Cosmo [†] Orbüs

Resterons-nous créatifs demain ? Ariel Kyrou & Alain Damasio

Le 19 octobre 2017 se tenait à La Défense un débat du Mouton Numérique consacré à la créativité. J’ai eu le grand plaisir d’y animer la rencontre entre Ariel Kyrou et Alain Damasio.

Pitch de la rencontre

Il n’a jamais été si simple, si accessible de faire de la photo, de la vidéo, de la musique – et de partager ses créations avec le monde entier. Les nouvelles technologies ouvrent tout entières de nouvelles formes d’arts numériques, de musiques électroniques, de jeux vidéos. On compte par milliers les applications, les réseaux sociaux et autres iChoses qui promettent de « booster la créativité » ; la nôtre, celle de nos enfants, de nos entreprises. Et de nous mettre en relation avec tout ce qui se fait de mieux et de plus inspirant dans le monde.

Parallèlement, cette créativité n’a jamais été aussi convoitée par ces mêmes services qui nous permettent de « booster l’artiste qui sommeille en nous ». Ceux-là même qui se nourrissent de ce que nous faisons (digital labor) et enclosent peut-être d’autant notre rapport au monde, et l’acte de créer, dans des systèmes de valorisation marchands. Est-on moins libre de peindre sur une tablette graphique que sur une toile ? Quels sont les nouveaux territoires de la création de demain ?

Invités du Mouton Numérique, l’essayiste Ariel Kyrou et l’auteur de science-fiction Alain Damasio exploreront l’avenir de la création à l’ombre des datacenters.

Cette soirée fut une réussite à plus d’un titre. Pour le débat lui-même d’abord, qui fut fécond et je l’espère passionnant pour le public. Pour le Mouton ensuite, qui se professionnalise à vitesse grand V et affiche, après moins d’un an d’existence, des invités et des rencontres de haute qualité et qui attirent toujours du monde. Pour moi enfin, puisque ce débat était un peu mon bébé (un de plus), que j’ai proposé le thème, que j’y ai pas mal travaillé, et que ça s’est bien passé.

Sans plus attendre, et parce que vous êtes là pour ça , voici le replay de la rencontre (1h30).

Invités

Alain DamasioAlain Damasio

Auteur de science-fiction multi-casquettes, auteur notamment de La Zone du dehors (1999, Cylibris) et La Horde du Contrevent (2004, La Volte). Sa nouvelle Serf-made Man ? imagine la créativité comme valeur cardinale du monde à venir.

Ariel Kyrou

Journaliste, écrivain, essayiste et animateur radio, spécialisé dans les nouvelles technologies, les musiques électroniques, la science-fiction et les grandes avant-gardes artistiques du siècle dernier.

 

Perspectives de réflexion

Plutôt que de vous faire un résumé de la rencontre ci-dessus, voici quelques éléments préparés en amont et destinés à titiller la réflexion. Ce sont des extraits de mon conducteur de débat, que je vous livre brut de décoffrage mais néanmoins rangés par thématiques. Vous noterez peut-être que la discussion est parfois allée dans d’autres directions que celles que j’avais anticipées.

Resterons-nous créatifs… en tant que société ?

Ouverture : Alan Moore [1] considère la contre-culture comme le seul moyen de contester la culture dominante. Il note qu’entre 1945 et les années 90, on a pu compter l’apparition d’une contre-culture tous les 2 ou 3 ans. Glam, punk, hippie… mais vers 1995 nous sommes entrés dans l’ère du revival. Depuis, chaque décennie de l’après-guerre a connu son retour à la mode, il n’y aurait pas de nouvelle contre-culture. Selon Alan Moore, le champ culturel stagnerai, voire se serait appauvri (on le voit à Hollywood avec le recyclage des écuries Marvel &co).

Dans ces conditions, resterons-nous créatifs demain ?

  • « Retromania ». On remixe, remake, sans cesse. Sans rien inventer ?
  • Fin des avant-gardes (musique électronique) ?
  • Ariel Kyrou : L’innovation technologique n’existe pas, l’innovation vient d’une congruence de facteurs mais la technologie n’est pas le plus important. L’innovation est sociale, elle s’inscrit dans une situation, un territoire, elle vient des gens.

#Technologie

Si la technologie ne rend pas créatif, la pub m’aurait menti ?
Pourtant il semblerait que la machine se mette à créer elle-même.

  • Break free, le premier single de pop composé par une IA (Amper) (album I am AI). Son interprète Taryn Southern a décidé de partager ses royalties avec l’IA.

  • Exemple du robot cuisinier développé par Moley Robotics, exactement comme dans la nouvelle Serf-Made Man? d’Alain Damasio (Recueil Au Bal des Actifs – Demain le Travail, éditions la Volte, 2017).

Quelle place pour les créateurs humains dans un monde ou les machines créent ?
Y-a-t-il lieu de séparer la créativité du robot de celle de l’homme ?

#Travail

Alain Damasio fait l’hypothèse dans sa nouvelle Serf-made man? que les « créatifs » seront les derniers emplois à être robotisés. La créativité sera-t-elle la ressource-humaine de demain par excellence ?

  • Appropriation de la créativité par les entreprises. [2]
  • « Uberisation » de la créativité : Creads et autres « agences collaboratives » qui mettent en concurrence les créateurs dont un seul sera payé in fine.
  • Digital Labor (Antonio Casili) : chacun est incité à créer pour que le fruit de sa création soit réapproprié par des acteurs tiers. D’autre part, cette création dans le cadre du Digital Labor est toujours le fait de créateurs atomisés et plus ou moins anonymes.

Mais l’invention peut-elle être conçue in-vitro ?
Peut-on institutionnaliser le hacker (celui qui invente en détournant) ?

  • Si les idées neuves ne viennent que des marges, à quoi servent les nouvelles méthodes de mise en commun de la créativité prônées dans les entreprises ? « Design thinking », « brainstormings », « creative rooms »… Peuvent-elles déboucher sur des idées neuves ?

+ Thème bonus : Questionner le mythe de l’idée révolutionnaire.

Entre les fans de Steve Jobs et de Mark Zuckerberg, un mythe contemporain semble mettre « l’idée géniale » sur le piédestal de l’entrepreneuriat, comme s’il suffisait d’une « idée neuve » pour s’assurer le succès. (exemple des start-ups basées sur une seule idée d’appli soi-disant révolutionnaire.)

  • Le mythe de « l’idée géniale » n’est-il-pas, finalement, un contraire de l’artisanat ? Est-ce qu’en cherchant à « faire neuf » à tous prix, on n’en oublierait pas de « faire bien » ?

Resterons-nous créatifs… en tant qu’individus ?

#Outils

Les nouveaux outils numériques [3] changent-ils le geste de créer ?
La technologie rend-elle créatif ?

  • La technologie change à la fois le geste de création et la perception de ce qui est créé.
    • On est bridé / influencé dans notre manière de faire.
    • Le regard et les standards évoluent en fonction de cette manière de faire qui est normée.
  • Est-on moins libre de créer sur Photoshop qu’en peinture à l’huile ? En argentique ou en numérique ? Peut-on sortir du cadre proposé par les nouvelles technologies ?

Notions de créativité « du dehors » versus « du dedans » [de la norme]. La créativité est-elle une « échappée sauvage », ou une adéquation à un sensible pré-existant ? [4]

Les limitations techniques sont aussi un tremplin de création. On crée aussi sous la contrainte.

  • Nombreux cas de contournement de la censure très créatifs (Les fables de La Fontaine). Et de nos jours, émergence de détournements de systèmes extrêmement normés et contraints. Exemple dans le jeux vidéo grâce aux éditeurs de maps (Counter Strike, Warcraft…) et aux mods permettant de créer de nouvelles façons de jouer à grande échelle. [5]

#Réseaux

Tout le monde créé.

  • Explosion de la pratique amateure. Souvent liée au fait de partager avec une communauté (fan-fiction, blogging, modding…).

Vers de nouvelles formes de création collaborative ?

  • Quelques expériences… qui ne dépassent pas le stade expérimental (exemple des peintures ouvertes à une infinité de participants). Retour sur l’expérience 1000 jours en mars du collectif Zanzibar à la suite de Nuit Debout ?
  • Émergence de sous-cultures ? La sous-culture (?) web, le langage twitto, les mèmes et autres dérivés .gif de 4chan sont un bouillon inattendu et extrêmement créatif.

Ouverture : nouveaux territoires
Où voyez-vous la création de demain ?

Une marge : le milieu de l’open-source (le code s’échange et s’améliore par travail successif de milliers d’auteurs collaborant entre eux).

Comment trouver du neuf ? Faire que « quelque-chose de nouveau se passe » ?

***

Références
[1] Alan Moore – Auteur de comics star et pape underground de la contre-culture américaine ; auteur notamment de V pour Vendetta, Watchmen et From Hell. En ce moment dans les médias pour la promotion de son roman Jérusalem.

[2] « Aujourd’hui la technologie n’est plus le problème, elle est beaucoup plus facile à mettre en œuvre et beaucoup moins chère, la mise en pratique des idées est plus simple. La clé est dans l’usage, la réinvention des usages. Ce qui comptera le plus, c’est d’avoir des idées. […] « Et ce qui est formidable c’est que tout le monde peut avoir des idées, le plombier, l’ouvrier, vous… » (Alain Roumilhac, Président de Manpower Group, et Gérald Karsenti, PDG de Hewlett Packard, tous deux auteurs de Terres nouvelles, droit devant)

[3] Précision : Le numérique irrigue les formes de création traditionnelle (peinture numérique, musique électro, écriture collaborative…). S’il a longtemps été considéré comme une fin en soi (au niveau expérimental), il a depuis fondé de nombreux nouveaux médiums. Certains en sont natifs : le jeu vidéo, le code informatique, le développement… et le langage .gif et autres mèmes issus d’Internet. Le numérique n’est plus une fin, il irrigue tout.

[4] Citation d’Aurélien (membre du Mouton) : « Si on considère la créativité comme une échappée sauvage, la technique la bride. Si on la considère comme une adéquation à un sensible pré-existant, la technique la favorise. En pratique, la créativité devient art lorsqu’elle est une échappée sauvage qui rencontre du sensible pré-existant, et ainsi révèle à neuf un monde qu’on croyait connu (cf. Bergson). »

[5] Exemple du mode de jeu DOTA créé en 2003 dans l’éditeur de maps de Warcraft III et devenu un mode de jeu à part entière depuis, dont LoL ou Hots sont des descendants directs et très populaires

Remerciements

Merci à La Monade Sagace pour la captation irréprochable de cette rencontre. Votre vidéo est superbe ! Merci à Élodie Quatresous pour les photos de la soirée. Merci aux Moutons sur FramaTeam pour la tempête de cerveaux préparatoire. Merci à Irénée et Yaël pour votre coaching irréprochable et votre présence non-intrusive tout au long de l’organisation.

Merci enfin à Ariel Kyrou et Alain Damasio pour avoir accepté notre invitation, et pour s’être rendus disponibles en amont pour la préparer.

~ Antoine St. Epondyle

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