Cosmo [†] Orbüs

Les nouveaux hippies

woodstock, par PawelFrenczak

[You, you may say I’m a dreamer, but I’m not the only one.
– John Lennon]

Ils sont arrivés progressivement, et de plus en plus nombreux. Non pas directement chez nous, mais dans le voisinage Internet. Discutant au départ de films, de bouquins et de jeux de rôles, nous en sommes logiquement venus à parler piratage, DRM et auto-édition. Alors, ils ont commencé à se faire connaître. Je les appelle les nouveaux hippies.

Les clichés sur la « génération Y » sont nombreux. Le terme lui-même est chargé de stéréotypes ; il définit les gens nés entre 1970 et 2000, des digital natives, diplômés, informés et connectés, capables de se mouvoir dans le numérique tel l’écureuil volant dans la canopée. Si notre génération a longtemps été réduite à un simple concept marketing -un peu retors mais achetable- il semblerait bien qu’elle ait finalement atteint l’âge d’agir par elle-même.

Le stéréotype voudrait que les membres de la « génération Y » soient individualistes et apolitiques. Honnêtement, je ne suis pas convaincu de ce dernier point, car sur Internet comme ailleurs les jeunes adultes parlent beaucoup de l’état du monde. Et si les partis politiques traditionnels semblent largement laissés sur le côté, la cause est à chercher auprès d’eux et de leurs projets, car les gens de ma génération sont nombreux à être pétris d’idéaux, et mus par une volonté sincère de changer le monde.

Les thèmes de prédilection de ces nouveaux idéologues tournent beaucoup autour du domaine culturel, et plus généralement du monde de l’information. Inspiré des logiciels libres et de la philosophie de l’open source, ces idées neuves quittent le domaine de la culture pour gagner en universalité. Des concepts comme le Revenu de Base, le prix libre ou l’auto-édition sont discutés comme des alternatives crédibles au salariat, vécu comme une aliénation. Les licences Creative Commons prennent de l’ampleur et fédèrent de plus en plus de créateurs. Les succès mondiaux des fondations Wikimedia et Mozilla sont les preuves vivantes que des solutions alternatives peuvent exister. Ainsi se forment petit à petit des groupes de discussion transnationaux, la plupart du temps en ligne, qui fédèrent de fait les initiatives personnelles au sein d’une vision plus globale de la société. Les différents Partis Pirates à travers le monde ne relèvent pas d’un mouvement différent.

Dans les années d’après-guerre, les mouvements alternatifs se regroupaient pour discuter de nouveaux modèles de sociétés. C’était le temps des anarchistes et des hippies. A mon sens, les groupes d’aujourd’hui privilégient l’alternatif à la rébellion, et sont donc plus proches de cette dernière tendance, cheveux longs et world music en moins. Un peu comme à l’époque, un certain nombre d’idées d’aujourd’hui peuvent être éprouvées immédiatement. Internet permet de tester des concepts grandeur nature, avec cette fois un dialogue -si ce n’est mondial- au moins international. Petit à petit émergent des initiatives personnelles ou collectives, qui rappellent les groupes de chevelus d’antan, partant pour le Larzac pour y fonder des communautés peace & love autogérées. Plutôt que la rébellion anti-système des punks ou des libertaires, ils s’essaient à des solutions alternatives.

Malheureusement, aujourd’hui comme à l’époque, le risque est de ne jamais dépasser le niveau de l’utopie.

Hippie Bus Woodstock 2007, par Sebastian Straburzyński

Pour être franc, je n’y crois pas vraiment. Le prix libre de Ploum, le Projet Bradbury, Flattr, sont des projets magnifiques dans leurs concepts, et faciles à mettre en place. Mais comme le Revenu de Base, ces expérimentations alternatives nécessitent un changement trop profond des pratiques et des mentalités pour être applicables à plus grande échelle.

Comme j’ai déjà eu l’occasion d’en parler, je crois que notre monde marche au pas de course vers un univers plus dystopique qu’utopique. Le contrôle des pouvoirs politiques comme économiques, la désinformation au profit du dieu Pognon, associé à l’inertie des masses auront bien plus tôt fait de sortir des lois Hadopi augmentées que d’ouvrir en grand les vannes d’un changement massif, anticapitaliste et incertain. D’autant plus que lesdits pouvoirs n’ont rien à gagner à une révolution sociétale et que les individus, les états et les entreprises préféreront toujours éviter de faire le premier pas.

Les blogueurs dans notre genre, qui se gargarisent entre eux de Flattr et de l’auto-édition, n’ont aucun retentissement sur le grand public. (Personnellement je me considère plus comme sympathisant que comme activiste.) Y-a-t-il une seule bonne raison que nous fassions mieux que nos prédécesseurs ? Peut-être, car les utopistes du XXIème siècle ne prônent pas l’ermitage et le retrait du monde. Ils en font partie intégrante, et redéfinissent les valeurs comme le travail, l’accomplissement personnel, le défi, le do-it-yourself et bien-sûr le libre-échange, directement inspirées de l’idéologie libérale. Notre époque donne naissance aux hippies libéraux plus que libertaires.

J’en suis sûr, nous n’arriverons jamais à faire du Revenu de Base Universel un droit pour chacun. Non, je ne m’imagine pas que l’open source pourra faire d’Internet une nouvelle terre promise de liberté, d’échange, d’amour et de partage. Comme le remarquait récemment Alias, les géants de l’Internet sont bien plus puissants que les communautés consanguines de hackers pleins d’idéaux et de snobisme. Des solutions alternatives existeront toujours, mais s’imaginer abattre Facebook, Google, Amazon et consorts avec nos petits bras musclés, c’est mignon et très naïf.

Et pourtant.

Parce que la lutte est difficile, sans doute perdue d’avance, il faudrait l’abandonner ? Les utopies d’aujourd’hui ne seront jamais réalisées en l’état, mais le débat a le mérite de braquer le projecteur sur des sujets qui nous semblent importants. D’accord, nous sommes une bande de blogueurs en circuit quasi fermé ; en effet, l’audience réunie de tous nos blogs, forums et réseaux sociaux n’atteindrait pas un quart de celle de la première émission de télé réalité venue. Mais si de dix aujourd’hui nous pouvions devenir cent demain, puis mille, un million ?

Les groupes de hippies des années 60 se regroupaient pour vivre d’amour, de LSD et d’eau fraîche. Ils n’ont pas directement changé les choses mais ont créé l’altermondialisme et l’écologie politique, ils ont vu venir avant quiconque le désastre écologique de notre temps. A notre tour, essayons de faire de notre mieux pour nourrir des idées utopiques à n’en pas douter, irréalisables j’en suis sûr, mais qui auront le mérite indéniable d’exister. Exister, c’est déjà servir à quelque-chose.

-Saint Epondyle-

Change, plutôt que tes désirs, l’ordre du monde.
Tes désirs sont désordre.

– Alain Damasio, La Zone du Dehors

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6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Je suis d’accord avec Café-Clope sur la qualité de l’analyse, et je pense l’utopie est moteur du changement.

    Pour moi, il y a un événement qui incarne vraiment ce que tu décris : the bruning man
    http://www.burningman.com/
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Burning_Man

    Ce rassemblement (auquel j’aimerai personnellement participer) à quelque chose de complétement utopique. Il regroupe des personnes du monde entier, prônant l’art, la liberté d’expression, les mouvements alternatifs et au-delà le vivre ensemble.

    Mais la réussite de l’événement tient certainement à son caractère éphémère…

    • Merci de vos réactions !

      @ Elo > Le burning man me parait plus une survivance de l’ère hippie des années 60-70. Pas vraiment de lien avec les idéaux qui naissent aujourd’hui dans les communautés online. Mais c’est un évènement relativement unique ou dit-on, tout peut arriver. :)

      • oui et non,
        je suis d’accord sur le fait qu’il s’agit événement physique et non « sur la toile » qui n’est pas sans rappeler Woodstock.
        En revanche, je pense que les idéaux (reste à les définir) du burning man ne sont pas sans rapport avec ceux qui émergent des communautés oneline.
        Larry Harvey le co-fondateur l’explique avec cette phrase : »Burning Man et Internet offrent tous les deux la possibilité de rassembler de nouveau la tribu de l’humanité, de parler à des millions d’individus dispersés dans la grande diaspora de notre société de masse. »
        si le sujet t’intéresse http://owni.fr/2011/09/06/dans-la-chaleur-du-festival-burning-man/

        • Super article ! Merci j’ai appris plein de choses sur le burning man.
          Effectivement, les points communs sont plus forts que je ne l’aurai pensé.

          Malheureusement, un événement de ce genre ne peut que souffrir de la médiatisation. Je l’ai découvert cette année, et j’imagine que l’exposition médiatique va lui faire du mal.

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