Cosmo [†] Orbüs

World War Web : tous impliqués ?

« Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Nous sommes Anonymes. Nous sommes légion. »

[Expect Us.]

Ça ne vous aura pas échappé, tous les blogs et réseaux sociaux bruissent des conversations plus ou moins enflammées de la « World War Web » depuis la fermeture du site de transfert de fichiers et donc de téléchargement illégal Megaupload. D’un côté les pouvoirs publics occidentaux défendant le système économique capitaliste (donc les fameuses « majors ») pour lequel tout bien se paie, et donc l’accès à la culture aussi. Et de l’autre, le groupe de hackers au nombre inchiffrable et aux motivations obscures connu sous le nom Anonymous, par la reprise massive du masque de Guy Fawkes du film V pour Vendetta et par un certain nombre de slogans vindicatifs. Au milieu, les artistes et leur public (les consommateurs) qui parlent de plusieurs voix discordantes, plus ou moins pro ou anti téléchargement.

J’appartiens à cette dernière catégorie : le public. Et je voudrais partager un certain nombre de réflexions qui me viennent depuis l’éclatement de cette opposition au grand jour, c’est-à-dire depuis la fermeture de Megaupload le 19 janvier dernier. Il me semble que dans cette histoire personne n’a entièrement tort ni raison. C’est un lieu-commun (un truisme !) me direz-vous, mais plutôt qu’une prise de parti unilatérale dénuée de reflexion, je préfère une analyse mesurée de l’ensemble.

Notre société occidentale place les biens culturels (CD, DVD…) dans le système marchand. Au même titre que la nourriture, les vêtements ou n’importe quel objet licite, la culture se consomme en magasin. Il existe également des moyens de vivre la musique et le cinéma différemment, en achetant son billet pour un concert, un festival ou une séance de cinéma. A priori, vous étiez au courant.

Ce postulat établi, le positionnement des industries culturelles se défend totalement. Comme le dit Christophe Barbier, journaliste chez iTélé, le fait de se procurer gratuitement des biens culturels en dehors des circuits de distribution légaux prive logiquement les industries de leur rémunération. Conséquence : les artistes ne pourront pas toucher leur part de la vente puisque la vente n’aura pas eu lieu. On peut débattre de la petite partie effectivement touchée par les artistes, et du train de vie plus que convenable de certains d’entre eux, mais c’est un autre débat. Pour ce qui est de oui ou non le téléchargement illégal est un vol : la réponse est oui, selon l’organisation de notre société, sans aucun doute.

Il se trouve que l’argument largement répandu par les défenseurs d’Anonymous et de Megaupload est celui de la liberté d’Internet. Difficile de s’opposer à l’idée qu’Internet doit rester un espace de liberté d’expression et d’action, associé à une immense émulation collective. Difficile également de défendre une zone de non droit de plusieurs milliards d’utilisateurs, au risque de voir fleurir les mafia de toutes sortes, ainsi que les pires trafics et dérives. On peut néanmoins critiquer l’action des autorités américaines, FBI en tête, qui ferment un site internet, arrêtent ses responsables et saisissent ses serveurs en dehors de leur territoire et alors que ledit site n’avait a priori aucun lien avec leur législation. Alors oui, Megaupload était une mafia brassant des sommes astronomiques en diffusant du contenu illégal aux Etats-Unis et en Europe. Et oui, ses responsables sont moralement en tort en détournant les biens des industriels concernées et en faisant de l’argent avec. Pour autant, ces activités ne légitiment pas l’intervention des autorités américaines, qui n’agirent que pour défendre les intérêts de leurs industries nationales.

Pourquoi les américains ne vont-ils pas saisir les champs de pavot et de cannabis d’Amérique du Sud, qui irriguent leur territoire de produits stupéfiants de toutes sortes et totalement interdits chez eux ? Parce que ce commerce ne fait pas de tort aux industries légales qui n’existent pas dans ce secteur. Et aussi parce qu’il est plus simple d’arrêter quelques mafieux inoffensifs et de saisir leurs serveurs que de déclarer la guerre aux cartels de la drogue. La santé publique est secondaire à la défense des intérêts industriels. En dénonçant cet état de fait, Anonymous n’a pas tort.

Ce qui est évident c’est que les nouvelles technologies d’Internet, l’explosion des réseaux et la démocratisation de l’accès au Web vont radicalement changer les modes de consommation culturelle. Aveugles sont ceux qui s’imaginent pouvoir continuer à vendre des CDs et des DVDs à 30€ pièce en magasin ou en ligne, alors qu’il suffit de se pencher pour en ramasser a la pelle sur Internet. C’est peut-être également un lieu-commun de le dire, mais l’époque de l’opinion muselé et de la toute-puissance de l’industrie sur la diffusion de la culture et de l’information est révolue.

L’immense majorité des parties-prenantes de ce débat est le public. Or, s’il est le groupe le plus grand en nombre, il est aussi le plus silencieux, et celui dont la voix est la moins uniforme. Avec sa coolitude de justicier masqué et son message de liberté universelle, le groupe Anonymous remporte nettement la palme de la sympathie face à des majors qu’on imagine pleines de gros capitalistes profiteurs, fumant le cigare dans un bureau gigantesque et asservissant les artistes à un esclavage moderne. Mais il ne faut pas oublier que derrière un très grand nombre de démonstration de sympathie du public, comme ces collégiens tagguant « Expect Us » à tout va sur leurs murs facebook, se cache un réel opportunisme auquel nous participons tous.

Pourquoi téléchargeons-nous illégalement sur Internet ? Et bien simplement parce que c’est un moyen plus facile, plus rapide et surtout totalement gratuit de profiter de millions de biens culturels. C’est tout. Les grands discours de liberté peuvent se défendre, mais doivent alors être considérés de manière pleine et entière. Si on défend l’accès à la culture pour tous, sans lien avec le système marchand, pourquoi ne se pose-t-on pas la même question pour l’accès à la nourriture ou à un toit ? Il est trop facile de se servir sur Megaupload et de brandir le drapeau de la liberté d’accès à Internet en diabolisant les industries culturelles. On se sert sur Megaupload parce que c’est gratuit, facile, et que tout le monde le fait. Diluant notre responsabilité dans la pratique collective, nous sommes à 90% opportunistes et pas idéologues.

Opportuniste, le public l’est assurément. Mais quoi qu’on en pense à présent, le fait est là et telle est l’évolution du « marché culturel ». Nous autres -le public- avons goûté à la liberté du partage, des échanges de fichiers. De quoi ravir en théorie les chantres du libre échange et de la loi du marché. Les industries culturelles seront amenées à évoluer pour éviter de disparaître. Le système leur a permis de s’engraisser sur le dos des artistes et de leur public pendant trop longtemps. Le vent tourne, car la révolution culturelle est en marche. La place d’un chanteur est avant tout sur scène, devant son public ; et celle d’un acteur est devant la caméra et au théâtre, à la télévision. La prise de risque minimum des producteurs qui favorisent les suites au cinéma et les artistes déjà plébiscités dans la musique est une gangrène. Le rôle d’une maison de production (ou d’édition pour le livre) est de parier sur les nouveaux talents artistiques, d’en permettre la diffusion et de faire un tri éclairé parmi l’ensemble de la proposition culturelle. Pour ce faire, Internet est un formidable moyen de diffusion et de buzz, pas un ennemi à abattre ou à museler. C’est le chantier qui s’ouvre à vous, responsables artistiques des majors et boîtes de production en tous genres. Votre planque s’effondre. A vous de sortir dans le vrai monde, de renouer avec vos artistes et leur public. A vous de réapprendre à servir à quelque chose, ou de mourir de n’avoir pas su évoluer.

-Saint Epondyle-

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