Cosmo [†] Orbüs

Qui s’augmente se diminue (d’autant ?)

Cet article fait partie de la série Le transhumanisme est-il un humanisme ? (5/5)
transhumanisme

Extrait de la campagne de pub fictive pour Sarif Industries (Deus Ex Human Revolution).

« Le tigre saute plus haut, mais il n’est pas plus libre que moi. »
– Luc Ferry

Il est certain que la technologie nous apporte bien des pouvoirs, certains inaccessibles sans elle. On ne peut pas voler sans avion, deltaplane ou autre dispositif, on ne peut pas envoyer de texto par télépathie, ni héberger des photos numériques dans notre cerveau. Les exemples sont nombreux. Il est pourtant légitime et nécessaire d’interroger le coût réel des pouvoirs offerts par la technique. Celui-ci se décline sous plusieurs formes.

1/ Coût financier et (donc) sociétal. Il n’est un secret pour personne que la technologie n’est pas gratuite, et même si les transhumanistes professent que la Loi de Moore les rendra accessibles à tous, elles n’en demeureront pas moins payantes tant pour celui qui les produira (investissement, appelant un retour) que pour l’utilisateur final (achat). Ce coût économique va de pair avec les inégalités d’accès. J’y reviendrai dans un article dédié.

2/ Coût écologique. A l’heure où le saccage de l’écosystème est devenu le fer rouge qui marque notre anthropocène et annonce de nombreux retours de flammes (voir ici), la question de l’impact environnemental des technologies ne saurait être éludée. Le « tout numérique » promu par les entreprises trop heureuses de s’épargner l’envoi massif de courriers (et de payer les timbres, surtout) cache difficilement l’impact écologique du stockage ad vitam æternam de chaque e-mail, « like » et commentaire laissé sur les réseaux sociaux. Internet est tout sauf immatériel, le cloud est salement physique.

3/ Coût en termes de compétence. Le pouvoir offert par la technologie se paye d’une part de notre compétence – et c’est le cœur de mon sujet ici. Le culte de l’efficacité (plus vite, plus facile, à moindre coût) se base sur une vision quantitative qui omet de voir la délégation de notre capacité à faire par nous même à la machine. Dans une perspective spinoziste, on dirait que le pouvoir de la technologie coûte notre puissance d’agir sur le monde. Ce qui renforce notre dépendance aux rutilants outils qui font tout tellement mieux que nous, à leur fonctionnement, à leur UX et aux objectifs de leurs concepteurs.

Le cas d’école est le GPS qui nous donne le chemin si vite (et indique les bouchons, les radars, suggère un itinéraire…) qu’il nous ampute de notre sens de l’orientation. De même, le correcteur orthographique tend à nous rendre incapables d’écrire correctement sans lui. Ici aussi, les exemples sont innombrables.

transhumanisme

La demande pour les dispositifs de sécurisation et d’optimisation explose dans tous les domaines de la vie. Je n’y reviens pas : l’homme augmenté à peur de ne pas contrôler. Sa vision de sa propre vie est purement instrumentale et se concentre sur le seul résultat au risque de fausser complètement son rapport au monde. A ce titre certains blogs transhumanistes (voir ici) égrainent les motifs de frustration à l’égard de la mort et des limitations humaines : « Je veux faire ci », « Je veux faire ça ». On réclame un résultat, en habitués que nous sommes à briguer le « droit » (auquel nous exhorte le marketing) à profiter de notre vie sans contrainte. Aurions-nous désappris la frustration ?

(Cette idée de « droit de profiter de la vie » est en réalité un rapport très contemporain au monde. Alors que l’argent remplace les anciennes morales religieuses, j’ai le « droit » d’aller dans l’espace faire du tourisme, j’ai le « droit » de me faire cryogéniser en vue d’une résurrection future, j’ai le « droit » de rouler en hummer-limousine avec jaccuzzi sur le toit… j’ai d’autant plus le « droit » que j’ai les moyens de financer mon moindre caprice.)

La focalisation sur le seul résultat de nos actions déconsidère et méprise le chemin parcouru, le réduisant à une épreuve fastidieuse qu’il faudrait « optimiser » par un basique calcul de coûts ; c’est à dire réduire au maximum.

On a pourtant tout à apprendre à… apprendre. Passer du temps à développer une compétence (notre puissance d’agir sur le monde) a des effets sur notre être tout entier. Les pratiquants des arts martiaux vous le diront, la maîtrise de leur art va beaucoup plus loin que la capacité à casser les dents d’hypothétiques adversaires : c’est un chemin de connaissance intime de soi, une discipline et une hygiène de vie qui rejaillit sur tous les aspects de leur vie. Ecrire, c’est apprendre à architecturer ses idées, entraîner sa capacité d’abstraction et d’imagination, c’est reconfigurer son esprit pour produire quelque-chose de cohérent et puiser dans ses propres forces les capacités de dire ce qu’on n’aurait jamais su exprimer à l’oral. Dans un cas comme dans l’autre, le résultat en termes de production est secondaire. Qu’on gagne des championnats du monde ou qu’on écrive des best-sellers n’est pas le sujet, et d’ailleurs l’écrasante majorité des pratiquants ne le font pas. La pratique n’est pas une corvée fastidieuse à court-circuiter, elle est le moyen de mobiliser ses forces propres pour s’élever au dessus de soi. Rien à voir avec la vitesse de frappe (sur un clavier ou un adversaire).

Il est urgent de se demander si nous avons intérêt à déléguer nos propres compétences à des organes technologiques (payants), en échange d’un peu d’ « augmentation ». Le fait qu’on me signale les radars sur l’autoroute vaut-il de perdre complètement ma capacité à m’orienter par moi même ? Nous devons questionner sans cesse le coût réel des technologies supposées nous « augmenter », alors même que ces « augmentations » nous transforment en assistés technologiques. Les pouvoirs sur-humains dont nous sommes d’ores et déjà si friands valent-ils d’hypothéquer notre capacité à faire aux firmes totalitaires qui les conçoivent ?

~ Antoine St. Epondyle

A lire :

A propos
transhumanisme-bioéthiqueLe 31 janvier 2017, je suis intervenu au Forum Européen de Bioéthique de Strasbourg. Autour du thème « Le transhumanisme est-il un nouvel humanisme ? », j’ai pu y développer mes idées face à l’asso transhumaniste Technoprog. Cet article est une partie de mon argumentaire.

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32 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Désolé si je parais agressif, mais la ligne de cet article est désespérant «cliché». Le transhumanisme irait forcément de pair avec une logique libérale et individualiste, on serait incapable de prendre en comptes des considérations sociales ou écologiques… Dire ça tout en citant mon blog de communiste transhumaniste, cela montre que l’article a été écrit… un peu rapidement (pour le dire rapidement).

    • Bonjour, et merci pour ta réaction. :)
      Non, l’article a été écrit en prenant un peu de temps. Depuis le mois de janvier en fait.

      Je suis persuadé que – tout en pouvant défendre par ailleurs des idées de gauche, communistes pourquoi pas, et écologistes également – le transhumanisme reste profondément empreint d’un rapport biaisé à la vie. Quantitatif et augmentatif, au détriment de la « qualité » pour parler un peu (trop) simplement. Ce qui n’empêche pas de défendre aussi des idées progressistes au point de vue social (et tant mieux), mais je pense que l’idéologie transhumaniste est, à la base, ancrée dans des valeurs individualistes et, si ce n’est libérale, au moins « économisantes », « rationnalisantes », c’est à dire prônant l’efficacité mathématique et l’optimisation à tout crin. Idées que, personnellement, je ne partage pas.

      Je citais ton blog par rapport à ce billet sur la mort. Je partage ces frustrations, mais accepter la limitation me semble un prérequis essentiel à ce qu’on pourrait peut-être appeler « la sagesse » que ce soit au niveau individuel ou sociétal.

      On en discute ?

  • Tu parles uniquement de ce que la technologie nous fait perdre comme savoir-faire, et tu insistes notamment sur le sens de l’orientation.

    D’abord, le GPS nous prive du sens de l’orientation. C’est faux. On se sert d’un GPS principalement pour les longs trajets. Or on se sert de notre sens de l’orientation principalement pour les petits trajets, notamment à pied. Donc non le GPS ne nous rend pas infirme en orientation. Tout au plus il nous évite d’avoir à déplier une grande carte et à écrire sur une feuille de papier le nom des grandes étapes et de lire les panneaux autoroutier… Un savoir-faire hautement enrichissant ? Je ne pense pas.

    Par ailleurs, le GPS ne s’est pas substitué à l’usage des cartes, le GPS est une carte ! C’est même la carte idéale puisqu’elle est zoomée en temps réel sur notre position. Et souvent les gens qui utilisent le GPS utilisent aussi des cartes, même si elles sont fournies par Google. C’est vrai qu’on pourrait se lancer le défi de monter un meuble sans tournevis, comme ça pour le sport, histoire de se prouver qu’on est un homme capable, mais franchement, quel intérêt ? Personne ne se réalise en montant un meuble ou déchiffrant une carte.

    Enfin, je n’ai jamais vu aucune étude scientifique démontrant que les humains modernes avaient un sens de l’orientation moins développé qu’avant. S’il y a une source je suis preneur, mais ça m’a tout l’air d’être une légende urbaine. Surtout que le sens de l’orientation chez l’humain se base principalement sur la position du Soleil, de la Lune et des endroits familiers, donc le GPS n’a rien à voir là-dedans…

    De toute façon, notre cerveau est plastique au niveau cérébral : nous devenons meilleurs pour faire des tâches que nous faisons régulièrement au détriment des tâches occasionnelles. Quand bien même nous aurions moins besoin d’orientation dans notre monde actuel, et que notre sens de l’orientation diminuerait, ce n’est en aucun cas irréversible ! Donc non l’humain ne se dégrade pas en ayant recours à des solutions de facilité que sont la technologie.

    Pour finir, tu dis que la technologie nous ampute de nos compétences. Je ne suis pas du tout d’accord. Prenons le correcteur orthographique. Il nous rendrait nul en orthographe ? Ce serait mieux de ne pas en avoir ? Comment s’améliorer en orthographe si rien ni personne ne nous signale nos erreurs ? Au contraire, plus on écrit, et moins on fait de fautes d’orthographe, et c’est sûrement en parti grâce aux correcteurs , même sil la lecture joue beaucoup ! Qui plus, dans le processus d’écriture, il libère l’esprit, on n’est pas sans cesse à se demander « combien de èles il y a dans appeler ? je vais regarder dans le dico » ! Plutôt que de nous amputer, d’une il nous stimule aussi souvent que possible en orthographe et nous fais progresser, et de deux il libère l’esprit créatif pour le processus d’écriture !

    Quant au coût financier, c’est vraiment discutable ! Evidemment que la technologie, ça s’achète. Mais si elle se vend c’est qu’elle est rentable ! Donc elle crée de la richesse ! Et cette richesse est taxée par l’état, et donc redistribuée ! Nos sociétés n’ont d’ailleurs jamais été aussi riches, et je pense que c’est un non-sens de croire que la technologie n’a pas amélioré notre niveau de vie.

    Au final, je suis juste d’accord sur le coût écologique.

  • Enfin, je n’ai jamais vu aucune étude scientifique démontrant que les humains modernes avaient un sens de l’orientation moins développé qu’avant. S’il y a une source je suis preneur, mais ça m’a tout l’air d’être une légende urbaine. Surtout que le sens de l’orientation chez l’humain se base principalement sur la position du Soleil, de la Lune et des endroits familiers, donc le GPS n’a rien à voir là-dedans…

    Je n’ai pas dit que notre sens de l’orientation est moins développé qu’avant. Le GPS n’est pas assez vieux pour avoir provoqué des effets d’ordre évolutifs, à mon avis. Je note que son usage dégrade la stimulation des zones liées à l’orientation dans notre cerveau. Je me base sur cet article de Nature, cité ici.

    Quand bien même nous aurions moins besoin d’orientation dans notre monde actuel, et que notre sens de l’orientation diminuerait, ce n’est en aucun cas irréversible ! Donc non l’humain ne se dégrade pas en ayant recours à des solutions de facilité que sont la technologie.

    Comme un alcoolique n’est pas en manque tant qu’il peut boire tous les jours. La question est celle de la dépendance, plus que de la « dégradation ».

    Au contraire, plus on écrit, et moins on fait de fautes d’orthographe

    Heu non. Je sais de quoi je parle.
    Si c’était vrai les journaux et éditeurs (qui ne travaillent qu’avec des auteurs et journaliste qui ne font qu’écrire) n’auraient pas de service de correction.

    Qui plus, dans le processus d’écriture, il libère l’esprit, on n’est pas sans cesse à se demander « combien de èles il y a dans appeler ? je vais regarder dans le dico » ! Plutôt que de nous amputer, d’une il nous stimule aussi souvent que possible en orthographe et nous fais progresser, et de deux il libère l’esprit créatif pour le processus d’écriture !

    Je suis assez d’accord là dessus, pour le coup. Et d’ailleurs je le disait plus haut : ces technologies nous rendent la vie plus facile, nous libèrent l’esprit en partie, oui oui, et c’est pour ça qu’elles ont du succès.

    je n’ai jamais dit, et je ne pense pas, que la techno n’est que un vecteur d’aliénation et de diminution. Je dis qu’elle n’est pas que un levier d’émancipation et « d’empuissantement ». Allez, tu me forces à spoiler la conclusion de tous ces débats sur le transhumanisme que je publierai tôt ou tard (tard), mais que j’avais déjà dit à Strasbourg lors du Forum de Bioéthique : il faut sans cesse se poser la question « cette techno m’aide-t-elle ou me diminue-t-elle ? » et « Y recourais-je par besoin ou par facilité ? ». Et je pense que la facilité n’est pas toujours un réflexe sain.

    Quant au coût financier, c’est vraiment discutable ! Evidemment que la technologie, ça s’achète. Mais si elle se vend c’est qu’elle est rentable ! Donc elle crée de la richesse ! Et cette richesse est taxée par l’état, et donc redistribuée !

    Alors là, on n’est plus d’accord du tout. On en reparlera plus en détails sur un article dédié, mais pour info : se vendre ≠ être rentable ≠ créer de la richesse ≠ être taxé (regarde l’optimisation fiscale) ≠ redistribué.

    Merci de ton commentaire.

  • Merci pour la source. Pour l’orthographe, je te trouve un peu de mauvaise foi. Je pense que si tu n’écrivais jamais et n’avait jamais écrit, tu ferais sûrement plus d’erreurs d’orthographe. Et je n’ai jamais dit qu’on pouvait éradiquer les erreurs d’orthographe, et c’est donc normal d’avoir des services de correction. Toutefois, je pense que plus les correcteurs orthographiques seront performants, et moins les gens feront de fautes. Il suffit de se faire rappeler à l’ordre 3 fois dans la journée par un correcteur sur la même faute pour qu’on l’ait assimilé en général. Et en pleine période de rédaction, je sais ce que je dis. Quand à l’optimisation fiscale, c’est un vrai problème, mais qui n’a rien à voir avec les nouvelles technologies, et qui existait bien avant elles.

    • Pour l’orthographe nous parlons tous les deux sur des ressentis personnels. Ils ont de la valeur, mais a priori on ne réussira pas à se convaincre plus que ça. Ceci dit je reconnais tes arguments, qui dans ce cas peuvent aussi se comprendre en « même assisté d’un correcteur orthographique, l’écriture reste un entraînement ».

      L’optimisation fiscale est l’une des raisons pour laquelle, quand une boîte collecte du flouze, elle ne paye pas nécessairement sa part à la grande redistribution que tu appelle de tes vœux. Sur l’aspect financier des techno transhumanistes, on en reparlera en détails. :)

  • Après examen de l’article de Nature, je me permets quand même de signaler que l’importance de l’article réside dans la compréhension approfondie des zones du cerveau stimulée dans le processus d’orientation. C’est cela qui lui vaut d’être publié dans Nature et certainement pas que « le GPS nous ferait perdre le sens de l’orientation », comme le suggère fallacieusement le titre de l’article du Figaro. La seule chose que l’article montre c’est que les utilisateurs de GPS n’utilisent pas leur sens de l’orientation (ou les zones du cerveau qui le définissent). Ce qui est somme toute très attendu, et ce n’est clairement pas ça qui intéresse les auteurs de l’article.

    Donc je persiste et signe le commentaire précédent. Quand à la notion de dépendance au GPS, elle me semble quand même assez peu problématique puisque le GPS n’a qu’une seule fonction. La dépendance au téléphone portable est un vrai problème par contre.

    • Si fait, le GPS n’est qu’un exemple de pouvoir « offert » par la techno.
      Quant à l’article de Nature, il rappelle que le cerveau est un muscle qui, à ce titre, est sensible à l’entraînement. Le Figaro parle au conditionnel (même dans son titre) et je le rejoins en explorant cette éventualité. Je te suggère de relire la conclusion de mon propre article : il faut questionner notre rapport aux pouvoirs technologiques, voilà le cœur de mon sujet.

    • L’utilisation fréquente du GPS est pourtant un exemple représentatif de la technologie utilisée aux dépens des compétences de « navigation ». The Glass Cage de Nicholas Carr recueille dans un chapitre intitulé WORLD AND SCREEN de nombreux cas d’études et témoignages de scientifiques qui planchent là-dessus. Il prend l’exemple des Inuits, population dont les jeunes n’effectuent plus la passation de savoir qui jadis était coutume. Pour résultat : leur “sur-confiance” dans les données GPS entraîne des accidents comme des chutes à travers la glace fine ou des gouffres (bah oui ça n’apparaissait pas sur l’écran).

      “A singular talent that has defined and distinguished a people for thousands of years may well evaporate over the course of a generation or two.”

      Il y parle aussi de place cells et de grid cells, des ensembles de neurones dans l’hippocampe pour « cartographier, mesurer et naviguer » dans l’espace. Ces cellules semblent également impliquées dans la formation des souvenirs. Hypothèse : l’appréhension de l’espace serait liée à celle du temps dans le cerveau …

      “the way people exercise their navigational skills influences the functioning and even the size of the hippocampus—and may provide protection against the deterioration of memory”

      Bref. L’exemple de St Épondyle est loin d’être déconnant.

        • Je ne vois rien de nouveau, tout ça c’est la plasticité du cerveau, et c’est tout à fait normal que les inuits perdent leur savoir-faire s’ils cessent de s’en servir. Rien ne les empêche de le réacquérir en revanche, et je pense que ça prendrait moins d’une génération ou deux. La question est : est-ce qu’il y a plus d’accidents depuis le GPS ? Qu’il y en ait c’est une chose, mais ce qui compte c’est l’évolution du nombre d’accidents. La sur-confiance des inuits dans le GPS laisse penser que c’est moins qu’avant.

          Quand au lien entre mémoire spatiale et mémoire tout court, je note le conditionnel et l’hypothèse, et je crois que de ce que l’on sait aujourd’hui, ça ne va pas plus loin. En plus quand on parle de mémoire temporelle, il faut savoir de laquelle il s’agit, sachant qu’on en a une bonne dizaine différentes. Est-ce qu’on retient moins le nom des rues à cause du GPS. Probable. Est-ce qu’on a moins de souvenirs de vécu à cause du GPS ? Je ne pense pas.

  • Je pense que ce qu’Antoine voulait dire, c’est que la technologie à outrance, et *systématique* nous paresseux… pourquoi se faire chier quand le GPS nous trace la route? sauf que du coup on devient des pantins, on ne regarde plus autour, on suit juste les instructions. Si on avait cherché, tatonné et regardé les panneaux attentivement, on s’en serait probablement souvenu pour la prochaine fois. Là, on était au radar (ne me dites pas que ça ne vous arrive jamais….), la prochaine fois on sera encore obligé de le mettre car on aura rien retenu ou presque du trajet. Donc oui, petit vide cérébral. C’est cool pour les taxis, les livreurs, mais ça abêti quand même les utilisateurs réguliers et/ou systématiques. C’est pas la techno le problème, c’est son usage et ses excès.

  • Encore une fois, le GPS est surtout utilisé pour les trajets longs et qu’on ne fait qu’une seule fois dans l’année voir dans sa vie. Le fait de galérer à trouver son chemin ne nous rend pas plus intelligents. Je ne pense pas que le GPS soit un excès vu son utilisation occasionnelle. J’insiste sur le sujet puisque Epon en fait « un cas d’école ».

    • Ouaip mais sur ce sujet, tu te bases sur ta pratique personnelle. Je peux te citer 10 cas de gens qui utilisent le GPS pour des trajets courts. Je me base aussi sur ma propre pratique et mes propres intuitions, et il n’y a rien de mal à ça, ceci dit.

      • Certes, nous avons tous les deux nos biais environnementaux. Mais j’aimerais bien savoir quelle est la tendance générale justement.

        Et puis, finalement, est-ce que ces technologies ont tort d’exister ? Ou avons-nous tort de nous en servir comme nous le faisons ?

        • Niveau tendance générale, le commentaire de FH ci-dessus (arrivé entre temps pendant qu’on parlait) apporte un peu de grain à moudre. Peut-être que ça t’apportera du nouveau ?

          Les technologies n’ont pas tort d’exister, elles n’ont pas (encore ?) de conscience et donc pas de tort à avoir. Oui, bon, je joue sur les mots. ;)

          Avons nous tort de les utiliser, je ne sais pas. Peut-être parfois, oui, quand c’est céder à la paresse et la facilité, quand c’est faire du tort mais qu’on décide de le faire quand même ; et sans doute parfois non, quand ça nous donne de nouvelles possibilités, quand ça nous permet de devenir un peu meilleurs et/ou de bonifier le monde autour de nous. Personnellement, j’ai l’impression que c’est ce que le web me permet de faire (de me bonifier moi, pour le monde je passe mon tour). En tous cas faut-il sans cesse se poser les questions qui vont avec l’usage, pour ne pas être que consommateur des technologies, pour prendre conscience qu’elles ne sont pas « naturelles » comme pisser ou marcher avec ses jambes et que par conséquent leur usage est questionnable (je n’ai pas dit négatif), pour en user (car s’en séparer à notre époque n’a pas de sens) avec conscience des enjeux, pour nous, pour le monde.
          Et notamment quand il s’agit de promouvoir « l’augmentation » de l’humain pour faire advenir le « post-humain », ce qui est un projet profondément politique qui nous concerne tous.

  • Mon cher Antoine, merci de titiller mes neurones avec ce sujet passionnant.
    Quelques remarques à propos de ton article.
    1° Je ne savais pas que Luc Ferry dialoguait avec les tigres et que le tigre avait admis qu’il était moins libre que notre cher philosophe. Ou alors il a discuté avec un tigre du cirque Bouglione coincé derrière ses barreaux.
    2° Sur le coût de la technologie. Je ne crois pas ( mais je n’étais pas né ) que les pharaons se soient un instant préoccupés du coût de la construction des pyramides. Pharaonique sans doute. Tu remarqueras que je ne l’ai pas écrit en deux mots. Et pourtant je pense qu’ils ont été nombreux, pardon pour les yeux sensibles, à se faire niquer par le pharaon. Je parle bien-sûr des gens qui ont bossé pour la grandeur du monarque. C’est toujours la même histoire. Les pyramides et autres temples à la gloire de…se font toujours avec la collaboration plus ou moins volontaire du peuple. La démesure n’effraie pas le donneur d’ordre ( roi, Pape, empereur, patrons du CAC 40 etc… La démesure est le signe de ce qu’on peut appeler une Haute civilisation ( pour reprendre une dénomination utilisée par l’un de mes philosophe favori Peter Sloterdijk.
    Donc je résume. Le développement des valeurs du transhumanisme est à la fois très risqué et inéluctable. Pour ceux qui ne me connaissent pas, j’écris de la SF et j’ai récemment commis une histoire où il est question de l’état du transhumanisme dans un futur peut-être pas si éloigné que ça. En tous cas bien plus proche que la civilisation de l’Egypte ancienne. Mon bouquin a pour titre  » Bulle Dingue  » et on peut le trouver (excuse-moi Antoine de profiter malicieusement de ton article auquel j’adhère complètement ) sur le site TheBookEdition en tapant Marcel Dehem.

    • Merci Marcel.
      Je ne suis pas trop sûr que la comparaison avec l’Egypte Ancienne soit très à propos. Libre à toi de la risquer mais… Cette civilisation semblait obsédée par la mort, et ses monarques de ruiner leur peuple et leurs vies à édifier des tombes supposées durer l’éternité. On pourrait écrire une histoire de SF pour créer un pont entre ça et les rêves d’immortalité de certains transhumanistes, mais en l’état je ne vois pas trop le rapport quand même. :D

    • Le tigre n’est pas plus libre que Luc Ferry, parce qu’il ne fait que ce que sa nature lui permet de faire, à savoir sauter haut. Il ne peut pas en sortir. Luc Ferry non plus. Leurs capacités sont différentes, l’un sait sauter plus haut que l’autre, ou penser de façon plus conceptuelle, mais aucune de ces capacités n’offre de liberté supplémentaire à l’un ou à l’autre.

      • Merci Jourdan pour ton commentaire. Il y a quand-même une différence entre Luc Ferry et notre tigre. L’un la pense, l’autre la vit. Le tigre est dépourvu du concept de liberté. C’est peut-être pour ça qu’il est libre. De là à dire que le langage et les notions abstraites qui en découlent sont des obstacles ? Je ne suis pas sûr que ça me plairait de m’exprimer en faisant groin groin.

        • Oui mais tu vis ta liberté même si tu la penses. Peut-être plus parce-que tu la penses. Connaître les mécanismes qui nous déterminent ne permettent-ils pas d’agir dessus et donc d’accroître notre liberté ?

          • Si, tu as raison ! snif… J’en ai les larmes aux yeux. Tu viens de ma rappeler que je suis libre. Youpiiiii ! Je peux même taper sur mon clavier  » je n’ai pas l’impression d’être libre.. » puisque je suis libre. Par contre, être libre ne signifie pas être malpoli donc je te quitte en te souhaitant beaucoup de créativité. Use de ta liberté avec les mots et les idées. Pense quand-même au tigre. S’il pouvait parler…

  • Funky, détrompe-toi, si toi tu utilises le GPS de façon rare, ce n’est pas le cas de tout le monde: en témoigne les voitures qui sont équipées « de base » du GPS maintenant, ce n’est pas un outil si ponctuel que ça, sinon les amovibles auraient davantage la cote (moins chers aussi) que les définitifs vendus en série et disponible sur tous les modèles quasiment… ;)

  • Beaucoup de choses à dire ! Je vais sans doute réagir en plusieurs fois. Je m’excuse car je n’ai pas eu le temps de lire tous les commentaires (j’y tâcherai plus tard). Mais tout cela me fait penser à ce bon vieux Socrate qui s’opposait aux livres et à l’écriture, car il craignait que cela nuise à notre mémoire, qui est selon lui beaucoup plus sollicitée dans le cadre d’une transmission purement orale du savoir. Aujourd’hui, même les technophobes les plus radicaux ne songent pas à critiquer la technologie du livre (car c’est bien une technologie, au même titre que le GPS : une « prothèse de mémoire »). Au contraire, ils présentent souvent le livre comme un « retour aux sources » face à la perversion technologique :)

    Bref, je pense que personne aujourd’hui ne dira que les livres nous ont rendu plus idiots au fil des siècles. Alors qu’il s’agit pourtant d’une « prothèse de mémoire » qui nous dispense de mémoriser un très grand nombre d’informations ! Pourquoi ne sommes-nous pas devenus plus idiots ? Parce que, en libérant notre cerveau de la tâche de tout mémoriser (les journaux intimes et mémoires de Châteaubriand en sont une manifestation), nous ne l’avons pas laissé au chômage : nous l’avons simplement employé à d’autres choses… plus intéressante. C’est exactement pareil pour l’accès encore plus rapide à l’information que permet internet : oui, ça « transforme notre façon de penser. Mais non, ça ne nous « abêtit » pas (on peut toujours trouver des contre-exemples, mais du moins, pas « par défaut » ni « globalement »). Nous réfléchissons juste de façon différente. Et pour un chercheur, par exemple, cela permet de penser beaucoup plus loin qu’à l’époque où il fallait éplucher des livres – ou, pire, tout mémoriser de A à Z.

    Tu dis souvent que l’important est le chemin et non la destination. Mais justement, ce long parcours de progrès technologique (de la tradition orale au livre, puis à internet) n’est-il pas un chemin ? Et pas des moindres.

    • Salut Alexandre,

      Content de lire ta réponse, et bien entendu il n’y a aucun problème à répondre plusieurs fois. On est là pour papoter. :)

      Je ne suis pas technophobe, et comme je le disais à funkyboun plus haut, je pense que le vrai fond du sujet est de se poser la question sans cesse : « cette techno m’apporte-t-elle quelque-chose où n’y recourais-je que par facilité ? » et « ce qu’elle m’apporte est-il utile ? » En gros, c’est ce que j’appelle faire la distinction entre performance et progrès. « Plus » n’est pas toujours égal à « mieux ».

      Concernant le livre, je pourrais essayer de ramer en disant qu’ils s’inscrivent dans un temps long etc. Mais je ne le ferai pas car tu as raison. La différence de rapidité et d’accessibilité de la « connaissance numérique » (le net, wikipédia, Google…) ne rend pas plus intelligent non plus, si elle n’abêtit pas. Et pour répondre en même temps à funkyboun ci-dessus : non je suis persuadé que Wikipédia ne rend pas plus curieux, et ce même si c’est un outil et une mine fabuleuse. Sinon le net serait un réseau de connaissance et d’intelligence, ce qu’il est… au milieu d’un immense torrent de fake news, théories débiles, propagandes etc.

      Le problème que je vois ici, c’est que ces technologies ont souvent pour objectif de nous abêtir. Parce qu’elles poursuivent, justement, des objectifs de la part de leurs concepteurs qui ne sont pas toujours de beaux idéologues comme ceux qui fondèrent Wikipédia ou Mozilla. Facebook n’a pas d’autre but que nous retenir dans ses rêts, nous rendre accro pour vendre notre « temps de cerveau » à ses annonceurs. Comme le faisait le télé avant lui, oui, en bien plus efficace peut-être, lorsque le réseau double toutes les couches de notre vie dans cet « âge de l’assistance » que nous vendent les magnats des nouvelles techno en parlant de progrès. C’est le sens de la dernière phrase de mon article.

      On peut discuter de ces notions, c’est intéressant. Nous avons potentiellement tous raison en même temps.

      • Le problème est qu’internet nous donne les moyens de faire plus facilement ce que nous avons intuitivement tendance à faire : discriminer, rejeter, nous replier sur nos conviction. Il faut en avoir conscience. L’objectif de Facebook est de nous faire rester le plus longtemps possible sur Facebook (pour qu’on voit davantage de pub –> plus d’argent). Et pour ce faire, ils ont remarqué que la plupart des gens y restent plus longtemps lorsqu’ils voient des contenus qui vont dans leur sens, les confortent dans leurs convictions, etc. Un collègue de bureau a fait une excellente vidéo sur ce sujet :

        https://www.youtube.com/watch?v=VH5XoLEM_OA

        (Les chaînes de vulgarisation scientifique/historique/économique/etc… Une utilisation positive d’internet, pour contre-balancer ;-) )

        Donc oui, je ne nie pas qu’internet puisse avoir des aspects abêtissants (qu’il vaut mieux identifier pour pouvoir les éviter). Tout comme sa grande sœur la télé, qui à mon sens reste pire, malgré tous les nouveaux défauts d’internet. Mais là encore, tu peux regarder Arte ou Cyril Hanouna.

        Disons que je ne vois pas trop où va cette idée de « condamnation intrinsèque » de certaines technologies. Allons jusqu’au bout du raisonnement : faut-il les interdire ? Et sinon, que faire ? A mon sens, le mieux que l’on puisse faire, c’est encourager les utilisations positive tout en dénonçant les utilisations négatives.

        En passant, même avec le pire d’internet, je ne pense pas que nous soyons globalement PLUS bêtes. On a intuitivement tendance à comparer le « bas de l’échelle » d’aujourd’hui (le type qui scrolle sur Facebook avec un regard mort en partageant des fake news à la chaîne) au « haut de l’échelle » d’hier (les poètes, intellos, artistes…). Or, si on veut être équitable, il faudrait comparer au « bas de l’échelle » d’hier… auquel on pense moins souvent, car il a laissé moins de traces ! (normal, y’avait pas internet :) )
        Et dans ces conditions là, je trouve qu’on s’en sort pas trop mal.

        • Bien d’accord avec Alexandre même s’il n’y a lieu ni de se réjouir ni de se lamenter. Il y aura toujours des cons et des salopards pour utiliser internet comme des cons et des salopards et puis il y aura les autres qui s’en serviront de manière plus intelligente. Et Dame Nature ( humaine) fera le reste comme elle a toujours fait. Elle fabriquera avec l’aide d’internet comme elle l’a fait avant avec les livres, des crétins plus ou moins dangereux et une élite qui saura se protéger contre ça. On peut même imaginer que les progrès de la technoscience favorise des intelligences augmentées. Bien-sûr, ça ne sera peut-être pas disponible pour tout le monde mais bon, y-a rien de nouveau. C’est comme ça depuis l’aube de l’Humanité.

  • Bonjour,

    C’est agréable de lire cet article et tous les commentaires intéressants qui le garnissent.
    Il me fait prendre conscience de mes propres positions : je suis PROGRESSISTE!

    Reprenons l’exemple du GPS qui a été beaucoup abordé. Je suis parti à l’étranger il y a quelques mois, en solitaire. J’utilisais le GPS pour des petites distances à pieds et j’avais les yeux rivés dessus car je n’ai pas le sens de l’orientation. Résultat : j’ai appris à m’orienter grâce à l’outil! Je voyais instantanément comment l’application réagissait en fonction des directions que j’empruntais et j’ai compris comment lire une carte. Aujourd’hui je peux tout a fait raisonner en cartographie alors qu’il m’en aurait été impossible sans une expérience directe avec le GPS.

    Le progrès, la technologie nous donnent des outils qui exécutent des fonctions ou nous donnent accès à des données, le résultat intraitable est une mine d’or pour nous élever, c’est souvent par l’exemple que l’on comprend un système. Si le monde se complexifie, les indices qu’il cache pour nous permettre de décoder cette complexité sont fabuleux, comment être blasé de se réveiller dans un tel monde? Dans un tel monde, nous pouvons nous permettre d’être paresseux, cela n’est pas réjouissant mais nous pouvons nous le permettre! C’est une personne forcennée du travail qui vous parle, je sais ce qu’est se tuer à la tâche, le progrès est le trempoling de cette folie qu’est la volonté créatrice, en rien il ne l’arrête, ne la limite, bien au contraire, il l’encourage, la motive.
    D’autre part, tout le monde joui du progrès et l’âme humaine évolue positivement grâce à lui. Aujourd’hui nous sommes dans un système beaucoup plus basé sur le mérite qu’auparavant. S’armer, c’est savoir. Tout le monde aujourd’hui peut s’armer grâce à des ressources gratuites et accessibles à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Quelqu’un issu d’un milieu populaire peut plus facilement rentrer dans la cours des grands (d’ailleurs la plupart des génies, de ceux qui émergent ne sont pas des fils ou filles de riches).

    Enfin, concernant l’individualisme, il est vrai. Nous le sommes plus, est-ce un mal? Je trouve cela très sain en réalité. Avant l’homme cherchait à utiliser l’homme. Aujourd’hui, il utilise la machine, l’objet.
    Nous retrouvons notre dignité d’homme!

    Le progrès tue les emplois, ceux qui n’ont rien dans le porte-monnaie font la révolution, une politique restrictive en terme de naissances nous attend-elle?

    • Salut et merci pour ton contre-exemple en GPS, ça donne du grain à moudre. :)

      Enfin, concernant l’individualisme, il est vrai. Nous le sommes plus, est-ce un mal? Je trouve cela très sain en réalité. Avant l’homme cherchait à utiliser l’homme. Aujourd’hui, il utilise la machine, l’objet.
      Nous retrouvons notre dignité d’homme!

      Toute une partie de mon propos sur le T+ est de montrer que, si elle n’est pas la finalité (ou pas officiellement), l’exploitation des uns par les autres est rendue beaucoup plus facile par son avènement. Pense à l’affaire PRISM révélée par Snowden, est-ce que la techno ne créé pas ici les conditions parfaites pour une dictature (actuelle ou future) d’exercer la surveillance totale de la population ? Bien sûr qu’elle est ambivalente et permet aussi de s’émanciper, mais pas seulement. Et surtout, est-ce que ça vaut le coût ?

      Je m’en remets à l’idée suivante : toujours se demander « Quels objectifs cette techno remplit-elle ? », « Pour qui ? », et « Participe-t-elle à m’empuissanter ou à m’impuissanter ? »
      Chacun trouvera ses propres réponses.

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