Cosmo [†] Orbüs

Allez tous vous faire augmenter !

transhumanisme

Image par Titan Arm.

Mon ami Mais où va le web et moi évoluons essentiellement dans un écosystème technocritique, par nos relations en ligne, hors-ligne, et notre goût prononcé pour la science-fiction dystopique. C’est donc pour élargir notre approche du sujet que nous nous sommes rendus dernièrement à une rencontre de l’Association Française Transhumaniste ; transhumains à la française, se proclamant « de gauche » ou au moins « progressistes », qui affirment à qui veut l’entendre la compatibilité entre l’humain augmenté, l’écologie, l’humanisme, soi-disant loin des effets d’annonces kurzweiliens à l’américaine.

Et je vous prie de croire que nous y sommes allés de bonne foi.

Le thème de la rencontre donc : L’avenir du travail à l’heure de l’automatisation. Au programme l’allocution du porte-voix de l’association suivie d’une séance de débat ouvert. Après vingt minutes consacrées à brancher l’ordinateur sur la télé du bistro, sans succès, la présentation peut commencer. L’humain augmenté aura besoin d’une prise HDMI.

Vers un monde sans travail ?

Le speech de départ dresse un constat : tout s’automatise, les travaux agricoles autrefois, ouvriers ensuite, et maintenant le tertiaire où s’étaient réfugiées les masses laborieuses après avoir été chassées des campagnes puis des usines. Combien reste-t-il de secrétaires dactylo après l’avènement de Microsoft Office ? Paradoxe de Moravec aidant, la société se polarise, creuses ses écarts entre les très riches et les classes moyennes qui se déclassent vers des métiers moins qualifiés qu’ils ne le pourraient, puisque leurs métiers originaux ont été automatisés.

Le paradoxe de Moravec
Le paradoxe de Moravec est un basique de la recherche en robotique et en IA, qui démontre que les comportements sensitifs et moteurs de l’homme sont beaucoup plus difficiles à faire apprendre à des machines que les tâches intellectuelles de haut vol. Se déplacer dans un environnement tridimensionnel, reconnaître un visage, lire l’émotion dans la voix d’une personne sont des enfers robotiques que l’humain fait sans y penser. Au contraire de l’application d’un algorithme de trading à haute fréquence par exemple.

Cette destruction du travail humain nécessaire, nous dit-on, aboutira nécessairement à l’établissement d’un Revenu de Base Universel, dont la mise en place ne serait qu’une question de temps. C’est réjouissant, le Revenu Universel permettra d’abolir les métiers qui tuent ceux qui les font, ou a minima de leur donner une alternative pour négocier des salaires bien supérieurs, une fois délivrés de la prise d’otage de l’emploi obligatoire pour tous. Ou pas ! Car selon notre intervenant, ce Revenu de Base ne devra pas « arriver trop tôt » au risque de démobiliser les travailleurs aujourd’hui employés aux tâches ingrates, dangereuses et mal payées, mais néanmoins nécessaires au bon fonctionnement de la société. Les salariés de Foxconn apprécieront sans doute cette prévenance, et de dédier leurs cinquante prochaines années à fabriquer des smartphones et des bras bioniques pour le même salaire de misère, évitant ainsi une facture trop salée à leur employeur. Enfin non, car ils n’ont pas de « vision globale » affirme notre présentateur transhumaniste ; heureusement que nous sommes là pour penser à leur place.

Le Revenu de Base Universel donc, est l’outil économique dont l’adoption sera bien naturelle, au risque de sombrer dans une société autoritaire à la pauvreté et au taux de chômage galopants, émeutes de la faim, logique de caste et tutti quanti ; régimes dans lesquels rien de moins que l’armée contiendrait la population pauvre et révoltée par la violence. Espérons simplement que les futurs gouvernements, éclairés, pondérés, humanistes et profondément tournés vers le bien de leurs populations, garderont en tête cette constatation de bon sens.

La pauvreté étant réglé, venons-en au cœur du sujet. La société qui s’annonce verra indéniablement le renforcement de la « collaboration » entre homme et machine dans une optique doublement profitable. Hé oui ! Le monde galope et la technologie avec. Tout s’accélère, nous n’avons d’autre choix que d’accepter nous-même (et de faire accepter aux singes sous-développés qui nous entourent) de nous faire augmenter pour « suivre le rythme » jusqu’à l’effacement de la distinction entre l’homme et ce qui fut son outil. Là-dessus, il ne nous restera qu’à coloniser l’espace tranquillement pour croître à une autre échelle, créer de nouveaux types d’emplois (« sans doute ») et, en développant d’autres territoires et ressources à exploiter, ouvrir sur une potentielle remise en cause du Revenu de Base grâce à un plein emploi retrouvé.

Des questions ?

Des questions, non.
Des remarques, un paquet.

Je vous épargne l’intégralité des échanges qui s’ensuivirent, d’autant que la plupart des pistes lancées par les uns et les autres ont balayé un nombre de sujet colossal sans jamais prendre le temps de l’approfondir. La faute aux paroles coupées à répétition. Nos remarques donc, un peu en vrac, et quelques questions quand même… rhétoriques.

1/ Considérer la technologie comme un phénomène extérieur à l’humain est une aberration. La technologie n’est pas une forme de vie qui s’accélérerait et qu’il faudrait suivre, c’est un pur produit de l’humanité qui, jusqu’à preuve du contraire, ne dépend que de nous. Se précipiter sur ces techniques qui voudraient nous « augmenter » en les croyant « neutres » et inarrêtable est l’aveu d’un cuisant échec à contrôler notre propre création. Penser que la limite entre homme et machine puisse être « transgressée » est un mythe, tout comme croire que les robots de demain seront des humains. C’est réduire notre humanité à des chiffres, à du mesurable, à du quantifiable, et prêter aux machines les caractéristiques du vivant qu’elles n’ont pas (les machines n’engendrent pas !). Les prophéties de Kurzweil et consorts sont des fables empruntes d’objectifs politiques qu’il faut déceler, pas d’inexorables développements techniques qui nous hissent vers un « toujours plus » qui relève de la pure fuite en avant. Et quand bien même cette hypothèse surviendrait, elle ne justifie en rien le fait que nous devions nous « ajuster », ce serait une tautologie absurde et probablement ultra-inégalitaire.

2/ La technologie n’est jamais neutre en ceci qu’elle est indissociable de ses incarnations concrètes (le smartphone, Internet, le Quantified Self… existent mais pas la « Technologie » pure et désincarnée). Incarnations qui sont financées, conçues, et fabriquées par des entreprises privées, dans leur seul intérêt économique. Non, le Dash Button d’Amazon, n’est pas neutre quand bien même « tu n’es pas obligé de l’utiliser » ! C’est un accessoire à fonction unique, qui fait de nous des cons-sommés de cliquer sur le bouton pour mettre en branle la machinerie invisible qui livrera nos chips, lessives ou capotes préférées sans avoir à y penser. Nous n’avons pas besoin d’utiliser une technologie pour que celle-ci soit profondément orientée. Un simple bouton n’est pas utilisable comme on le voudrait, est tout sauf un vecteur d’émancipation ou d’ouverture sur une humanité « augmentée ». A moins de souscrire aux arguments fallacieux de la NRA pour qui les fusils d’assauts, après tout, ne tuent pas. « Tout dépend comment on les utilise. » (Et ceux qui prétendent qu’on ne peut pas cuire un œuf avec sont des crypto-gauchistes.)

3/ « L’homme n’est pas une fin en soi » nous a-t-on dit. A l’échelle de l’évolution il est transitoire, la technique ne ferait qu’accélérer un mouvement déjà lancé. C’est vrai, peut-être. Mais à quoi dédier nos efforts ? A cette échelle cosmique sur laquelle nous n’avons aucune prise, où à faire de nous et de notre monde quelque-chose d’un tant soit peu meilleur ? L’homme est – doit-être – une fin en soi pour chacun de nous. Ne devons-nous pas interroger ce qui, dans nos civilisations, l’améliorent ou l’amputent ? L’idée éculée de vivre 150, 200 ans et pourquoi pas une éternité fera-t-elle de nous des êtres meilleurs, plus vivants, plus humains ? Où devrait-on à la suite de Nietzsche considérer l’art de mourir au bon moment ? (Ce à quoi  on répondra à Mais où va le web : « N’oubliez pas de vous suicider à 50 ans monsieur, c’est la moyenne dans l’histoire. ») Ne devrions-nous pas penser à notre succession, à panser cette Terre que nous laisserons aux générations qui arrivent, plutôt que nous accrocher comme des vieillards terrifiés par la mort ?

4/ Pourquoi imaginer une hypothétique fin du travail, un aplanissement des inégalités, l’ouverture vers une utopie transhumaine lorsqu’on sait à quel point le business est soluble dans la plus infâme des tyrannies ? A considérer que tous s’équipent de technologies d’augmentation pour « viser les métiers qu’ils veulent faire », ne risque-t-on pas de créer une condition de plus à remplir pour les personnes déjà discriminées ? Et ces équipements qu’on anticipe déjà hors de prix n’auront-ils pas l’effet de vous ferrer au métier que vous faîtes déjà, ouvrier, artisan, cadre, employé… – ou qui sont à votre portée sociale, financière, académique… – sans espoir de vous en extraire une fois contracté le prêt à 20 000€ qui financera vos « augmentations » elles-mêmes bien plus spécialisantes qu’un diplôme ne l’est aujourd’hui ? « C’est très compliqué » me dira-t-on en guise de réponse, et « on ne peut pas savoir les implications que ça aurait, qui pourraient aussi bien être l’inverse ».

Savoir si l’Association Française Transhumaniste baigne dans une utopie sympathique (béate ?) que les nouvelles du XXIème siècle n’arrivent pas à entamer, ou dans un improbable gloubiboulga bordélique d’idées éparses sans lien entre elles, est difficile à savoir. Le sujet est « compliqué » m’a-t-on dit. Qui sait ce qui pourrait bien se passer une fois l’humanité « augmentée » ? Contre tous les penseurs de la technique cités pendant nos échanges (surtout par mon comparse un brin verbeux), nos interlocuteurs demeurent convaincus des bienfaits de l’augmentation humaine par une technologie qu’ils voient comme indépendante et hors de contrôle. Mais la technologie n’existe pas en dehors de nous. Ceux qui en tirent les ficelles sont, jusqu’à preuve du contraire, de chair et de sang. Et poursuivent des objectifs (économiques et/ou politiques) qui ne sont certainement pas neutres. « Allez tous vous faire augmenter ! » disent-ils, car puisque « c’est compliqué » autant ne pas réfléchir aux implications. « C’est compliqué » alors précipitons-nous sur tous ces artefacts scintillants qu’on nous vend à longueur de réseaux, puisqu’ils sont si « neutres ». Puisque d’autres pensent l’avenir du monde à notre place, l’utopie finira bien par se réaliser, non ?

~ Saint Epondyle & Mais où va le web

Lire aussi : Y-a-t-il un transhumanisme de gauche ?

9 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

    • Oui mais pour eux, la techno aplanira les inégalités, ouvrira les portes de l’égalité véritable puisque chacun pourra transcender ses limites naturelles. Mon penchant naturel ne va pas trop vers cet optimisme.

    • Bah vraiment, j’y allais de bonne foi. Ayant croisé le co-président de leur asso au Festival des Idées, qui m’avait dit « le t+ est parfaitement compatible avec l’écologie et les engagements sociaux » je me suis dit que réellement je n’avais jamais vraiment parlé à des gens qui défendaient l’idée. Je m’attendais à quelque-chose de plus construit, plus documenté, plus sérieux en fait. J’étais prêt à revoir mes positions ou au moins les nuancer.
      Finalement non.

  • Tu parles de la peur de la mort… c’est exactement ça pour moi qui pousse vers les recherches technologiques autour du corps et de sa durée. Des gens aisés qui n’acceptent pas la nature, l’éphémère, et s’accrochent à leur vie déjà privilégiée, et qui donnent leur fortune pour lutter contre la mort. Point de pensée humaniste, juste égoiste. Personne ne cherche à sauver l’espèce, parmi les business men qui financent et créent ces technologies nihilistes. Renier sa nature éphémère, c’est déjà renier l’humain qui est en chacun de nous, et se prendre pour dieu.

    • Moui, et en même temps ceux à qui nous avons pu parler n’étaient pas des mégalomanes Siliconiens pleins aux as. Sans aller jusqu’à se prendre pour Dieu (quand bien même, ça fait longtemps qu’on se comporte comme tel, il suffit de voir comment on traite les animaux), je dirais surtout que ce solutionnisme répond à des angoisses existentielles : être seul, mourir etc. Le plus fascinant dans le discours transhumaniste reste cette idée indécrottablement enferrée dans les esprits, selon laquelle tout le monde en profiterait. Mais qui paye les innovations ? Ceux-là auront le pouvoir d’en faire profiter leurs pairs, et les autres… ou pas.

  • J’avoue être sans voix à cette lecture. Car le pire reste à mon sens, que même si l’Homme officiellement contrôle et maîtrise l’évolution technologique, et quand bien même il soit capable un jour de s’apercevoir que le sujet lui échappe, il se trouvera toujours un abruti prétentieux et gonflé d’amour du profit pour poursuivre et mener l’Humanité à sa fin, avec ou sans étoiles…

    • Ah ah ! C’est évacuer un peu vite la question qui a lé mérite de se poser de la part des transhumanistes. Ce que je leur reproche, moi, c’est notamment ce solutionnisme béat qui pense qu’égalitaire sera la révolution transhumaine. Alors que non.

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