Cosmo [†] Orbüs
philip k dick timba smits

Image de couverture par Timba Smits.

Philip K. Dick est l’un des auteurs les plus importants de l’histoire de la science-fiction ; dont l’oeuvre est hantée par la question latente « qu’est ce que le réel ? » Alors que le monde contemporain rejoint furieusement un bon nombre d’histoires d’anticipations dans la grande foire à la relativité, la notion même de réalité semble de plus en plus malmenée. Et si l’auteur de Ubik, Substance mort et Do androids dream of electric sheeps? avait vu juste ? Et si ses nombreuses histoires paranoïaques, grêlées par le soupçon et les discours prophétiques ne dépeignaient pas, d’une certaine manière, notre monde d’aujourd’hui ?

Pour explorer l’importance de Philip K. Dick à « l’ère de la post-vérité » je suis allé rencontrer Ariel Kyrou. Spécialiste de science-fiction et particulièrement de K. Dick, ce dernier a notamment été le co-scénariste du documentaire Les mondes de Philip K. Dick (Nova Prod, Arte, 2016) et il a participé à la conception du jeu vidéo Californium inspiré des univers dickiens.

Rencontre avec Ariel Kyrou

Antoine St. Epondyle : Entre réalité augmentée et réalité « virtuelle », post-vérité, surveillance générale et cette jeune femme qui a conçu une IA supposée rendre vie à son conjoint décédé… Philip K. Dick a-t-il été dépassé par la réalité ? (et en même temps, ça serait normal non ?)

Ariel Kyrou : Non, Philip K. Dick n’a pas été dépassé par la réalité et ne le sera selon moi pas de sitôt. Car ses écrits se situent ailleurs : dans un univers de fantasmes et de mythes éternels qu’il a réactualisés comme pour mieux s’adresser à nous. Force est de constater, en revanche, que notre aujourd’hui n’en finit pas de croiser ses mondes, intuitions et craintes. Ce qui rend d’autant plus intéressant une lecture ou relecture de ses romans et nouvelles. Dick n’écrit en effet que des fables autour du réel, le nôtre et le sien, avec en leur cœur deux questions qu’il décortique, tourne et contourne par tous les bouts : qu’est-ce que la réalité ? Et qu’est-ce que l’humain ?… Il prend sous ce prisme des détails de son présent, et avec la triple puissance de sa paranoïa, de son imaginaire et de son humour, il en exagère par sa plume les expressions et les effets.

Jamais, par exemple, il n’a décrit précisément dans l’un de ses textes l’histoire d’une jeune femme, comme cette Eugenia Kyuda, créant une IA, un « monument digital » pour faire revivre son meilleur ami Roman Mazurenko, comme le raconte The Verge. Mais dans Ubik, il imagine un régime de « semi vie », permettant de faire revivre pendants de courts moments les esprits semble-t-il bien « vivants » de défunts. C’est ainsi que Glen Runciter, patron d’une société « anti-psy », retrouve l’ombre « mentale » de sa compagne décédée, Ella, dont le corps est en semi-vie au Moratorium des Frères Bien-Aimés, afin qu’elle lui prodigue ses conseils. Dick ne raconte pas stricto sensu l’histoire d’Eugenia Kyuda, avec son désir de garder contact avec son ami après sa mort, via son ombre d’information et une sorte d’IA créée à partir de ces données, mais il a mis en scène dans Ubik, via la « semi-vie », tous les ressorts humains d’une telle démarche. Plus fort : y racontant l’histoire de personnages en « semi-vie », croyant être vivants alors qu’ils sont morts, selon une phrase célèbre car devenue le titre de la biographie écrite par Emmanuelle Carrère (Je suis vivant et vous êtes morts), il en a croqué de façon assez hallucinante les risques de fusion confusion du réel et de l’irréel, du tangible et du simulacre – éléments contradictoires qui forment notre « réalité » de 2018.

Et pour les autres éléments que je cite, comme la réalité « virtuelle » ?

Même constat. Le mot « virtuel », par exemple, n’apparaît nulle part dans la prose de Philip K. Dick. Son œuvre peut pourtant être interprétée comme une immense métaphore de nos dérives virtuelles de l’ère d’internet et des jeux vidéo. Qu’ils l’aient souhaité ou qu’ils en soient les victimes, les personnages de l’écrivain fuient leur réalité « objective ». Et se retrouvent invariablement dans des réalités de substitution, nées de leur mental à eux ou bien plus souvent de l’imaginaire d’autres individus. Nos relais numériques vers les mondes virtuels n’existant pas à son époque, qu’importe le vecteur d’une telle plongée : c’est la prise de drogue et le partage commun du monde factice de poupée Pat dans Le Dieu venu du centaure (1965), un accident nucléaire qui explose les corps et les esprits dans L’œil dans le ciel (1956), ou bien on ne sait quoi précisément qui permet de faire entrer l’autre dans son propre univers idéal avec l’étonnante nouvelle Le monde qu’elle voulait (1953) : l’essentiel réside dans cette incroyable anticipation de l’invention de réalités subjectives partagées.

Et pour la surveillance globale ? La fin de la vie privée ?

Un personnage mineur, avocat de profession, le dit dans Les Clans de la Lune Alphane (1964) : « Vous savez bien qu’il n’y a plus aucune vie privée pour personne. » Bien sûr, Dick est loin d’être le seul auteur de science-fiction à avoir décrit des mondes de surveillance globale. Mais là où il a été et reste prémonitoire, c’est que, dans Substance Mort (1977) par exemple, le Big Brother coupable d’une telle emprise liberticide, pas si loin de la police de la pensée de Orwell, n’est pas un monstre extérieur mais intérieur. Le flic est en nous, à l’instar de Fred, alias Bob Actor, qui est chargé de rédiger un rapport sur sa propre personne. Agent de la Brigade des Stupéfiants, il doit guetter les moindres faits et gestes du consommateur de stupéfiants qu’il est lui-même au cœur d’une communauté de junkies. Faut dire que lorsqu’il exerce son métier, Bob, alias Fred, porte un « complet brouillé » qui donne à sa voix un timbre de robot et à son physique un aspect si neutre qu’il en devient méconnaissable, avec un visage qui semble mille visages en un. Et donc aucun visage. Suivez bien le processus d’« auto-big-brotherisation » : profitant de l’absence de Bob et de ses colocataires complètement stoned eux aussi, Fred (c’est-à-dire Bob) invite ses collaborateurs de la Brigade à venir installer lignes d’écoutes, puces et autres « holocaméras » dans les moindres recoins de la maison de Bob (c’est-à-dire celle de Fred, donc chez lui)… Fred peut ainsi passer des jours ou des nuits à regarder les bandes enregistrées de Bob, c’est-à-dire à s’espionner lui-même au cœur de sa propre demeure. Comme nous à l’âge du tout numérique.

On a effectivement beaucoup parlé d’Orwell lors de l’invention des « alternative facts » par l’administration Trump. Pourtant la confusion entre réel, propagande, théorie du complot, fake news, bulles de filtres, bref tout ce qui contribue à « l’ère de la post-vérité » me paraît plus proche de Philip K. Dick. Qu’en penses-tu ?

Sous le regard des deux exemples que je viens de donner, cela me semble une évidence : il y a certes, dans 1984 de Georges Orwell une participation de tout un chacun à la tyrannie de Big Brother, via la novlangue et l’intériorisation d’une police de la pensée, mais mille fois moins prégnante, forte et subtile que la complicité des personnages de Dick à leur enfermement dans leur propre monde intérieur autant que dans des univers factices plus faciles à vivre, histoire de fuir un réel trop violent ou inacceptable pour eux. Avec, qui plus est, l’autre face de cette « post-vérité » : son utilisation par les pouvoirs à des fins de manipulation des affects et des opinions, à l’instar de la fameuse campagne de Trump.

Les exemples sont légion. Il y a « l’infoclown » Jim Briskin ; le storyteller de La vérité avant-dernière (1964) qui se perd dans ses propres mots de propagande ; les dirigeants simulacres en pagaille des écrans de ses textes, etc. Dans la nouvelle Si Benny Cemoli n’existait pas (1963), basée sur l’anticipation d’un New York Times sans journalistes car intégralement automatisé grâce à son « céphalon » (traduisez son IA) et des capteurs sur toute la planète, il y a cette réflexion de l’un des protagonistes : « Comme si nous n’avions de réalité qu’aussi longtemps que le Times parle de nous. Comme si notre existence elle-même dépendait de lui. » Déjà, une bulle de vérité – et plutôt haut de gamme puisque passant par la croyance dans la vérité absolue des mots de ce grand quotidien. Aucun des termes que tu cites, fake news, bulles de filtres, post-vérité ou même théorie du complot n’ont jamais été utilisés en tant que tels dans la prose de Philip K. Dick, et pourtant tous ses grands amateurs ont ce sentiment tenace qu’il s’agit là du cœur même de ses univers. Je ne peux résister à citer ici un extrait de l’une de ses conférences de 1978, titrée Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours : « Nous vivons aujourd’hui dans une société où des réalités trompeuses sont fabriquées par les médias, les gouvernements, les multinationales, les groupes religieux, les partis politiques. Et il existe du matériel électronique qui pourrait permettre d’insérer ces pseudo-mondes dans la tête du lecteur, du spectateur, de l’auditeur. » (Si ce monde vous déplaît et autres écrits, L’Éclat, 1998, page 189.)

Pour Dick l’homme-machine est moins le robot humanoïde que l’humain agissant par purs réflexes et qui s’enferme dans des circuits mentaux courts (stimulus / réaction). C’est ce que Catherine Malabou, dans le dernier numéro d’Usbek & Rica (Comment le transhumanisme concurrence les religions, Usbek & Rica n°21, hiver 2018) dénote sur notre façon de vivre actuelle. Elle fait le constat que « nous nous comportons déjà comme des robots »Sans même aller jusqu’au transhumanisme et à la question du cyborg, la séparation homme / machine est-elle encore une grille de lecture légitime ?

Je suis assez d’accord avec les propos de Catherine Malabou, même si je ne suis pas certain d’en tirer les mêmes conséquences philosophiques. Considérer que l’être humain est « naturellement » séparé de la machine est une absurdité. Nous sommes fondamentalement des êtres « techniques », et je ne reviendrai pas sur les belles démonstrations en la matière d’André Leroi-Gourhan, de Gilbert Simondon ou plus récemment de Bernard Stiegler. Comme ce dernier le dit très bien, l’être humain ne saurait « fonctionner » sans une ribambelle de processus d’automatisation, non réfléchis, de ses actes quotidiens, de l’ouverture d’une porte à la façon de saluer son voisin ou de taper sur son clavier. En revanche, ce qui nous différencie de toute machine, même sophistiquée, du moins pour le moment, c’est la capacité à nous « désautomatiser », à aller contre quelque « programme ». Paradoxe : si John Coltrane est un magnifique improvisateur, c’est parce qu’il a « automatisé » auparavant les gammes de son saxophone et plus largement du jazz. Ses connaissances, sa maîtrise lui permettent de se dépasser lui-même en suivant le fil d’autres instrumentistes ou d’influences plus ou moins magiques. Il bifurque jusque dans l’inconnu. Une Intelligence artificielle, pour agir de la sorte, devrait non seulement être capable d’apprendre par elle-même, mais d’intervenir de façon totalement autonome pour transformer son programme de départ : conçue pour jouer au jeu de go, elle se met d’elle-même à chanter ou bien à « hacker » les comptes de grandes banques pour les distribuer aux Zadistes. Autant dire que nous n’y sommes pas encore, ce que n’empêche qu’il est passionnant d’en envisager la possibilité avec Philip K. Dick, mais aussi Ian M. Banks, Greg Bear ou Alain Damasio, pour ne citer qu’eux. Tout ce détour pour permettre à tes lecteurs de bien comprendre ma réponse à ta question : vue de façon absolutiste, la séparation homme / machine n’est absolument pas une grille de lecture crédible ou légitime aujourd’hui, si elle ne l’a jamais été ; mais en revanche, la dialectique humain / machine est plus fondamentale que jamais pour comprendre le monde et ses perspectives les plus démentielles. A dix, cent, mille ans, personne ne peut anticiper jusqu’où iront nos machines et ce qu’elles s’avèreront capables de réaliser. Sauf que ce n’est pas pour autant qu’elles seront plus intelligentes que nous comme le disent les clowns du transhumanisme en réduisant l’intelligence à sa dimension performative. Comme le dit justement Catherine Malabou, si elles le deviennent, « intelligentes », ce sera une autre intelligence que les nôtres (et pas la nôtre). Enfin, ce n’est pas parce qu’il semble impossible de poser une limite aux machines du futur qu’il n’est pas essentiel aujourd’hui de nous interroger sur ce qui fait notre spécificité la plus humaine, en particulier dans nos rapports aux autres êtres humains, ce petit quelque chose en nous impossible à calculer et à faire simuler par quelque machine.

Parmi les évolutions actuelles de la technologie (robotique, biomécanique, intelligences artificielles, réalité augmentée, mondes numériques parallèles…) lesquelles te semblent les plus « prometteuses » d’un point de vue dickien ? Est-ce une bonne nouvelle, d’ailleurs ?

La plus dickienne des promesses, qui serait aussi une salutation au roman La Schismatrice de Bruce Sterling (1985), serait peut-être la fusion totale de l’organique et du mécanique, à partir de l’infusion d’éléments organiques, remplis de microbiotes et capables d’évoluer, au sein de machines plus classiques dopées aux IA de nouvelle génération auto-apprenante. Mais ce pourrait être tout autant les versions plus perfectionnées encore de manipulation de l’âge de la « post-vérité », pour notre confort et notre sécurité à l’insu de notre plein gré. En même temps, j’aurais envie de te répondre : toutes ces évolutions technologiques me semblent prometteuses d’un point de vue dickien, et plus encore leurs combinaisons entre elles et avec nos esprits humains, si humains, trop humains… Car toutes nous contraignent plus que jamais à tenter de répondre à ces deux questions sans cesse renouvelées : qu’est-ce que la réalité ? et qu’est-ce que l’humain ?

Je dis souvent que si « la réalité dépasse la fiction », c’est que la fiction ne fait pas son boulot. A ton avis, la SF sert-elle encore à quelque chose maintenant qu’on vit dans le futur ?

William Gibson a été l’un des premiers à affirmer que la projection de romans dans le futur, propre à la science-fiction, n’avait plus de sens dès lors que la réalité semble sans cesse dépasser la fiction, et ce à une vitesse assez folle. Je n’ai jamais été en phase avec ce point de vue, dont j’aime prendre le contre-pied : la science-fiction est certes mise au défi d’évoluer au regard de ce constat, mais elle s’avère plus essentielle que jamais, telle une antidote « techno-critique » aux dérives techno-béates ou même bêtement technophobes du temps présent…

Plus que jamais, nous avons nécessité à concevoir, construire et à nous projeter dans des imaginaires du futur qui ne se contentent pas de mimer ceux de la Silicon Valley. C’est d’ailleurs le propos de la contre-université du numérique que nous avions présenté avec Bruno Teboul aux Entretiens du Nouveau Monde industriel de fin 2015, et qui se concrétise désormais en deux initiatives complémentaires : un Institut des Hautes études dans la transition numérique qui se constitue actuellement au sein de l’Université de Technologie de Compiègne, autour des cultures du numérique ; et puis une Université de la pluralité (U+), réseau qui se donne comme ambition de signifier et mettre en valeur des imaginaires alternatifs du futur de par le monde, Afrique ou Amérique du Sud comprise, et de penser leur activation.

La science-fiction, sous ce regard, a un rôle majeur : celle de façonner des mondes imaginaires probables ou surtout improbables, sur le registre du vécu forcément paradoxal, et pas uniquement dystopique, des humains qui pourraient en vivre la concrétisation. Jean Baudrillard, faisant le constat de la disparition d’un réel tangible servant de référence à ses versions artificielles, disait que des auteurs comme J.G. Ballard ou Philip K. Dick, et plus largement la science-fiction lorsqu’elle touche juste « réinventent le réel comme fiction ». Cette ambition, elle l’assume aujourd’hui d’au moins deux façons… La première, c’est se donner des missions comme celle que l’éditeur La Volte et Anne Adàm ont proposé au must des écrivains de SF français du moment : prendre un sujet comme le travail dans le recueil Au bal des Actifs, au cœur des mutations contemporaines, et en imaginer les modalités d’un avenir plutôt proche. Les territoires ne manquent pas : après le travail, pourquoi pas l’éducation, la santé, les migrations, etc. La première modalité, donc, c’est une extrapolation sur les bases du présent, avec nécessité d’une projection la plus libertaire possible, sans les limites de la prospective, et sur le registre de notre humanité la plus imparfaite. La deuxième façon de « réinventer le réel comme fiction » consiste paradoxalement à se projeter encore plus loin, et à assumer la réinvention de nos mythes sur un autre registre, un peu comme dans les fables de Dick justement. Pensez au Déluge, à l’Apocalypse ou à la Genèse. Il y a ne serait-ce qu’un siècle, les notions de création de la vie comme de destruction de l’humanité relevaient encore de la grâce ou de la punition divines. Or, comme Hiroshima puis Tchernobyl l’ont montré, l’homme peut se muter en apprenti-sorcier et générer des catastrophes inouïes à l’échelle de la civilisation. Il s’essaye aussi à simuler la vie, à imaginer des matériaux intelligents et à créer des clones ou des mutants génétiques de plantes, d’animaux et peut-être un jour d’êtres humains. Ce qui était de l’ordre du divin devient donc de l’ordre de l’humain. Et c’est la science-fiction qui, depuis trois quarts de siècle actualise cette nouvelle puissance et doit continuer à le faire : dans une époque où même l’IA se met à susciter la naissance d’une nouvelle religion, elle met en scène la prétention ahurissante, la vérité inconsciente du « devenir dieu » de l’homme. Deux pistes complémentaires, pouvant se retrouver l’une l’autre : explorer la folie de nos révolutions à court terme ; réinventer nos mythes tels que les êtres humains croient pouvoir les activer aujourd’hui.

Un grand merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

~ Propos recueillis par Antoine St. Epondyle.

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