Cosmo [†] Orbüs

Réflexions sur le Digital Labor

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Joseph Gordon-Levitt dans le (très bon) Snowden.

Le Digital Labor n’est pas le crowdfunding, ni le crowdsourcing, ni même « l’uberisation » avec laquelle il à pourtant beaucoup à voir. Ce n’est pas non plus le fait d’être rémunéré pour accomplir des tâches ineptes contre un service (comme regarder des pubs pour avoir le droit de télécharger un film). Le Digital Labor est le fait, pour une entreprise, de monétiser les contenus – et surtout les traces – créés par les internautes, avec ou sans leur accord. C’est « l’économisation des pratiques en ligne » dit Antonio Casilli, co-auteur avec Dominique Cardon, d’un petit bouquin sur le sujet.

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La couverture de l’entretien aux éditions Ina.

Likes, clics, cœurs, « mentions aaargh », pins et autres retweets sont la matière première du Digital Labor ; ainsi bien sûr que toutes les traces inconscientes et souvent involontaires que nous laissons en ligne. Leur point commun : ne demander, la plupart du temps, ni réflexion, ni qualification. (Au contraire de la rédaction d’une recette de cuisine, d’une critique de film ou d’un article de blog, productions de contenus qui peuvent également être considérés comme du Digital Labor.) Ces micro-contenus, micro-actions et traces que nous laissons partout, sans jamais les considérer comme un travail, se retrouvent intégrés à des processus de valorisation marchande par les plateformes que nous utilisons. Et l’internaute participe sans le savoir à la grande chaîne de montage numérique, éclatée et jamais déclarée comme telle, qui le fera l’air de rien construire une base de données, hiérarchiser des films, noter des restaurant, des tweets, traduire des livres ou numériser des numéros de rue pour Google Maps… sans jamais voir la couleur de la plus-value créée par lui.

Tous vaches à lait

Comme le remarque justement Antonio Casilli, la généralisation du Digital Labor (qui est la base de milliers de web-services aujourd’hui, « gratuits » pour l’utilisateur en ceci qu’il ne leurs demandent pas d’argent) nous fait passer d’un Internet de la publication volontaire et consciente à un Internet de l’émission constante de données. Avec l’arrivée progressive de l’Internet des objets, c’est le fait d’être connecté qui pourrait se dissoudre dans nos usages et rendre la notion « d’Internet » comme d’un lieu virtuel où l’on se rendrait, caduque. D’ici peu la moindre de nos interactions avec un objet (poubelle, bouilloire, voiture, lit, douche…) et jusqu’à nos propres données physiques et médicales, seront captés en vue d’être monétisées. (Mais on nous dira que c’est pour nous améliorer.)

Transformé en vache à lait, l’utilisateur créé en (majeure) partie le contenu qu’on lui vend. Le rôle de l’intermédiaire se limite à ce que Dominique Cardon appelle une « création de valeur procédurale », qui réside dans le processing des données plutôt que dans leur création. YouTube ne tourne pas de vidéo, Facebook ne commente pas vos photos de vacances, etc. Ces plateformes « agrég[ent] la méta-information et opér[ent] la mise en relation » remarque Dominique Cardon ; c’est à dire qu’elles hébergent, trient, classent, donnent accès à des services de communication, de notation, de commentaires et d’échange… voire même de rétribution monétaire dans le cas de YouTube.

Mais ne nous y trompons pas, insiste Cardon : ces « procédures d’intermédiation » sont tout sauf anodines, elles sont « cruciales » pour le fonctionnement même d’Internet. Les utilisateurs sont bien heureux d’utiliser Gmail, Facebook, Twitter, Google Analytics gratuitement… autant de services surpuissants et sans cesse améliorés contre le seul prix de les utiliser, c’est à dire de les « nourrir » en données ; elles-mêmes utilisées, donc, par l’entreprise pour extraire de la plus-value.

Où est l’arnaque ?

Potentiellement, nulle part.

C’est peu ou prou ce que défend M. Cardon, qui remarque avec raison que si la vie numérique à beaucoup de valeur, c’est 1/ grâce au travail titanesque et bénévole que l’on doit au plaisir de créer, à la responsabilité de participer à un commun (Wikipédia), à la passion des internautes, etc… Travail collaboratif et rarement perçu comme tel qui fait que la masse des participants créent un tout de meilleur qualité que la somme de leurs apports, « miracle de l’agrégation ». Et 2/ grâce à ces plateformes professionnelles à qui l’on doit une grosse partie de la valeur créée en ligne, qu’elle soit monétaire ou symbolique, puisqu’elles permettent à cette valeur bénévole d’être visible, hébergée, créée par tout un chacun. Comment devenir youtubeur à succès sans… YouTube ?

S’il est indéniable que les entreprises privées apportent énormément à la sphère numérique (technologie, maintenance, évolution…), la généralisation du Digital Labor soulève pourtant de nombreuses questions. Sélection personnelle :

Le travail caché

Un problème survient lorsque le « service » rendu par l’entreprise est un prétexte fallacieux pour traire la data de ses utilisateurs, sans leur dire. C’est le cas du MTurk d’Amazon cité par Casilli, une marketplace qui propose de réaliser des actions sans implication contre micro-salaire. On n’a pas l’impression de travailler : on clique, on regarde des vidéos, on mets des étoiles, des pouces en l’air et en bas… et on est (un peu) payé. Sauf que le but de MTurk n’est pas là, et que la rétribution est si minime qu’elle en devient limite mensongère. On ne travaille pas pour arrondir ses fins de mois comme on le croit, mais pour « entraîner » les algorithmes d’Amazon en cours de développement.

Ce qui n’est pas très honnête, pourrait empirer à mesure de la « professionnalisation » des business models, et implique une deuxième question…

Quels droits pour le digital laborer ?

Selon la théorie du digital labor, toute action en ligne (et bientôt toute action liée à l’Internet des objets) est déjà une forme de travail, puisqu’elle entre dans les processus de valorisation des plateformes. Pourtant le digital laborer n’a pas l’impression de travailler, voire ne sait même pas qu’il le fait (en remplissant un reCaptcha de Google par exemple). La rétribution d’une telle forme de travail, tout comme les modèles possibles de protection salariale, est excessivement difficile à imaginer concrètement. (Surtout quand les entreprises font tout leur possible pour être considérées comme de « simples » intermédiaires.)

Contrairement aux chauffeurs Uber et aux appartements loués sur Airbnb, qui pourraient bien finir par être encadrés par des lois de régulation et de protection des usagers (normes de sécurité, reconnaissance du travail salarié…), on imagine difficilement être payé pour ses recherches Google ou la notation d’un film sur Allociné. Antonio Casilli voit dans l’adoption d’un Revenu de Base Universel la révolution sociétale qui serait à même de répondre à ces enjeux. (A condition d’être un vrai Revenu de Base et pas un RSA généralisé.) Revenu de Base qui supprimerait de facto la distinction entre travail pour et simple usage d’une plateforme.

Vers un nouvelle monnaie d’échange ?

Time Out est un film de science-fiction qui met en scène un monde où l’argent à disparu au profit du temps de vie. Les pauvres n’ont que quelques jours devant eux, les riches plusieurs siècles, et chacun paie littéralement avec son temps.

Une généralisation à l’extrême du concept de Digital Labor jusqu’en dehors des écosystèmes numériques, laisserait imaginer une situation similaire. Et si chacun accédait aux services, au logement, à la nourriture en échange de ses données ? C’est plus ou moins ce qu’imagine Stéphane Beauverger dans sa nouvelle Canal 235 (recueil Au Bal des Actifs sur l’avenir du travail, éditions La Volte, février 2017), où les personnages profitent d’un appartement contre l’autorisation donnée au logeur de filmer leur vie en continue, pour la diffuser sur Internet. Seraient alors les plus riches ceux qui accepteraient de s’exposer le plus aux regards, d’émettre le plus de données possible, de travailler donc pour les services mêmes auxquelles ils auraient accès.

Un nouveau territoire à explorer en science-fiction ?

~ Antoine St Epondyle

A lire :

4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Oui, lu il y a quelques mois, juste quelques doute quand Cardon en vient à dire que les GAFA & co ont fait plus pour « la démocratisation de la démographie des usages que les communautés historiques ». Si je me souviens bien dans un passage du bouquin (en gros) : comme les marchands de données fournissent des procédures et non des choses « essentielles », on ne peut pas tellement les critiquer… Et puis il y a toujours cette tendance à considérer que les algos et leurs copains existent dans un vide technique (en dehors des appareils, des réseaux, de l’énergie, etc), du coup je reste un peu sur ma faim pour penser le bouzin dans un « système ».

    Le reste revient aussi et surtout à réactualiser les thèses marxistes en mode 2.0 (ou plutôt 3.0), captation de valeur, accumulation du capital (voilà, il faut nommer les choses). Mais il faudrait que je reprenne cette lecture je suis un peu flou là (quand c’est flou, c’est que y’a un algo !).

    + merci pour les renvois.

  • Bonsoir !
    Ça fait un petit moment que je n’avais pas pris le temps de lire un de tes articles parce que j’avais décidé d’essayer de passer (« perdre » serait irrespectueux de ton travail) le moins de temps possible sur internet, mais j’ai pu tromper ma mauvaise conscience grâce à l’espoir de pouvoir me resservir plus tard des notions et des auteurs. Et bien je ne regrette pas cet instant de faiblesse, ton article est clair et intéressant, ludique mais avec des pistes de réflexions, le tout sans s’étirer en longueur… (au contraire de mon commentaire héhé)

    Les projections que l’on peut faire à partir de la nouvelle « Canal235 » que tu évoques sont sans doute toutes inquiétantes, mais je ne ferais pas les mêmes que toi sur la place sociale de ceux qui émettraient le plus de données et s’exposeraient le plus. Je serais plutôt porté à penser que les individus les plus pauvres seraient prêts à vendre la moindre de leurs « informations » pour tenter d’atténuer des situations de précariat, quand la préservation de sa vie privée deviendrait au contraire un privilège que seuls pourraient s’offrir les plus aisés (ou au moins les membres d’une classe moyenne supérieure), voire une nouvelle manière de signifier son élévation sociale…

    Merci si tu as pris la peine de tout lire, merci pour cet article, bon courage pour tous ceux que tu écriras encore, et longue vie a ton blog ;)

    PS: j’ai d’abord écrit ce commentaire depuis un smartphone sous android, mais je n’ai pas pu écrire dans la case « nom », rien ne s’affichait, pourtant mon clavier marchait parfaitement sur les autres applications (y compris un autre navigateur internet). Quelle qu’en soit la raison, je n’ai pu valider le commentaire, et j’ai dû le recopier sur pc… J’ignore si c’est dû à mon téléphone, ou s’il y a réellement sur le site un bug qui pourrait en être responsable.

    • Salut Jean Pierre, merci pour ces éléments.

      Alors oui tu as surement mis le doigt sur un truc de plus que moi : c’est que la « vente » de sa donnée concernera sans doute plus les personnes les plus pauvres pour atténuer leur situation. Ceci dit, les riches d’aujourd’hui ne sont pas non plus épargnés par le digital labor puisqu’ils utilisent Facebook & co comme les autres. Il n’empêche si on se réfère aux situations en cours par exemple sur des sujets comme la vente d’organes, on se rapproche de ce constat. A moins que le Digital Labor ne soit la première ponction réellement démocratisée pour tous ?

      Merci en tous cas pour tes encouragements. :) Tu es toujours bienvenu pour « perdre » ton temps par chez moi !

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