Cosmo [†] Orbüs

Social Justice Warriors et bulle de filtres

Social-justice-warrior

Sarah Connor (Linda Hamilton) dans Terminator 2.

Sans revenir sur le détail des clash de ces derniers mois, dans la sphère rôliste en ligne, ni régler quelque compte que ce soit… mon récent article sur le consentement dans le jeu de rôle m’a valu quelques inimitiés et notamment le qualificatif (partagé avec d’autres) de « Social Justice Warrior ».

Ce qui, selon Wikipédia

…est un terme péjoratif désignant un individu défendant des causes sociales progressistes (comme le féminisme, la lutte pour les droits civiques, le multiculturalisme, etc.), et dont on insinue que l’attitude constituerait un biais de validation personnelle et une recherche d’augmentation de sa réputation personnelle plutôt qu’une véritable défense des causes en question.

En gros, le SJW est un troll bobo, pas moins encombrant que le troll tout court, mais politisé. Celui qui vient pourrir quiconque n’écrit pas en inclusif, quiconque utilise par habitude un terme discriminant etc. Bref, un foutu empêcheur de twitter en rond qui politise tout et pourrit les discussions.

Bon. Je ne m’attarderais pas sur le fait qu’il vaut mieux être un Social Justice Warrior qu’un Social Injustice Warrior, mais chacun à, j’imagine, toutes les raisons du monde de défendre son avis.

Ce qui est frappant c’est de voir les tombereaux d’insultes reçus (et encore, c’est peu par rapport à d’autres) non pour ce que je disais, mais pour le seul choix de ma thématique : le consentement dans le jeu de rôle. « Trending topic » du moment pour pas mal de blogueurs rôlistes, qui justement m’avaient donné des idées pour apporter (imaginais-je) des choses à la discussion. Et donc : accusation d’être un mouvement politique déguisé, de mener de la « propagande » et de la « désinformation » ; parce qu’apparemment le sujet se prête à « désinformer ».

Ce n’est pas ce qu’on dit qui est attaqué, mais l’idée que d’autres s’en font (en ayant, ou pas, lus les articles concernés). On nous prête une « idéologie », des objectifs inavoués… alors oui, nous partageons sans doute une certaine vision du monde, nos opinions sont probablement assez proches, mes potes blogueurs et moi. C’est pour ça qu’on s’entend bien. Mais le Social Justice Warrior n’est qu’une projection, un cliché carrément déconnecté de ce qui effectivement dit dans nos articles. En l’occurrence, dans le mien, « si vous jouez avec des thèmes violents, c’est surement pas con de faire attention ». Un propos inqualifiable, semble-t-il, pour un certain nombre de gens terrifiés à l’idée que je vienne leur arracher des mains leur D&D boîte rouge pour les empêcher de jouer comme ils veulent.

Voilà ce qui peut arriver lorsqu’on sort de sa bulle de filtres. Lorsque je publie sur mes murs, dans mes réseaux, mes messages ne sont vus que par [une partie de] celles et ceux qui l’ont expressément demandé. En marketing on dirait qu’ils sont « opt-in », c’est à dire qu’ils ont cliqué « oui » pour recevoir de mes nouvelles, et que s’ils le regrettent ils peuvent annuler à tout instant. Nous sommes lus par des gens qui sont déjà d’accord. Mais en publiant sur un groupe de jeu de rôle (DDR pour ne pas le nommer), je suis sorti de cette bulle en phase avec mes propos et mes avis, pour parler à des gens qui ne partagent rien avec moi… d’autre que l’intérêt pour le jeu de rôle.

Ce qui est faible.

Et là, bienvenue dans le monde réel.

(C’est là qu’on comprend que tous ceux qui nous encouragent et nous portent au quotidien, qui aiment ce qu’on fait et nous le disent (Je vous aime !), ne sont pas révélateurs. Un paquet d’autres gens trouvent que ce qu’on fait est quelconque, inepte, pourri, dangereux (oO), nul à chier.)

En réalité, Facebook ou Twitter sont des endroits effroyables pour discuter (messagerie privée exceptée). On croit que l’on discute, mais l’immédiateté, l’anonymat relatif, le fait d’être liké en direct par les spectateurs de la rixe, les fils parallèles… tout ça ne masque pas un sentiment amer ; l’impossibilité réelle d’y tenir une conversation si les avis divergent un minimum. Et les gens de bonne volonté de prendre des gants pleins de « lol » et de smileys pour essayer d’argumenter dans les tempêtes de gerbe qui s’abattent de toute part.

Ces outils ne sont pas faits pour ça. Comme nous en parlions récemment avec Camille Gillet, le design des applications lui-même est orienté pour autre chose : comme les blogs, ils mettent en avant un post principal (prêt à être « sponsorisé ») et des « réactions » subordonnées à celui-ci. Réactions qui, pour le coup, sont entièrement brassées dans une sorte d’équivalence du tout avec tout. C’est que Twitter Analytics et Facebook ne les considèrent qu’avec un regard statistique, quantificateur, destiné à nourrir le « Big Data » de leur connaissance des utilisateurs. C’est à ça que servent les « réactions » universelles sur Facebook (et à Facebook), à quantifier les émotions avec un choix limité de smileys, en attendant que le « machine learning » apprenne à lire.

Ce que nous reprochons aux réseaux « sociaux » comme des limites sont les fruits de réflexions et de choix de leurs part. « It’s not a bug, it’s a feature. » La bulle de filtre n’est peut-être pas qu’un effet de bord, peut-être est-ce le lieu d’un délicieux cocooning numérique où, entourés de nos amis et de nos semblables, nous aimons les mêmes choses et échangeons les mêmes likes. Là où il fait bon vivre sa vie online, publier, papoter. Là aussi où, lovés dans le confort de l’entre-soi, nous devenons particulièrement réceptifs aux messages publicitaires personnalisés.

~ Antoine St. Epondyle

   

9 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Ta conclusion est glaçante, car probablement vraie. Même si j’aime à croire que j’y suis exempte, mais… Après tout, je compte m’offrir une lampe en forme de pylon de StarCraft.

    J’avais vu l’article, je ne sais plus si j’ai commenté, car je me souviens de ne pas avoir eu de pensée méritant un commentaire (genre, comme là, mais je voulais marquer le coup), et j’étais surprise d’apprendre par la suite le tollé déclenché.
    Après, on connait ces groupes de JdR, sincèrement, tu dis « féminisme » ou « tolérance » sur l’un d’eux, tu bait une horde d’énervés avec 2 de Sag.

    La question qu’on pourrait se poser est assez simple : est-ce que c’est si grave d’être dans une bulle confortable ? Finalement, la confiance en soi – tirée des autres souvent – nous amène à nous dépasser. Se confronter en permanence aux avis divergents, etc… Sur ces réseaux, finalement ne t’apprend pas grand chose, si ce n’est que l’autre est quand même un putain d’enfoiré quand il s’y met.

    Alors tu vois… La bulle, tant qu’elle est bien formée, bien lisse et visqueuse de sa petite pellicule multicolore, eh ben elle s’élève. Quand elle éclate, tu retombes juste au sol comme une flaque.

    (Je postule au commentaire le plus inutile de 2017, doit rester des places)

    • Confortable, la bulle, oui peut-être. Il n’empêche qu’elle risque de polariser encore plus les différentes communautés de points de vue. Jusqu’à créer un problème d’ordre démocratique ? Peut-être, même si dans les années passées les différentes couches de la populations vivaient déjà beaucoup segmentées.

  • En fait, personnellement, j’assume le Social Justice Warrior. après tout, si tout ce qui les embête c’est qu’on ose vouloir faire changer les choses pour plus d’égalité. :)

  • La bulle de filtre est en effet plutôt volontaire, prends la recherche Google par exemple, qui va manipuler ses résultats en fonction de ton historique de recherche (qui défini indirectement ton niveau d’étude, ta couleur politique, tes croyances religieuse etc) : le résultat est que toi, en tant que chercheur, tu trouve ce que tu cherche, et c’est pour ça qu’on n’arrive pas à utiliser d’autres moteurs de recherche d’ailleurs, on est toujours « déçu » des autres, car ils ne nous présentent pas ce qu’on voulais trouver (ou pas avec la même précision que Google et ses années de données sur nous).

    C’est la même chose qu’essayent de faire les flux dynamique des réseaux sociaux : faire ressortir du bruit ambiant ce qu’ils imaginent t’intéresser. C’est pas encore au point, mais c’est clairement délibéré.

    Et malheureusement on en vois déjà les effets dévastateurs : polarisation des mentalités car de moins en moins soumis à la contradiction et à la critique, ainsi que radicalisation du fait de se retrouver dans des espaces trop homogénéisé (quand tout le monde est pareil, pour se différencier il faut alors se radicaliser pour sortir du lot).

    Le coté lamentable de la situation est que ça touche autant les conservateurs que les progressistes aujourd’hui, et les modérés, les seuls vrai vecteurs de changement, se sont sauvé il y a longtemps déjà.

    • Tout à fait. Et les nouveautés comme la sortie du Média de la France Isoumise notamment, ne font que renforcer ça. Évoluer dans le déjà-d’accord pour éviter la contradiction. Quant on parle des spoilers de Star Wars, peu importe, mais s’il s’agit de nouvelles du monde détemrinant un vote, c’est différent. Ceci dit, les médias « traditionnels » et indépendants sont déjà orientés, souvent sans le dire, donc bon. Entre propagande assumée et non-assumée voire inconsciente, je ne sais pas trop quoi choisir.

      Cela renforce mon avis que la réalité du monde nous est inconnaissable.

  • En effet, il est très difficile de débattre sereinement sur internet, dans une communauté « différente ». D’où les bulles communautaires. Après la pub ciblée… même certains panneaux d’affichage papier son ciblés en fonction de leur location donc rien de neuf.
    Par rapport aux SJW, je n’ai pas lu ton post (lien?) mais je peux donner mon avis. Ce qui est parfois irritant avec les SJW, ce ne sont pas leurs idées humanistes, c’est leur côté parfois donneur de leçons. Cette prétention d’être moralement supérieur aux autres, qui ne seraient pas conscients comme eux des injustices de se monde. Ça c’est vraiment énervant. Le problème est qu’ils ne s’en rendent pas compte…
    Je ne dis pas que c’est ton cas. Mais ça peut aussi être instructif de se demander pourquoi les gens on réagi comme ça à ton post. Moi par exemple, ces histoires de consentement je t’avoue que ça me saoule un peu. Je pense que ça s’inscrit dans un mouvement plus large : individualisme, féminisation de la société… j’aimerais bien écrire un truc la-dessus prochainement, c’est un phénomène intéressant.

  • Alain Damasio avait d’ailleurs très bien évoqué ce que tu dis: la bulle qu’on s’est créé par Facebook, bien loin des débats et divergences de points de vue du… monde réel. Le techno-cocon.
    Il est par ailleurs intéressant de voir que dans ce monde qu’on crée « à la bisounours » pour être avec des gens « biens » et qui pensent comme nous, ne laisse plus beaucoup d’espaces de dialogue réel, avec du fond et sans insulte. Les gens sont devenus agressifs.
    Bien loin de nous, le temps où nous élaborions notre sens critique, adolescent, sur les forums, à discuter et échanger, sans jamais vraiment être impoli, malgré la largesse du public et les sujets parfois complexes!
    Nous sommes dans un monde où nous n’aimons plus la différence, la tolérance, et l’inconnu. Ce matin sur France Culture, une très bonne émission parlait des robots et la idiscussion sur l’humain et son devenir a fini sur quelques mots tragiques, comme la prévision d’un retour du totalitarisme…
    https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/le-genie-technologique-sera-t-il-a-lorigine-de-la-prochaine-crise
    Paul Jorion évoquait que nous avons évolué dans un monde de paix relative (des années 50 à 90 je crois), avant de revenir à un modèle plus totalitaire dans les prochaines années… il évoquait aussi le fait que l’humain se définit notamment par son colonialisme (par exemple des milieux, qu’il détruit souvent). Bref, il faut écouter pour que tout prenne sens et ait du lien, je ne fais que citer à la volée ce que j’ai en tête de la radio ce matin… Mais! ça en dit long sur l’intolérance qui grandit.
    Donc moi je préfère les bonnes consciences qui se font troller, que les passifs ou rageux qui ne font rien pour leur prochain, leur planète et qu’on oublierait bien vite, noyés dans leur fiel.
    Et pour ceux qui s’en foutent de l’humanisme, rappelons aussi que la meilleure solution, en stratégie, est toujours la collaboration avec les autres.

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