Il y a des œuvres si actuelles qu’elles me foutent un peu les boules. Vermine 2047, nouveau né de la plume de Julien Blondel en forme de reboot du classique Vermine paru entre 2004 et 2005, est de celles-là.

Je précise que ces réflexions se font alors que je n’ai ni encore joué (ça vient) au jeu, et n’en ai lu que le Kit de Survie (seul bouquin paru pour le moment), un genre de livre d’intro comprenant tout ce qu’il faut savoir de l’univers et des règles pour commencer à jouer avec des prétirés et scénarios fournis.

« Nous avons besoin d’eau, de nourriture, d’un abri et d’un but. »

vermine 2047
Image : Studio Agate.

L’effondrement selon Vermine 2047

Le Kit de Survie préfigure et incarne déjà un grand jeu. Admirablement écrit, bourré de mécaniques ultra-pertinentes, Vermine claque comme une leçon de game-design qui place ses mécaniques au service de son propos survivaliste. Le système Totem (aussi utilisé dans Gods, à paraître chez Arkhane Asylum) permet de ludifier les synergies ou opposition de groupe propres au genre. Les PJ devront contenter tant leurs penchants personnels que la dynamique de leur équipe, voter pour profiter du soutien moral du collectif (ou agir sans lui, voire à son encontre), augmenter ou pourrir leurs chances… ou rendre réelles certaines rumeurs sur leur environnement. La mécanique de recherche d’objets et de fatigue / sang-froid règle avec intelligence (par un système léger et élégant de réserves de dés personnelles et collectives) toutes mes réflexions sur la gestion de ces problématiques en jeu. Bien vu.

A force de dire à tout le monde, tout le temps, que je veux de la SF politique et engagée vers une vision du futur (du présent) pertinente et positionnée, me voilà servi. Un peu trop, peut-être. Vermine 2047 me glace le sang par la précision simple, radicale et sans appel de sa description de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Tout y est plus ou moins à l’os : écriture (agréable, sans gras), règles (minimales, meurtrières), univers (évoqué, non décrit) et scénarios (d’initiation). On est habitués, bien sûr, aux récits post-apocalyptiques à base de zombis, virus mutants et autres motifs popcornesques ; moins au voile (simple et  efficace) jeté sur un passé d’insurrections violentes, d’épidémies meurtrières, de tueries dont on ne sait rien… voile qui nous permet de projeter nos propres terreurs piochées directement dans l’actualité. Et c’est justement là que je voulais en venir.

Alors que j’écris cet article les trending topics sur Twitter (9 mars 2020) affichent : « #CoronavirusFrance » (l’Italie entière est sous quarantaine), « Corée du Nord » (qui vient de tirer des « missiles non identifiés »), « migrants », « climat », le nouvellement arrivé « krach » boursier entre diverses vidéos d’exactions policières et de réfugiés dispersés à coups de pesticides par des agriculteurs grecs… Je cite l’AFP combinant en un titre une évocation proto-effondriste du monde dans lequel nous vivons : « Les Bourses européennes plongeaient ce matin à l’ouverture, touchées de plein fouet par la spectaculaire chute des prix du pétrole et l’accélération de l’épidémie de coronavirus. » Force est de constater que l’ambiance (dans laquelle l’époque aime se rouler comme un hérisson sur un matelas gonflable) est à la chute, à un parfum d’apocalypse imminent, ou en cours, selon les dires de William Gibson, depuis cent ans.

Bref, le post-apocalypse ultra-réaliste de Vermine 2047 à cessé de n’être qu’un hypothétique décor de jeu d’horreur pour devenir une projection du futur. Une projection décliniste contre laquelle se tissent, certes, des tentatives d’imaginaires alternatifs comme décrits dans le dernier numéro de Socialter par exemple ; une vision quand même qui, si elle n’est ni unique ni inévitable, n’en demeure pas moins crédible. Salement.

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« Nous avons besoin d'eau, de nourriture, d'un abri et d'un but. » #Vermine2047 c'est mon coup de ♡ rôliste du festival des jeux de #Cannes #fij. Un jeu de survie, de coop et de mystique dans une France post-#collapse ou le silence a remplacé le chaos. Quoique déprimant si l'on s'arrête à son premier abord, l'univers du jeu à ça de bien qu'il ouvre une porte sur un après possible, pour imaginer la vie si tout devait s'effondrer, en forme peut être de reconnexion avec une certaine place de l'humain dans la nature qui se rebiffe violemment. Une ambiance postapo à l'os, sans fioriture, un propos écolo, éventuellement animaliste, un système original et adapté au propos, bref j'ai très hâte de l'essayer, ce qui ne saurait tarder. #JulienBlondel @agaterpg #JdR

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Collapse-toi (le ciel t’aidera)

De la même manière que jouer à COPS en pleine recrudescence des violences policières dans les banlieues (ou en pleine prise de conscience de ma part de leur caractère systémique) m’avait posé franchement problème ; de la même manière que la série BBC Years and Years m’a terriblement stressé ; de la même manière Vermine 2047 est pour moi un objet de fascination et d’attraction dont je me pose la question des qualités cathartiques. Est-il possible de jouer à un jeu de rôle pour s’ouvrir aux problématiques de notre temps et mettre en jeu des considérations actuelles non plus sur la fin de notre monde mais sur l’un de ses après possibles ? Incarner un tel futur peut-il agir comme une mise à distance, comme une prophétie auto-réalisatrice ou comme une reconnexion aux enjeux écologiques ? Y jouer participerait-il à construire un début de résilience en levant le voile sur « l’après » ?

Vous avez quatre heures.

A ce titre le mode de jeu ajustable de Vermine (entre « survie » réaliste et « Apocalypse » avec insectes géants et chamanisme fantastique) offre une soupape bienvenue. J’avais déjà vécu comme une tarte dans la gueule de voir mes joueurs laisser mourir de faim un compagnon dans Millevaux Sombre, jeu post-apocalyptique que je menais pourtant de manière franchement fantastique ; je ne suis pas certain d’être prêt à l’ultra-réalisme au goût de stage d’entraînement commando rendu possible par la version réaliste de Vermine 2047. Le fantastique peut être un très bon moyen de mise à distance. Vive les mille-pattes géants, qui nous éloignent des considérations trop flippantes et des choix éthiques entre l’infanticide et le cannibalisme à la Cormac McCarthy.

Reste à chacun(e) de se demander si le JdR doit être pour lui ou elle un moment d’évasion et de déracinement d’avec le réel ou un moyen de s’y reconnecter pour projeter des possibles et en explorer les conséquences, un « laboratoire sûr et stérile pour y tester des idées » comme disait Ursula K. Le Guin. A titre personnel, je pense associer les deux démarches (binarisme vade retro) pour explorer ce genre classique de la SF dans un futur en vase-clos. On est jamais à l’abri de conjurer les angoisses existentielles de l’époque sans s’y attendre, qui sait ?

~ Antoine St. Epondyle

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