Cosmo [†] Orbüs

Pari pascalien et externalités négatives (Cryogénie 3/4)

cryogénie

– Cet article est la suite directe de Reboot yourself. –
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Les transhumanistes pro-cryogénie font une forme de pari pascalien. Aussi ténues soient-elles, les chances de pouvoir être ramené à la vie suite à une suspension cryogénique seraient préférables à la certitude de mourir. A la suite de Blaise Pascal, notant qu’il valait mieux croire en Dieu que ne pas y croire, pour s’éviter une damnation éternelle s’il existait, les cryogénisés se disent qu’il vaut mieux croire à la chance infinitésimale d’un retour possible que s’en remettre à la certitude du néant. Ça ne mange pas de pain, disent-ils, et cet espoir n’est effectivement pas complètement absurde car il est sans risque. Sans risque pour eux.

Je cite Roderick A. Carder Russel, « immortaliste » et adhérent à Alcor, interviewé en 1997 par La Spirale :

« Imaginons que je sois suspendu suite à mon décès. Si je ne suis pas réanimé ultérieurement […] il ne peut rien m’arriver de pire que si je n’avais pas été suspendu. Par contre si je suis ranimé, je pourrai à nouveau revivre en bonne santé et ne serai plus jamais réduit à l’espoir d’une existence après la mort. » Source

« Il ne peut rien m’arriver de pire. » Selon lui, la cryogénie ne mangerait pas de pain. Or, elle en mange et pas qu’un peu.

Condamnation à perpétuité

Contrairement au pari pascalien classique qui s’inflige à lui-même les prérequis moraux destinés à acquérir une récompense dans l’au-delà, le « pari pascalien cryogénique » fait peser sur les générations suivantes son propre souhait de revenir. Par la consommation électrique, par les obligations légales contractées et léguées à ses descendants, par le poids financier de l’entretien de sa non-sépulture, par l’investissement d’une part conséquente de ses économies dans la cryogénie qui les privent d’héritage de facto, par l’occupation de l’espace de ses biens personnels non-légués (à commencer par son habitation s’il est propriétaire), etc. L’individu suspendu prend de la place, beaucoup de place.

Non-content d’avoir pourri le monde de son vivant, le transhumain « immortaliste » lègue aux générations futures cette condamnation à perpétuité : veiller sur lui jusqu’à ce qu’un jour, on puisse le faire revenir. Charge à elles de payer la facture d’électricité, de trouver l’espace de stockage, de s’atteler à la recherche scientifique, etc. Le cryogénisé, dans cette perspective, voit les générations futures comme un moyen à utiliser pour accomplir, à sa place, ses propres rêves d’immortalité. D’autant plus qu’il leur fait une absolue confiance, on l’a vu, pour réussir ce que son époque à lui était incapable de faire.

Cette situation hypothétique peut faire penser au système de gestion des retraites basé sur la cotisation des travailleurs entretenant les pensions de leurs aînés. Imaginons maintenant qu’ils doivent, en plus, le faire pour des quasi-morts (au nombre croissant) en attente indéfinie dans des cercueils cryogéniques entreposés dans des hangars de plus en plus grands à chaque nouvelle génération. Le principe de solidarité à déjà du plomb dans l’aile avec les vivants, alors pourquoi le feraient-ils ? Soit pour mériter leur propre place en suspension cryogénique future, soit parce que les cercueils frigorifiques seraient devenus, non plus de simples charges à entretenir et faire fonctionner, mais de nouveaux producteurs de richesse, par la création d’emplois par exemple.

Dans Soleil Vert, on a trouvé une utilité à ces cadavres ; dans Matrix ils servent à alimenter en énergie les machines via leur chaleur corporelle. Réjouissant programme, mais inactuel. En effet, jusqu’à preuve du contraire les cercueils de conservation sont consommateurs et non générateurs d’énergie. Poussons le vice : s’ils devenaient réellement producteurs d’énergie ou d’une richesse quelconque, qui aurait intérêt à inventer un moyen de les faire revenir à la vie et donc de priver la population vivante de cette source de valeur ? Personne.

Externalités négatives

Ces considérations science-fictionnelles cherchent surtout à rappeler qu’il n’y a pas d’industrie sans externalité négative. La cryogénie, en tant qu’industrie, produirait inévitablement des besoins de production et de maintien des infrastructures avant même que d’engager le moindre coût de rappel à la vie (à supposer qu’on puisse… vous connaissez la chanson). Exactement de la même manière que les technologies portables et nos ordinateurs, comme le note Douglas Rushkoff interviewé par Laurent Courau :

« C’est encore vis-à-vis de l’environnement et des populations les plus pauvres que ce capitalisme numérique désinhibé produit ses effets les plus dévastateurs. La fabrication de certains de nos ordinateurs et de nos smartphones reste assujettie au travail forcé et à l’esclavage. Une dépendance si consubstantielle que Fairphone, l’entreprise qui ambitionnait de fabriquer et de commercialiser des téléphones éthiques, s’est vue obligée de reconnaître que c’était en réalité impossible. Son fondateur se réfère aujourd’hui tristement à ses produits comme étant « plus » éthiques.

Pendant ce temps, l’extraction de métaux et de terres rares, conjuguée au stockage de nos déchets technologiques, ravage des habitats humains transformés en véritables décharges toxiques, dans lesquels des enfants et des familles de paysans viennent glaner de maigres restes utilisables, dans l’espoir de les revendre plus tard aux fabricants.

Nous aurons beau nous réfugier dans une réalité alternative [où des cercueils cryogéniques], en cachant nos regards derrière des lunettes de réalité virtuelle, cette sous-traitance de la misère et de la toxicité n’en disparaîtra pas pour autant. De fait, plus nous en ignorerons les répercussions sociales, économiques et environnementales, plus elles s’aggraveront. En motivant toujours plus de déresponsabilisation, d’isolement et de fantasmes apocalyptiques, dont on cherchera à se prémunir avec toujours plus de technologies et de business plans. Le cycle se nourrit de lui-même. »

Obsédés par leur rhétorique du désir de vivre, les pro-cryogénie ne considèrent jamais les impacts sociétaux de leur démarche si elle venait à se démocratiser.

Mais en y regardant du plus près, aucun discours de ce type ne parle jamais de démocratisation du système – à supposer qu’il fonctionne un jour sur l’ensemble de sa promesse. L’industrie cryogénique n’a jamais prétendu vouloir devenir une industrie de masse, il ne s’agit en fait que d’une tentative de fuite personnelle, une solution égoïste à un « problème », la mort, réduit à soi comme une expérience purement individuelle et non systémique. On aurait pourtant tort de soutenir mordicus son désir de vivre sans aucune conscience de la globalité de ce qu’on appelle encore « condition humaine », ou condition vivante en général. De même que certains survivalistes parmi les plus riches essaient de se projeter dans des scénarios de fuite après un hypothétique « événement » (ou collapse, voir l’article de Rushkoff cité précédemment), les pro-cryo ne considèrent jamais la solution à leur « problème » d’un point de vu global. En témoignent leurs questions inquiètes à Douglas Rushkoff : « comment garder le contrôle de mes forces de sécurité [après l’Effondrement] », c’est à dire comment conserver ma place de domination sur d’autres êtres humains, et réfuter ce faisant ma condition de vulnérabilité en tant que partie d’un tout en déclin.

Et Rushkoff d’enfoncer le clou :

« Le futur s’est transformé en une sorte de scénario prédestiné, sur lequel on parie à grands renforts de capital-risque, mais qu’on laisse se produire de manière passive, plus que comme quelque chose que l’on crée au travers de nos choix présents et de nos espoirs pour l’espèce humaine.

Ce qui a libéré chacun d’entre nous des implications morales de son activité. Le développement technologique est devenu moins une affaire d’épanouissement collectif que de survie individuelle. Pire, comme j’ai pu l’apprendre à mes dépens, le simple fait de pointer cette dérive suffisait à vous désigner d’emblée comme un ennemi rétrograde du marché, un ringard technophobe. »

Entre fatalisme de « la technologie qui fait ce qu’elle veut », d’un futur qu’on suppose prédestiné, et optimisme irrationnel pour son propre cas particulier, les défenseurs de la cryogénie s’en remettent une fois de plus à un espoir transcendantal qui les amène à s’en remettre à un futur qu’ils espèrent forcément meilleur. C’est oublier un peu vite que la première vertu de la mort est de débarrasser nos descendants de notre présence encombrante, les rendant ainsi maîtres de leur propre présent.

Perdre sa vie à l’allonger

Sans aller jusqu’à la collapsologie ou à la science-fiction, on peut noter comme Ivan Illich dans La Convivialité (1973) que l’industrie de la vie éternelle risque fort de se retrouver dans la situation des autres industries dépassant les « seuils d’industrialisation » définis par l’auteur. Seuils au-delà desquels la contre-productivité d’une industrie au niveau sociétal est largement atteinte. Dans son ouvrage, Illich remarque que la voiture est devenue un gouffre financier et temporel pour l’américain moyen, qui passe environ 1 500 heures annuelles à s’en occuper, s’en servir, gagner de l’argent pour s’en occuper, etc. Le déplacement automobile supposé faire gagner du temps (par rapport aux transports en communs par exemple) atteint un seuil de contre-productivité où il ne fait plus rien gagner au niveau global – et devient carrément néfaste. (Et Illich ne considérait même pas les impacts écologiques dans son ouvrage, impacts aujourd’hui centraux dans la question technologique.)

Nous passons tellement de temps et d’argent à acquérir, rembourser, nettoyer, utiliser, entretenir et garer nos voitures, qu’elles en deviennent beaucoup plus dommageables que bénéfiques. Analysée sous cet angle, la cryogénie révèle que les transhumanistes désireux d’allonger leur espérance de vie en se faisant cryogéniser, outre les mille problèmes déjà évoqués, pourraient bien passer un temps et un argent considérable à préparer leur non-mort… en réunissant les fonds nécessaires, investissant leur fortune éventuelle au détriment de leurs enfants ou conjoint(e), cassant leurs assurances-vie et vendant leurs biens immobiliers pour réunir le prix de leur suspension.

D’une certaine manière, on retrouve ici un point de comparaison possible avec les égyptiens antiques cités par Roland Portiche dans Le retour des momies. En Egypte ancienne aussi les futurs-momifiés passaient des ressources énormes dans la conception d’un tombeau censé leur donner accès à la vie éternelle. D’une certaine façon le procédé fut efficace puisqu’on parle encore des pyramides de Gizeh aujourd’hui, d’ailleurs. On peut douter que ce soit de cette immortalité-là dont rêvent les candidats à la suspension.

~ Antoine St. Epondyle

Cet article fait partie du dossier cryogénie. Sommaire :

  1. Introduction à la vie éternelle
  2. Reboot yourself
  3. Pari pascalien et externalités négatives
  4. Caprice d’enfants gâtés
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6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

    • Sauf qu’en vrai, personne ne rebooterait ce genre de personne… sauf à cause d’un besoin de main d’oeuvre humaine (improbable) qui rentabiliserait le coût du rappel (doublement improbable). L’armée et les mines de charbons, grands pourvoyeurs d’emplois devant l’éternel, ne seraient surement pas assez rentables.
      Ou alors pour acheter leurs votes ? D’un coup j’y vois un intérêt nouveau, tiens. ;)

  • Wow, j’avais jamais considéré ça sous cet angle… Comme tu dis, c’est toujours passé sous silence.
    Mon google-fu ne fonctionne pas aujourd’hui, mais j’ai souvenir d’une BD (ou était-ce un roman?!) où la technologie pour redevenir jeune existait, mais coûtait de base une blinde (donc peu accessible), mais le prix était « toute votre fortune actuelle ». Les gens repartaient donc quasiment à 0 (à part l’expérience, les contacts, etc), ce qui était censé rendre la chose équitable. C’était de courtes histoires explorant le destin d’une personne à la fois, sa façon de préparer son après-rajeunissement, les conséquences avec la famille, etc. Impossible de retrouver le titre.
    L’autre échec de mon google-fu était un article sur les externalités de la voiture, justement, du point de vue « place ». Ils s’étaient postés à un carrefour, et demandaient aux gens au feu ce qu’ils faisaient. Plus de la moitié « cherchaient à se garer », donc étaient sur la fin de leur parcours. Par extension, l’étude pointait du doigt le cycle infernal Besoin de se garer -> Création de parking -> Prise de place des Parkings -> Trajets plus longs -> Besoin de plus de voitures -> Besoin de garer ces voitures, etc.
    Comme tu dis toi-même, on est sur la même avec les entrepôts toujours plus rempli.
    XKCD s’est demandé quand Facebook contiendrait plus de profils de personnes décédées que vivantes: https://what-if.xkcd.com/69/. Et quand ces entrepôts dépasseront la population mondiale?
    C’est sur que ça ferait des emplois…

    • En poussant la logique on peut même imaginer des villes vides laissées disponibles pour leurs occupants suspendus en attente de revenir, des populations entières s’occupant d’entretenir les cercueils, les logements, etc. tout en économisant toute sa vie pour se faire congeler soi-même à son tour… ça pourrait donner un super background de nouvelle de SF, si un.e auteur.trice passe par ici et veut s’en emparer. :)

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