveau de vitesse et de cohésion permettant cette survivance. Dès lors, il s’échappe par leur bouche au moment du décès, et peut être accueilli par d’autres hordiers. Ces derniers deviennent alors capables de puiser l’énergie et l’inspiration vitale des disparus pour continuer la quête. Comme un souvenir des morts rendu tangible et palpable, le vif est une boule de vie pure laissée au cœur et au ventre de ceux qui restent[15]. Les morts vivent en nous, pour le meilleur et le pire, pourvoyant la vie nécessaire pour faire face aux épreuves à venir. Dans le chapitre XV. Ceux qui nous ont enfantés, le père de π Pietro le dit clairement en parlant à la fois du vif des morts, et de leur héritage (huit siècles de mise au point des techniques de contre).[16] « Vous marcherez toujours à l’avant-proue d’une armée de morts qui fera masse dans votre dos. » (p. 146)

Le vif survit par le lien, jamais seul. Lien qui l’unit aux autres et à lui-même. Dans la Horde, il est récupéré par les survivants encore debout. Il faudra la mort de √ Sveziest pour révéler cette propriété au reste du groupe. Happé par le siphon de Lapsane à la page 299, le plus gringalet de la bande finira noyé au fond du vortex. Ironie du sort, lui qui apprit à nager en entrant dans la Flaque et qui y périra à cause de l’intransigeance de Ω Golgoth[17], verra son vif récupéré par une loutre. Mais attention, il ne s’agit pas d’une réincarnation ! X Oroshi nous le confirme : les vifs ne peuvent que se disperser ou s’ajouter (sans fusionner ni se réincarner). Bien auparavant, Ω Golgoth avait vu son frère mourir à l’épreuve de la traceuse, et dut l’accueillir en lui. Le chapitre XIV. Véramorphe dévoile la brutalité de l’opposition entre les deux vifs brutaux contenus dans le Ω Goth. X Oroshi récupère les vifs de ~ Callirhoé et π Pietro après leurs morts respectives, et ainsi de suite.

Son enseignement nous apprend qu’une certaine « psychologie » (p. 51) du vif, qui est supposé être une force aveugle, est nécessaire pour accueillir ceux des disparus. Les vifs se fixent toujours aux vivants qui furent les plus liés à leurs hôtes, par « rémanence vibratoire » (p. 51) c’est-à-dire lien résiduel et affinité rythmique. Puisque les personnages sont définis en partie par leur rythme intérieur, il est logique que les vifs – qui ne sont que rythme, par leur forme topologique – se perçoivent et se « reconnaissent » en fonction d’une telle affinité. (Au moment de sa mort, le vif de √ Sveziest n’a pas eu d’autre choix que de s’accrocher à l’être vivant le plus proche de lui, la loutre, et fait donc figure d’exception.)

Comment faire survivre son vif après sa propre mort ? On parle de le « compacter » pour en préparer la passation, mais le roman reste évasif sur le procédé qui tient plus d’une forme d’acceptation du « bon moment » ou mourir que d’une faculté aérologique de passer la main. Cette idée de « mourir à temps » rappelle l’enseignement de Nietzsche dans Zarathoustra :

« Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra.
Il est vrai que celui qui n’a jamais vécu à temps ne saurait mourir à temps. »
[vii]

Les morts sont morts, mais leur souffle de vie, ou puissance, ce vif brûlant du souvenir reste présent au cœur et aux tripes de ceux auxquels ils étaient les plus liés. Ils continuent ainsi d’inspirer leurs efforts et de guider leurs pas. Après que le volcan Krafla (la septième et dernière forme géophysique du vent) ait tué )- Arval, ¬ Talweg, ¿’ Caracole, ʃ Larco, ˇ● Darbon et ∆ Erg (sale journée) et que les autres aient dû manger leurs corps pour survivre, se dévoile la suite du chemin. Encore Norska, encore la montagne, cimes et pics à perte de vue. Dans les jours qui suivent, et justement alors que les survivants parlent du vif entre eux, arrivent comme un écho les voix des morts dans le vent. Nous reconnaissons les mots entrecoupées de ʃ Larco, ∆ Erg, )- Arval, ◊ Léarch, ≈ Coriolis… leurs dernières pensées résonnent aux oreilles des hordiers. Revenus à l’état primordial, les mots hantent la tempête, spectres d’amour liés aux vivants qui les portent – et aptes à les porter en retour en leur insufflant la force de mettre un pied devant l’autre.[18]

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~ Antoine St. Epondyle

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[1] C’est là un point important de la philosophie damasienne basée sur le principe d’immanence : le vif est un symbiote présent dès l’origine de la vie, mais qui n’en est pas à l’origine (ce qi reviendrait à lui attribuer un pouvoir supérieur, comme une âme).

[2] En figuration de l’Eternel Retour de Nietzsche ? Dans tous les cas, nous avons vu précédemment que La Horde modifie la vision de l’Eternel Retour nietzschéen en y apportant la notion de fuite propre à Deleuze. L’idée d’un vent bouclé sur lui-même et persistant dans sa forme comme le vif est donc peut-être la seule occurrence, dans le roman, d’un motif d’Eternel Retour strictement nietzschéen : cercle plutôt que spirale. Lire le chapitre dédié.

[3] Expression métaphysique employée par Nietzsche pour évoquer les mondes supposément supérieurs des religions (paradis, enfer…) et les conceptions idéalisées de l’existence. Nietzsche réfute l’existence de cet « arrière-monde » pour prôner un retour au « monde sensible », celui que l’on peut sentir, voir, toucher, qu’il admet comme le seul qui soit. « Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espérances supraterrestres ! » ou, concernant la corporalité du vivant : « Derrière les pensées et les sentiments se trouvent ton corps (Leib) et ton soi dans le corps : la Terra Incognita. » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883 – 1885.

[4] Ce même chaos dont on a vu qu’il portait déjà en germes, dès les premiers méandres de l’origine du monde, le « lemme », la « stance », éléments constitutifs du langage.

[5] Si l’on voulait absolument étiqueter La Horde, nous aurions ici l’argument principal permettant de la classifier en « science-fiction » puisqu’elle ne laisse la place à aucune « magie », aucune puissance n’y est surnaturelle. Le néphèsh tient de la nature du monde littéraire (le fait d’être composé de texte). « Une œuvre de science-fiction à pour caractéristique de faire ressentir au lecteur le sentiment du merveilleux, en présentant des phénomènes merveilleux [par rapport au réel] rendus scientifiquement vraisemblables par la médiation de la virtuosité poïétique d’un auteur. » Définition d’une œuvre plurielle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[6] L’Exarque d’Alticcio présente une version dévoyée du pouvoir des mots. ∂ Silamphre note « L’Exarque, pour sa part, ne parle jamais. Ou alors uniquement lorsque ses mots peuvent faire, directement, actes. C’est-à-dire pour prononcer une sentence, proclamer un édit ou bannir un racleur. » (p. 243) Sauf que ce pouvoir découle de la position hiérarchique du personnage et pas d’une quelconque maîtrise du néphèsh (pouvoir de faire faire plutôt que puissance de faire).

[7] Au dernier paragraphe du chapitre IX. La tour Fontaine, l’auteur laisse passer une brève considération (autobiographique ?) sur son travail d’écriture dans le commentaire de ) Sov : « ) De ce jour aussi, mon travail de scribe se modifia. Il tendit vers l’oralité, vers Caracole et son génie du conte, vers le mystère de ses intuitions aussi, qui s’épaississait. Et surtout, il tendit vers une nouvelle puissance que je n’allais trouver que très lentement, à tâtons à peine dicibles, dans un brouillard de lourdeurs si peu déchiré d’éclairs que le carnet ne méritera guère d’en recueillir les lueurs. Ou le trajet. » (p. 310)

[8] Le troubadour semble s’écarter de la vision nietzschéenne du génie. Nietzsche réfute l’idée d’un génie inné et défend la thèse selon laquelle la création n’est possible qu’à l’issue d’un travail acharné. Il réfute l’idée de Kant pour lequel le génie émerge de dons naturels (La Horde du Contrevent d’Alain Damasio : une apologie du vivant, du mouvement et de la créativité, Grégory Mion, Stalker le blog érudit et polémique de Juan Asensio http://www.juanasensio.com). ¿’ Caracole est donc plutôt un génie kantien, dont les facultés créatrices innées tiennent de sa nature de carachrone.

[9] Une idée reprise dans Les Furtifs, où les créatures du même nom sont dites « de chair et de son » et disposent chacune d’une « frisson » bien spécifique et personnel.

[10] Tous les personnages ne sont pas nés du vent de manière aussi évidente que ¿’ Caracole, pourtant tous assument d’être issus de la même matrice originelle liée au purvent : « Nous n’avons jamais eu de parents : c’est le vent qui nous a faits. » (p. 185)

[11] Deleuze identifie trois chaoïdes : la science, l’art et la philosophie, capable de « tirer des plans sur la chaos ». (Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Stéphan Leclercq et Arnaud Villani, Les cahiers de Noesis n°3, 2003.)

[12] « Le Corroyeur a un problème de consistance. C’est fascinant. Il doit sans cesse absorber  du vif pour réaccélérer ses vortex, leur redonner une vitesse de fulgure qui le centre. Il risque sans cesse la dispersion, d’être dilué dans le vent linéaire dont il vient. » (p. 332)

[13] X Oroshi nous apprend pourtant que la fonction de scribe était, à l’origine, celle de « glyphier » dont l’utilité n’était pas d’historiser le vécu de sa horde mais de « créer et proférer des glyphes, à les repérer aussi, dans le lit du vent » (p. 49).

[14] Comme nous l’avons vu précédemment, Alain Damasio réfute l’idée de héros unique dans ses romans. La boutade de ¿’ n’est donc pas à comprendre au sens « ) Sov est un héros qui s’est construit tout seul et arrive seul au bout du monde ». C’est la Horde entière qui est le personnage principal du roman ; ) Sov par sa capacité à la faire vivre en portant le vif de ses camarades et en continuant la quête seul à la fin de l’histoire, incarne cet héroïsme et porte les apprentissages de la Horde entière.

[15] Le fait que La Horde du Contrevent soit dédicacé à la grand-mère de l’auteur n’est sans doute pas un hasard. Il figure le rôle des proches dans la vie de ceux qui restent.

[16] A ce titre, même les lieux les plus en amont de la bande de Contre révèlent cette idée de transmission d’une génération à l’autre puisqu’ils sont nommés d’après les noms de hordiers de jadis : Gradabær, Brakauer, Bòban etc.

[17] Ω Golgoth force le passage de la flaque, qui nécessite des semaines de nage. Avant de plonger, ʃ Larco n’est pas le seul à avoir plus qu’un doute : « ∫ […] [Q]u’on ne me fasse pas croire que la petite Aoi, que Calli qui n’est pas plus épaisse que sa corde ou que Sveziest qui a appris à nager en mettant le pied dans cette flaque, vont s’en sortir. » (p. 308)

[18] Il est à noter que le souvenir des morts ne concerne pas ceux qui renoncent. Parce qu’il enrichit physiquement la Horde de son vif, le souvenir de ceux qui sont tombés au combat est plus puissant que celui de ceux qui ont tourné les talons.

[i] La Horde du Contrevent d’Alain Damasio : une apologie du vivant, du mouvement et de la créativité, Grégory Mion, Stalker le blog érudit et polémique de Juan Asensio http://www.juanasensio.com.

[ii] Lire le chapitre VII. Epreuves personnelles, effort collectif.

[iii] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue de Zarathoustra, 1883 – 1885.

[iv] Une poétique sensuelle in La croisée des souffles, La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Stéphane Martin & Colin Pahlish, Archipel Essais volume 18, Maison d’Ailleurs, Lausanne, 2013.

[v] Lire le chapitre dédié.

[vi] Gilles Deleuze, Entretien avec Raymond Bellour et François Ewald : « Signes et événement », Le Magazine Littéraire, 1988.

[vii] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De la mort volontaire, 1883 – 1885.

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~ Antoine St. Epondyle

3 Commentaires

  1. Bonjour,
    Merci de partager votre livre avec nous.
    J’ai une petite question : Je ne retrouve pas le chapitre « les origines de la vie » en cliquant sur le lien. Un autre chapitre apparaît à la place.

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