Comment écrire un livre ?

Retour d'expérience étape par étape

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comment écrire un livre

Quelle étrange fatalité que nous devions éprouver
tant de peur et de doute pour une si petite chose.

— Boromir

J’ai écrit deux livres et chacun a commencé sans en être un, par un article de blog. Après presque quatre ans d’écriture pour achever mon second, L’étoffe dont sont tissés les vents, je voulais reprendre un peu le projet depuis ses origines pour me retourner sur le travail accompli.

2015

A la fin de l’année 2015, fort de ma lecture de La Horde du Contrevent, je décide d’en écrire une analyse sur mon blog. Il y a des choses à dire, et je publie donc un billet assez long : La vie selon La Horde du Contrevent. Supposé faire le tour de la question (ah ah !) cet article aborde les thèses vitalistes du roman et, je le croyais, en fait à peu près le tour. Bien conscient quand même que d’autres choses restent à dire sur le sujet, j’aborde la rédaction de deux articles articles complémentaires : l’un sur les personnages de La Horde et leur rapport au monde, l’autre sur le style de l’auteur et son lien avec le fond du sujet.

Le premier ne paraîtra jamais, le second en février de l’année suivante.

Dans la foulée, j’envoie le premier article à Damasio que j’avais eu l’occasion d’interviewer par e-mail en 2014 pour le webzine Les Bouquinautes (aujourd’hui disparu) et dont j’avais donc l’adresse e-mail. Enthousiaste, celui-ci me sollicite pour lui donner un coup de main sur un projet ; pour lequel j’écris un document intitulé La Horde taillée en pièce, sélection d’environ cinquante scènes-clés de La Horde du Contrevent. Rétrospectivement, ce travail m’a permis de réfléchir en profondeur aux thèmes et à la structure du livre qui verrait le jour quatre ans plus tard.

2016

En début d’année donc, je publie Univers et langage dans la Horde du Contrevent. La profondeur du sujet me donne des vertiges, et je décide d’ouvrir trois ou quatre autres brouillons d’articles sur des thèmes connexes. Avec les mois qui passent, il devient évident que cette série a une dimension autoporteuse et que des articles de blog ne permettront pas d’en faire totalement le tour.

En juin je rencontre Alain Damasio pour la première fois lors d’une séance de dédicaces à La Dimension Fantastique. La rencontre est un peu anecdotique mais le lieu deviendra culte par la suite dans mon petit vécu d’auteur. Lors du pot qui s’ensuit, je propose à Alain de lui envoyer mes articles et un dialogue épistolaire s’installe (qui ne s’est jamais vraiment arrêté depuis). Je lui pose mes questions, engrange les réponses (sur Deleuze notamment), et reçois plusieurs documents clés comme Writing in the Wind (une interview d’Alain par Matthieu Potte-Bonneville pour la revue Europe), un échange absolument essentiel dans mon travail par la suite.

Je me retrouve face à un écueil de taille : tous mes articles s’entre-référencent les uns les autres, et je peine à avancer mes idées tant les concepts sont imbriqués. En bref, j’ai besoin de plus d’espace pour construire mon analyse, je quitte donc le format « article de blog » et ouvre, pour la première fois d’une longue série, mon traitement de texte.

Un bouquin, j’en ai déjà écrit un. Cyberpunk Reality m’a demandé un an et demi d’écriture en partant de la même méthode initiale : publier sur le blog les chapitres au fur et à mesure dans une optique d’auto-publication. M’inspirant de cette façon de faire qui m’avait plutôt bien réussie (car elle permet des retours rapides de la part des lecteurs/trices), je publie un article d’annonce : J’écris mon deuxième livre pour annoncer ma participation au NaNoWriMo de novembre 2016.

Le NaNo est un exercice d’écriture basé sur l’auto-discipline. L’objectif est de terminer 50 000 mots en un mois mais surtout de se forcer à écrire tous les jours pour tenter de terminer un manuscrit. Ma participation à ce défi fut une excellente idée puisque le mois de novembre 2016 m’a permis d’achever un premier jet d’un seul coup. Au fil du mois de novembre, je publie mon état d’avancement hebdomadaire pour maintenir un lien avec mes celles et ceux que ça intéresse sur le blog (vous peut-être ?). Je me suis bien amusé à écrire ces billets d’avancement du NaNo : Semaine 1 | Semaine 2 | Semaine 3 ; premières briques d’un making-of dont le présent article est la conclusion.

Fin novembre, en plein bouclage de mon NaNoWriMo, j’imprime tout ce que j’ai et me rend au Festival des Idées à Paris. Alain y fait une rencontre avec Thierry Keller (Usbek & Rica) à la Maison des Métallos sur le thème « Pourquoi avons-nous peur de ne pas être des machines ». A l’issue de la rencontre j’attrape Alain pour lui soumettre mes questions, hypothèses et analyses. Alors que la table se dissout tranquillement, nous passons une partie de la nuit à discuter de La Horde avant de repartir par les rues en titubant. A partir de là, je le tiendrai au courant de toutes les étapes de l’écriture de mon livre, ainsi que Mathias l’éditeur de La Volte.

Suite à nos discussions Alain me fournit, fin novembre, plus de 70 pages de notes préparatoires, de fiches de personnages et de synopsis écrits lors de son travail sur La Horde. Des documents non seulement introuvables, mais ultra riches pour comprendre et analyser l’œuvre. Je suis en joie ! Je saute partout et commence une immersion dans ces pages. La richesse et la pertinence du matériel me fera m’y référer jusqu’en 2019 aux ultimes étapes de réécriture.

J’ai conscience à ce stade qu’en fin de NaNoWriMo je ne pourrai pas les intégrer maintenant et que de longues heures d’écriture m’attendent encore. Évidemment : je n’en suis qu’au premier jet.

Je sors du NaNo lessivé, mais avec un manuscrit de 100 pages environ. Mon texte est sans doute illisible à cause des conditions de l’exercice (épreuve de rapidité et d’endurance), je décide de sortir de mon isolement par deux moyens : en demandant leur avis à deux crash-lectrices et en prévoyant un certain nombre de rencontres avec des personnes calées sur La Horde du Contrevent, mon sujet d’analyse. J’envoie des mails en pagaille.

2017

Début 2017 je me lance dans un making-of au fil de l’eau dédié au projet via l’article Bilan du NaNoWriMo 2016 (ou comment écrire 100 pages ne suffit pas à avoir un livre). Dans cet article autant destiné à être lu qu’à me servir de pense-bête, je cale ma méthodo des prochains mois. Je sais déjà que l’Extrême Amont est encore loin.

Élodie et Julie mes deux bêta-lectrices triées sur le volet, rendent leurs copie au premier trimestre. Pendant ce temps, je fais une pause pour m’aérer l’esprit et surtout je rencontre les premiers interlocuteurs de ma série d’interview Adapter La Horde du Contrevent. Je rencontre Isis Fahmy et Benoît Renaudin de la Compagnie IF et publie le 22 mai La Horde du Contrevent en performance musicale de dix heures non-stop, sur une seule note et des instruments sur-mesure. Une semaine plus tard, je défouraille à nouveau et sors Adapter La Horde du Contrevent en BD (discussion avec Eric Henninot). Ces interviews font partie des meilleurs que j’ai réalisées, et surtout elles me permettent de confronter mes hypothèses et points de vue sur le roman à ceux d’autres experts du sujet. Dans des médias variés, BD, théâtre, musique… ils et elles m’apportent énormément et nous passons des heures à décortiquer ensemble le roman, à confronter nos analyses et nos façons de voir les choses. Tout en publiant ces entretiens sur Cosmo, j’en planifie d’autres au fur et à mesure que je découvre d’autres projets d’adaptation de La Horde. Pour m’y repérer, je commence un index de ces projets que je publierai le 15 juin.

En parallèle de ça, je reprends ma copie à la suite des retours d’Élodie et Julie. Moult notes dans tous les sens, plein de critiques, une autoroute de corrections et réécritures. Mauvaise nouvelle : le plan doit changer, occasionnant d’énormes casses de structure et de grosses aberrations dans le développement. Comme changer les fondations d’une maison alors qu’on à déjà plusieurs murs, c’est un exercice stupide, casse-gueule et chronophage, mais nécessaire. J’annonce que Pour écrire mon livre, j’entre en ermitage jusqu’au 15 mai, mettant le blog en pause le temps d’avancer. Ma propre relecture à froid, quatre mois après avoir rendu ma copie aux crash-lectrices, me fait tout changer. A l’issue du projet chacun de mes cycles de relecture / réécriture aura duré à peu près un an.

Le 20 juin je suis invité par l’ami Carlos Tello (Université Paris-Diderot), à une journée d’étude sur le posthumanisme. Il me propose d’intervenir au « off » pour parler de mon travail sur La Horde. Mon intervention est reprise dans Usbek & Rica qui sort un article complet sur la journée, et me propose de publier le texte de mon intervention. Je sors donc La Horde du Contrevent, une alternative à la posthumanité technologique sur Usbek & Rica, en guise de preview de mon travail dont j’imagine, à l’époque, qu’il sortira dans l’année.

Je passe les mois qui suivent à reprendre mon manuscrit, et aboutis à un « deuxième jet » reprenant toutes mes remarques et celles des crash-tests dans un document harmonisé de 130 pages environ.

J’envoie à Isis et Laurent en octobre, pour un second round de relectures. Tous deux sont des spécialistes aguerris en philosophie et ont travaillé sur des adaptations de La Horde (performance musicale et livre interactif). Laurent me retourne ses commentaires en décembre, avec plein de très bonnes remarques et de biblio pour compléter.

Fin 2017 j’organise pour Le Mouton Numérique une rencontre entre Ariel Kyrou et Alain Damasio sur le thème Resterons-nous créatifs demain ? Alain commence à présenter Les Furtifs qui sortiront deux ans après. Moi, je lui présente en marge de la rencontre un premier tirage relié de mon livre en v2. Il repart avec, et ne le lira jamais dans cette version.

2018

En janvier Isis passe une soirée entière à me débriefer sa lecture. On reprend page à page le manuscrit, pour arriver sur un monceau de corrections à reprendre en plus de celles de Laurent. Bonne nouvelle : ces deux experts pointus sur le volet philosophique de l’œuvre ne dénotent pas de contresens majeurs (sauf un) et m’encouragent dans cette voix. Ça me donne le feu, et je repars dans un nouveau cycle relecture / réécriture.

En mai, je sors mon interview de Camille Archambeaud (La Flamme), Vivergence : Adapter La Horde du Contrevent en théâtre interactif immersif. Une quatrième rencontre devait suivre, mais des questions légales m’empêchent de la publier in-extremis ce qui est très dommage. Elle ne verra jamais le jour mais enrichit ma réflexion quand même.

Fin mai, je démissionne. Me retrouver sans travail me donne des ailes et je prends 10 jours intensifs pour terminer mon manuscrit en solitaire à la campagne. Le chemin est tracé : j’ai digéré les remarques de Laurent et Isis dans un « deuxième jet et demi », il me reste à repasser « une dernière fois » sur le livre pour en finir la v3. Je m’isole en bibliothèque pendant cinq jours, et passe les cinq suivants à la campagne. Je m’astreins à une vie de labeur pendant cette petite semaine, une heure de sortie par jour pour prendre l’air, le reste du temps je travaille de 10h à 2h du matin environ.

J’achève le troisième jet à la mi-juin 2018. Ce que j’appelle troisième jet n’est que la troisième réécriture complète ; en réalité il s’agit de ma version 18. Je l’envoie à Alain et Mathias pour info. En descendant la falaise jusqu’à la mer, je vous jure que je sens physiquement le poids qui vient de se retirer de mes épaules. Après trois ans et demi de travail sur ce bouquin, le soulagement est palpable : je vole.

Commence alors la folle tournée du manuscrit (que j’imprime en nombreux exemplaires reliés) dans le milieu de l’édition. Les envois sont nombreux et le budget conséquent. Surtout : je commence à comprendre les enjeux du milieu au bout de six mois environ. Les éditeurs sont surchargés de demandes, refusent sans lire car leurs plannings sont pleins à plusieurs années à la ronde, ou mon manuscrit ne correspond pas exactement à leur ligne éditoriale. On me précise : « Personne ne tordra sa ligne éditoriale pour faire rentrer un bouquin précis. » Et on a raison. Ceci dit, l’accueil est bon et j’engrange plein de conseils. Le sujet intéresse, les gens qui lisent le livre l’apprécient, le trouvent instructif et bien fait (ouf !). Seulement, un truc aussi précis, surtout un essai, surtout écrit par un inconnu, surtout à l’heure de la surproduction, ça a du mal à trouver sa place. Et d’un coup : boum !

En décembre, Jean-Marie Goater (des éditions du même nom) me répond favorablement. Il est intéressé et motivé pour publier mon livre dans sa belle collection Rechute ! Yeepee !

2019

Le début 2019 est occupé à discuter contrat et à façonner le contenu du livre que nous voulons éditer ensemble. Jean-Marie propose que des fictions accompagnent l’analyse de La Horde, pour enrichir et diversifier le propos et pour coller à l’esprit de sa collection Rechute. C’est donc naturellement que nous demandons à Alain s’il accepte, au lieu d’une préface comme discuté initialement, de publier avec nous une nouvelle inédite dans l’univers de La Horde. En parallèle et pour construire un livre polyphonique ultra-motivant, nous demandons également à Mélanie Fievet, autrice de Steppe Back et à mes chers interviewés dans le cadre de mon travail… s’ils et elles accepteraient de figurer dans le volume. Alain lui-même fournit deux textes introuvables : Exhorde et Le conte du Ventemps pour enrichir le livre. La nouvelle de Mélanie également est magnifique, c’est même peut-être ma préférée du livre final. Ça commence à avoir sacrément de la gueule.

Je signe le premier contrat d’édition de ma vie et nous passons les mois de la rentrée de septembre à octobre à boucler manuscrit et maquette avec mon éditeur. Le livre est fini à l’heure pour Les Utopiales, le festival International de science-fiction de Nantes où il est présenté en avant-première à la librairie du festival. Je rencontre sur place plusieurs lecteurs et lectrices qui attendent le bouquin de pied ferme, la réalité du truc commence à me sembler bizarre après tant de travail solitaire.

A mon retour j’envoie toutes les précommandes aux personnes qui avaient acheté le livre en avance (j’avais ouvert cette possibilité sur mon site pour court-circuiter Amazon et la Fnac qui le proposaient déjà avant que le livre soit terminé) ; et le 8 novembre nous présentons conjointement le bouquin avec Alain, à Paris, à la librairie La Dimension Fantastique pour un événement que je  marque d’une pierre blanche sobrement intitulé « Les 15 ans de La Horde »… plus de trois ans après notre première rencontre exactement au même endroit.

La boucle est bouclée et le petit torchon vit désormais sa vie à travers le monde. Me voici en novembre 2019 à l’achèvement d’un projet qui aura demandé 4 ans entre soirées, weekends, phases de stagnation ou de désespoir, autant d’étapes cruciales pour arriver à un résultat qui me plaît beaucoup. Au final ce livre est lui-même une œuvre collective qui associe les œuvres de Flora Silve (couverture), Mélanie Fievet (nouvelle), Alain Damasio (nouvelles), Isis Fahmy, Benoît Renaudin, Camille Archambeaud, Eric Henninot (interviews), Clément Le Priol (maquette), Jean-Marie Goater (édition) et moi-même (analyse, projet). Les apports de chacun apportent énormément à cette mini-horde de papier dont je suis fier et heureux d’avoir été à l’origine ; et d’avoir su le porter à son terme.

~ Antoine St. Epondyle

Merci à toutes et tous pour vos encouragements et votre enthousiasme au long de ces quatre années. Et merci pour votre bel accueil du livre depuis sa sortie ! The show must go on.

analyse horde contrevent

5 Commentaires

  1. Un véritable Odyssée !
    Ce petit retour en arrière donne une idée du travail accompli et de tout ce qu’il est nécessaire de traverser pour créer, que ce soit un livre ou une autre œuvre.
    Félicitations à toi pour être parvenu au bout !
    J’ai commandé et j’attends mon exemplaire avec impatience. Je vais me remettre à La Horde, aussi…

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