Cosmo [†] Orbüs

Une soirée au bal des actifs (l’avenir du travail entre sociologie et science-fiction)

Au Bal des Actifs, photo de moi.

Au Bal des Actifs, photo de moi.

A l’occasion de la sortie du recueil Au Bal des Actifs – Demain le Travail, les éditions La Volte organisaient une rencontre / débat dans un troquet parisien. Le thème de la soirée : « Mutations du travail : quels liens possibles entre investigation scientifique et fiction imaginative ? » suivi de dédicaces et discussions. Comme toujours, La Volte à fait les choses bien. Les invités de la soirée étaient donc : Danièle Linhart, sociologue, directrice de recherche au CNRS, professeure à Université Paris Nanterre ; Gaëtan Flocco, sociologue, maître de conférences à Université d’Évry-Val-d’Essonne ; ainsi que quelques auteurs du recueil : luvan, Karim Berrouka, Ketty Steward, Catherine Dufour et Norbert Merjagnan.

Un débat était animé par Luc Chelly, consultant en sciences sociales, et Anne Adàm, coordinatrice du recueil pour La Volte.

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La couverture du recueil aux éditions La Volte.

Le recueil Au Bal des Actifs – Demain Le Travail aborde son sujet sous l’angle de l’anticipation. Sans qu’il n’ait été demandé aux auteurs de verser dans la dystopie, force est de reconnaître que la plupart des textes n’incitent pas à la franche rigolade, quoiqu’ils soient nombreux à garder allumée une petite lueur d’espoir. Comme le dit Catherine Dufour : « L’utopie, avec l’espèce humaine, vous oubliez ».

Selon la même Catherine Dufour, la science-fiction aurait perdu son rôle prédictif, à cause de la rapidité des mutations actuelles du monde. Je ne partage pas tout à fait ce constat, même s’il est vrai que les récents bonds de géant dans de nombreux domaines rendent difficile une anticipation qui ne serait pas dépassée à peine écrite. Gaëtan Flocco, sociologue invité de la table-ronde, nous met d’accord : dans le monde du travail comme dans le domaine scientifique, la SF et la réalité se trouvent bien souvent mêlés, et s’inspirent l’une l’autre.

Une bonne base pour entamer la discussion.

Contrôle et subordination

C’est Ketty Steward, auteure de la nouvelle ALIVE, qui entame le débat par un ressenti que partagent nombre de travailleurs : nous passons tellement de temps à « pédaler » que nous voulons instinctivement que ce temps ne soit pas perdu. Bref, nous sommes enclins à chercher le sens de notre vie dans le travail, ce qui nous rend réceptifs aux discours managériaux de l’accomplissement par le labeur, ce même discours qui cherche à lancer toutes nos forces à son service. Or, tout occupés que nous sommes à « pédaler », nous n’avons guère le temps de nous poser trop de questions, et principalement « pourquoi pédale-t-on ? »

Le constat est partagé par Danièle Linhart, qui note que si l’emploi, le chômage, la durée et la pénibilité du travail sont omniprésents dans le débat public et les nouvelles du Bal des Actifs, ce même travail reste très abstrait quant à son contenu. On travaille, d’accord, mais à faire quoi ? La question de la finalité du travail brille par son absence… alors même que ses implications – y compris politiques – sont essentielles. Heureusement, de plus en plus de travailleurs se demandent le sens de leur action, ses impacts sociaux, économiques, sociétaux, écologiques, politiques, etc.

Mme Linhart continue, en rappelant que le management a opéré une vaste entreprise d’individualisation et de mise en concurrence des salariés, en vue d’amoindrir (d’anéantir) la force du collectif. Diviser pour mieux régner. Point commun des récits du recueil : les travailleurs ont l’air seuls, livrés à la rivalité orchestrée des uns contre les autres. De quoi déprimer, et faire peur. La sociologue reprend : la notion « d’employabilité » qui n’existe que depuis peu et monte en puissance à mesure que disparaît le plein emploi, sert à sélectionner les « bons » des « mauvais » travailleurs à coups d’exigences en tous genres. Soumis à l’impitoyable loi de ce marché du travail, les salariés sont contraints de se soumettre face au chantage qui leur est infligé : la soumission à l’emploi ou la misère (qui va de pair avec la déchéance sociale).

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La notion de contrat est centrale dans le monde du travail d’aujourd’hui, note Ketty Steward. Notion qui fait un parallèle entre le contrat social de Rousseau et le contrat de travail qui lie un employé à son employeur. Sauf que le contrat de travail, à la différence du contrat social, est négocié par chacun de son côté, face à l’entité centrale : l’entreprise. Il individualise. Et chacun de défendre son bout de gras, en espérant s’en sortir aussi bien que les autres. Luc Chelly rappelle au passage que cette négociation est radicalement dissymétrique puisqu’elle met face à face un humain et une entité abstraite, la « personne morale ». Le contrat social est remplacé par une foule de contrats individuels, tous raccordés à cette même entité gouvernante. Mais peut-on encore appeler « contrat » ce qui exclut toute marge de négociation ?

Cette volonté d’individualiser les salariés accompagne ce que Gaëtan Flocco appelle le passage d’un management dur, paternaliste, à l’ancienne, à un nouveau mode d’encadrement, « doux ». Bien sûr, la violence reste bien présente, mais les rapports de force sont gommés ; jusqu’aux Uber et consorts qui donnent à chacun l’impression vite déçue d’être indépendant, alors même qu’il reste absolument soumis au pouvoir de l’entreprise, les droits sociaux en moins. Danièle Linhart renchérit, qui rappelle que le taylorisme avait notamment pour but de « faire passer le savoir des ateliers aux bureaux des cadres ». Et ces derniers d’imposer leur organisation, leurs « process » et « good practices » à des salariés dont ils nient de fait la capacité d’organiser leur propre métier. Cette volonté de déposséder les travailleurs des tenants et aboutissants s’accompagne d’une « sur-humanisation » du cadre de travail supposé faire passer la pilule. Bienvenue donc au « happiness management », aux crèches, au « management participatif », conciergeries, à l’ambiance « start-up » et autres enrobages d’une violence et d’une soumission bien réelles. C’est une « manipulation de la subjectivité » des salariés, qui les prive de la finalité de leur action.

(A noter, en termes de dépossession, l’anecdote suivante de Danièle Linhart qui est révélatrice. En 1999 le CNPF (Conseil National du Patronat Français) est renommé MEDEF (Mouvement des Entreprises de France) sans que personne ne sourcille. Les « patrons » deviennent les « entreprises », éjectant implicitement les salariés en les ramenant à leur statut de « ressource humaine » à gérer, formater, consommer, comme n’importe quelle matière première.)

Nouvelles formes du travail

Le rapport surindividualisé au monde induit par la nouvelle organisation du travail fait planer une ombre sur la démocratie, voire sur la notion même de société. Paradoxalement, les nouvelles formes d’organisation du travail individuel (autoentrepreneuriat et uberisation) permettent quand même de reconquérir une forme de liberté, perdue dans le salariat. C’est du moins ce que note Vincent Laurent, community manager itinérant et membre (fondateur ?) de Génération Précaire, collectif de sensibilisation à la rémunération des jeunes et notamment des stagiaires. En effet, Uber excepté, un indépendant qui aurait de nombreux clients serait de facto moins dépendant à chacun d’entre eux qu’à un employeur unique. (On pensera aux professions freelance du tertiaire par exemple.)

Une personne de la salle intervient pour préciser un point primordial : dans la maltraitance des salariés, le client joue un rôle déterminant. Pour reprendre la formule de la RTBF : Le paradis du consommateur est l’enfer du salarié. Avant même de voter ou de s’indigner pour tel ou tel fait avéré d’exploitation inhumaine, encore faut-il considérer notre propre impact de consommateurs sur le travail de ceux qui nous servent quotidiennement. On pensera notamment aux salariés d’Amazon contraints de dormir sous des tentes pour assumer le rythme infernal des cadences qui permettent de livrer nos cadeaux de Noël en moins de 24h (étant souvent entendu que c’est bien normal, puisque nous avons payé les 3€ de supplément qui garantissent une livraison rapide, et que ce qui est payé devient un droit légitime sous le règne du consommateur-roi).

demain le travail au bal des actifs

Rebondissant sur le sujet de l’uberisation et de l’indépendance supposée des nouvelles formes de travail Danièle Linhart reprend : peut-être que les portes de sorties du salariat qui existeraient aujourd’hui (quoiqu’elles restent extrêmement minoritaires malgré le bruit médiatique) sont-elles moins souhaitables qu’une réinvention en profondeur du système existant. Sacrifier tous les acquis si durement gagnés sur l’autel d’une prétendue « indépendance » plus violente encore n’est pas une bonne solution, tranche la sociologue.

Le travailleur n’aurait-il des droits qu’en étant subordonné ?

Norbert Merjagnan, auteur de coÊve 2051, se prononce à son tour : il serait temps d’attacher des droits à la personne plutôt qu’à son statut matériel. Un Revenu de Base Universel d’Existence (comme la RUE citée dans son texte) serait, d’après lui, une première étape essentielle à franchir pour dissocier le travail et l’emploi. L’auteur voit dans la coopération l’une des particularité de l’humain ; et remarque que cette coopération a été verticalisée par la révolution agricole qui l’a détournée de l’intérêt collectif. Pour lui, le rétablissement d’une coopération horizontale entre les individus et les entreprises est un prérequis pour un travail plus juste.

Ce qui donne à Catherine Dufour, auteure de Pâles mâles, l’occasion de conclure en rappelant qu’en effet, ça n’était pas mieux avant. En convoquant les exemples des chiffonniers du XIXème, des compagnons vitriers du XVIIIème (qui se faisaient casser les jambes au bâton s’ils faisaient concurrence aux « vrais » vitriers) et jusqu’à la paysannerie médiévale : tout est surviolent de longue date, et soumis à la puissance financière de quelques-uns depuis les temps anciens. Le recueil Au Bal des Actifs n’est pas si sombre, assure l’auteure, puisqu’il ouvre de brèches, propose des alternatives, et apporte surtout la critique des systèmes actuels et émergents. Catherine Dufour voit dans la critique par anticipation littéraire, un vrai moteur d’une amélioration possible des systèmes actuels et futurs. Et Norbert Merjagnan d’enfoncer le clou en s’adressant aux chercheurs présents : « Allez voir les auteurs de SF, on a des solutions ! » 

~ Antoine St Epondyle

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