Cosmo [†] Orbüs

Reboot yourself (Cryogénie 2/4)

cryogenie

Alien, le huitième passager.

– Cet article est la suite directe de Introduction à la vie éternelle. –
dossier complet

Nous le voyions précédemment : certaines personnes se font cryogéniser depuis les années 1970 en vue de revenir à la vie plus tard. Bien que le procédé exact de ce « retour » reste aujourd’hui de la pure science-fiction, plusieurs hypothèses sont avancées tout-à-trac dans le plus pur style de la rhétorique transhumaniste. Parmi elles…

  • Nous pourrions remplacer tout ou partie de nos corps par un corps cloné à partir de nous-mêmes. Les avancées en matière de « réparation » du corps par les greffes et le clonage partiel (d’un organe uniquement) laissent imaginer de faire durer le corps indéfiniment.
  • Ou remplacer tout ou partie de nos corps par des corps robotiques. Les belles avancées du secteur peuvent laisser imaginer aux plus enthousiastes de devenir un bel androïde rutilant.
  • Ou charger nos « consciences » sur un ordinateur afin de vivre en purs-esprits connectés au réseau… et capables pourquoi pas de mouvoir des corps-robotiques à distance pour interagir sur le monde physique.

Les entreprises qui proposent la cryogénie donnent le choix entre la suspension du corps entier ou de la tête uniquement. Supposée être le siège de « l’esprit » ou de la conscience, cette suspension partielle permet surtout d’afficher un tarif plus abordable pour les personnes qui verraient la décapitation comme un bon moyen de devenir immortel. Quoiqu’il en soit, les hypothèses les plus variées cohabitent pour répondre à la question « comment reviendrons-nous dans X années ? » et elles cohabitent d’autant mieux qu’on fait une confiance totale à la science du futur pour inventer une solution. On n’est d’ailleurs d’autant moins pressés qu’une fois congelé dans un cercueil cryogénique, on peut attendre longtemps.

Empaille-toi, le ciel t’aidera

Ces hypothèses reposent pourtant sur un double présupposé. 1/ Que le corps serait un assemblage d’éléments remplaçables, réduits à leur dimension purement mécanique, et qu’on pourrait donc les remplacer comme des pièces d’une voiture. 2/ Que l’esprit, ou conscience, ou âme, existerait, et qu’il/elle serait dissocié/e du corps. Ce que rien n’étaie comme je le mentionnais dans mon article Corps est âme. Et quand bien même la séparation entre esprit et corps serait avérée, rien n’étaie non plus le fait que l’esprit serait situé dans le cerveau uniquement. Jean-Louis Etienne, médecin spécialiste du sport et explorateur, note d’ailleurs dans Dans mes pas que l’intestin, par exemple, à de nombreuses terminaisons nerveuses et attributs qui le rapprochent d’un « deuxième cerveau » de même que… les pieds et en fait tout le reste du corps. La conscience est en premier lieu la conscience de soi ; c’est à dire de son corps, et des millions de micro-rapports au monde qu’il nous procure. Le fait que les yeux soit situés sur la tête (et qu’ils soient culturellement associés au « miroir de l’âme » tout en nous procurant une vision depuis la tête) nous induit probablement en erreur quant à la totale supériorité de celle-ci sur le reste de notre corps, même si elle accueille en effet le cerveau.

Sans aller pour le moment jusqu’à ces considérations, c’est le procédé lui-même qui semble avoir du plomb dans l’aile. Dans son livre Le Retour des Momies, Roland Portiche nous indique que, si l’on sait bien conserver les corps et les têtes aujourd’hui, on n’a aucune idée de la façon de les sortir de leur stase. Et je ne vous parle même pas de « remplacer le corps par un androïde », mais de la phase en amont qui consiste à réveiller les cryogénisés suspendus.

Les pionniers, dans les années 70, congelaient les corps au sens propre dans la glace et les détruisaient ce faisant : comme des framboises au congélateur dont les cristaux de glace lacèrent la membrane fragile et pulpeuse pour les transformer en bouillie une fois revenues à température ambiante. Bref le sujet est bien conservé, mais impossible à réveiller sans le changer en purée sanguinolente. Et il en va de même pour les techniques de cryogénie actuelles, qui ne glacent plus mais injectent à la place du sang (!) une généreuse quantité de produits chimiques dérivés du formol – préservant les tissus mais hyper toxiques en même temps pour les fonctions vitales. Un produit préservant-non-préservant donc.

En l’état de la technique, il est donc à craindre que les cryogénisés d’aujourd’hui ne soient déjà morts ou condamnés à rester dans leur coma cryogénique indéfiniment. La cryogénie actuelle, c’est un peu comme empailler l’être cher et se dire que, puisqu’il à l’air vivant, les médecins du futur pourront le sortir de là.

Or, ça n’est pas parce qu’un corps à l’air fonctionnel qu’il fonctionne en effet.

Transcendance et solutionnisme

La confiance absolue des cryogénisés dans la science du futur est assez sidérante. Les « chances » qu’on puisse nous rappeler à la vie dans cent ou deux-cent ans sont pourtant bien ténues.

Les pharaons antiques espéraient accéder au monde des morts après leur momification (on ne sait pas si ça a marché, d’ailleurs), ils plaçaient leurs espoirs dans un « arrière-monde » (Nietzsche) transcendant, une issue invisible et supérieure typique des modes de pensée religieux. Les candidats à la cryogénie perpétuent une foi similaire même si, on l’a vu, ils souhaitent revenir dans ce monde ci. Ils ne s’en remettent non pas à un « monde des dieux » mais à la science de demain. Et ce quand bien même tous les voyants de la science d’aujourd’hui leur disent qu’il y a fort peu de chance qu’on puisse faire quoi que ce soit avec la purée de framboises en sursis qu’ils seront devenus une fois réfrigérés. Mais peu importent les arguments d’aujourd’hui puisqu’ils restent persuadés que la science de demain trouvera une solution.

Cette foi dans les progrès futurs est associée à une idée, tenace chez les transhumanistes, de Fin de l’Histoire. Nous serions arrivés au bout… 1/ de la maîtrise technologique puisque nous serions capables d’empêcher la mort et de « devenir Dieu » ; et que 2/ nous aurions la légitimité à revenir indéfiniment dès lors que nous aurions les moyens financiers et technologiques pour le faire. Etant entendu, bien sûr, que notre petite individualité formidable mériterait largement d’être conservée pour l’éternité, et que cette idée sera évidente pour nos descendants… forcément contents de nous voir revenir.

La confiance de ces futurs immortels n’est d’ailleurs pas seulement placée dans la médecine de demain, mais aussi dans la stabilité économique et politique, sociale et civilisationnelle de leurs époques et lieux « de départ ». A commencer par la santé financière de la société cryogénisante. A 200 000 dollars la cryogénie, le miracle scientifique à intérêt à ne pas trop se faire attendre… ou à congeler chaque année beaucoup de monde pour financer les congélateurs déjà en service. Tant que la croissance du recours à la cryogénie sera soutenue, le système pourrait se perpétuer. Mais qu’adviendrait-il des cercueils en service chez Alcor si la société faisait faillite ? Quel est le statut légal d’un contrat passé entre une personne en cryogénie avec une entreprise qui n’existe plus ? Qui voudrait racheter une société contrainte d’entretenir un parc cryogénique considérable, gouffre financier et probable boulet médico-légal ?

Cadeau empoisonné

La cryogénie ôte la parole aux personnes cryogénisées, qui délèguent ainsi à leurs descendants la charge de les faire revenir dès que possible, si tant est que cela soit possible un jour. Ils veulent revenir, eux et toutes les générations qui les sépareront des descendants en question – puisque ces générations intermédiaires se feront peut-être « suspendre » elles aussi. Sans doute, puisque nous méritons tant de revenir, la question ne se posera pas pour nos descendants qui n’hésiterons pas à nous rappeler. A mon sens, elle se pose pourtant en ces termes : pourquoi nos descendants voudraient-ils nous faire revenir ? On imagine difficilement une société future « réactivant » ses ancêtres pour simplement leur permettre de reprendre leurs vies telles qu’ils les avaient laissées, dans leurs maisons et pantoufles à peine refroidies par deux cent ans d’inoccupation. Et si ça n’est pas le cas, pour quel usage rappellerions-nous nos chers disparus ?

Si vous en aviez l’occasion, rebooteriez-vous votre arrière arrière arrière arrière arrière arrière arrière grand père endormi quelque-part ? Lui qui parlait probablement un patois improbable, lui qui serait foncièrement inadapté à notre époque, à notre mode de vie, lui dont vous ne connaissez probablement rien et qui – dans cette hypothèse – aurait jugé opportun, à une certaine époque du dix-huitième siècle, de vous confier la responsabilité de le faire revenir moyennement (on l’imagine) une somme rondelette de votre poche ? Nous n’arrivons déjà pas à accueillir dignement quelques milliers de réfugiés venus de l’autre côté de la Méditerranée, faut-il réellement s’imaginer que, à considérer que nous en ayons les moyens, nous ferions revenir des ancêtres persuadés que nous les accueillerions à bras ouverts parce qu’ils étaient sûrs d’être géniaux ? L’idée de la cryogénisation élude bien souvent ceci : et si nos descendants ne voulaient pas nous voir revenir ?

La vraie ressemblance entre les momies antiques et ces nouvelles « momies transhumaines » se situe probablement au niveau du décorum qui en est fait à l’heure de leur trépas, c’est à dire dans le présent. Plus en tous cas que dans les espoirs d’une possible résurrection. Le baroud d’honneur, quoiqu’il en soit, n’engage pas à grand chose celui qui va y passer de toute façon. C’est un acte de foi, religieuse pour les uns, scientifique pour les autres.

Les candidats à la « suspension » cryogénique font un pari pascalien, disent-ils. Non contents d’utiliser exactement de la rhétorique religieuse pour défendre leur projet, ils font un amalgame grossier entre les deux, comme nous le verrons au prochain chapitre de cette série.

~ Antoine St. Epondyle

Cet article fait partie du dossier cryogénie. Sommaire :

  1. Introduction à la vie éternelle
  2. Reboot yourself
  3. Pari pascalien et externalités négatives
  4. Caprice d’enfants gâtés
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  • Autant connaitre ses proches parents a du sens, autant les ancêtres inconnus nous paraissent trop loin pour avoir envie de les ramener… L’être humain est ainsi fait qu’on ne ménage que ce qu’on connait, dans le meilleur des cas. C’est donc dans tous les cas voué à l’échec, et les questions économiques que tu soulèves ferment définitivement les issues: dans un monde qu’on ne connait pas, pourquoi aurait-on envie de dépenser des sommes folles pour un inconnu? Quel sera l’économie à ce moment-là? Tout cela en admettant avoir une technologie pour décongeler, et si possible, sans la purée rouge mentionnée, à l’arrivée…

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