Cosmo [†] Orbüs

La fin des Photographes

lomo V, par egg-head

[Vous ne pouvez pas dire que vous avez vu quelque chose à fond
si vous n’en avez pas pris une photographie.

– Emile Zola]

A l’origine la photographie était une technique, réservée par nature à une élite de techniciens et de scientifiques. Elle nécessitait une bonne connaissance de procédés optiques et de techniques complexes, en plus de l’accès à un matériel rare et coûteux. Avec les progrès de la technologie, la photo est devenue un médium d’expression utilisé par les photographes pour exprimer une vision particulière du monde. Comme tous les arts elle demandait une vraie maîtrise technique, et toujours un matériel coûteux. Les pellicules argentiques limitant le nombre de clichés, ceux-ci prenaient de la valeur et leurs négatifs devenaient -par leur rareté- des œuvres à exposer, collectionner et acheter à prix d’or. Bref, la photographie obtint avec le temps l’élitisme propre aux arts classiques.

Et puis un jour le numérique a fait son entrée, d’abord assez discrètement, à des prix usuriers pour un très mauvais rendu. Petit à petit, il s’est immiscé partout. Réduisant sa taille, améliorant sa qualité, gagnant en flexibilité… et divisant son prix très sensiblement. Jamais aucune technique artistique ne s’est autant démocratisée : aujourd’hui nous avons tous un appareil photo dans notre téléphone portable.

Un crayon ne coûte rien mais tout le monde s’accorde sur l’idée que l’apprentissage du dessin est nécessaire pour en faire quelque-chose. Un dessinateur émérite doté d’un mauvais feutre obtiendra toujours un meilleur résultat qu’un débutant armé de la mine graphite de la plus grande marque. On appelle ça la technique, elle s’acquiert avec l’exercice. Pourtant, la photo n’obéit pas à cette règle, elle désinhibe, et tout le monde se sent légitime de prendre des photos, pas « artistiques » bien sûr, mais en guise de souvenirs ou pour partager avec ses amis via les réseaux sociaux. Et plus les appareils gagnent en qualité, plus la différence entre faire des photos et faire de la photo devient floue.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que certains soient tentés de trouver des raisons d’être à la « vraie » photographie : le matériel (qui coûte toujours très cher), le fait de gagner sa vie de son art, et surtout… le regard. En réalité, ces différences n’existent pas. Notamment car l’argent n’a jamais été un gage de légitimité dans le domaine artistique. Combien d’artistes aujourd’hui reconnus comme majeurs n’ont jamais gagné un sou de leur art ?

L’argument le plus problématique est celui du « regard » des « vrais » photographes, cette sorte de don extrasensible supposé être détenu de manière innée par quelques élus. A moins d’être aveugle, ce qui peut arriver, tout le monde à un regard. Celui d’un photographe émérite sera plus habitué, plus entraîné à saisir une image efficace, mais il n’en sera pas plus valable. Et un mauvais cliché de Cartier Bresson sera moins bon qu’une photo réussie par un débutant. Cela nous apprend que si la technique et l’entrainement du regard participent à la création et au style photographique de chacun, ils n’en sont pas indispensables. Un novice armé d’un smartphone peut prendre d’excellentes photos. S’il en fait une habitude, il est photographe. Comme quiconque écrit est un auteur. Dire le contraire, c’est du snobisme.

sept, par egg-head

La révolution numérique ne s’arrête pourtant pas à une question de quantité et d’accessibilité. Le numérique porte également dans ses gènes la fièvre du partage généralisé. Les appareils photo de nos smartphones ne sont pas conçus pour autre chose que pour partager des images sur Internet. Et le succès d’applications comme Instagram prouve que le public est demandeur de ce type de technologie. Avec le numérique, la photographie n’est plus seulement un art, elle est devenue un langage.

D’un point de vue technique, on constate une profonde différence de nature entre la photo argentique et sa cousine numérique. Elles n’ont même quasiment rien en commun. L’image argentique est obtenue par un jeu de lumière sur une pellicule sensible. Une fois exposé, le négatif peut être utilisé pour révéler l’image finale sur du papier photoréactif. Ce négatif est absolument unique, et les tirages sur papier sont reproductibles mais rares car chacun demande un travail en laboratoire. La photo numérique, elle, est obtenue grâce à un capteur digital photosensible, qui enregistre les informations lumineuses qu’il reçoit en pixels, sur une carte SD où un disque dur. La photo numérique est un fichier informatique, de plusieurs millions de pixels. Et comme tous les fichiers numériques, elle est reproductible à l’infini.

Plus encore, contrairement à la photo argentique, la photographie numérique contient des métadonnées. Dans le jargon, on les appelle les données EXIF. Ces métadonnées peuvent comprendre de nombreuses informations : la date et l’heure de la prise de vue, la localisation GPS, les réglages de l’appareil ou des informations liées aux droits d’auteur. Lorsqu’on partage ces photos sur la Toile, les informations EXIF sont partagées en même temps. Des services comme Instagram ou Flickr sont conçus pour taguer les photos avec des mots-clés en plus des données géographiques et temporelles.

La photo argentique n’a pas de date, elle est un objet rare, presque une relique, dont on doit prendre soin ; on la classe dans les albums, elle a une valeur en tant qu’objet. C’est ce qui lui donne sa valeur d’oeuvre d’art au sens traditionnel : un objet unique (ou très rare), nécessitant pour sa conception une réflexion esthétique et un niveau de maîtrise technique important. La photo numérique n’a pas cette valeur matérielle mais elle possède d’autres attributs. Notamment, la photo numérique par ses métadonnées devient indissociable de son contexte. Elle est non seulement datée, mais attribuée à un auteur, taguée, géolocalisée… En ceci, elle a une valeur informative et communicationnelle en plus de sa valeur affective.

Les sujets les plus photographiés par les utilisateurs d’Instagram sont la nourriture et les selfies. Mais quel peut-être l’intérêt de millions de mauvaises photos de nourriture ? Pour la collectivité, aucun. Par contre, pour les utilisateurs des réseaux sociaux, la photo est chargée de sens. En prenant en photo ma pinte de bière je ne dis pas « Voici une belle photo de bière. » mais « Je bois une #karmeliet avec @machin @truc et @bidule. » Parce qu’elle est prise par moi, à tel moment, en telle compagnie, la photo est signifiante. Elle n’a rien d’absolu ni d’éternel, elle n’a même pas besoin d’être belle, elle porte un message qui se périmera dès qu’il perdra en actualité.

Les images n’ont jamais autant inondé le monde, mais faut-il paradoxalement crier à la fin de la photographie ? Si l’on parle de la Photographie avec un grand P, celle de quelques gardiens du temple capables de maîtriser un matériel et une technique complexes, gardiens d’un « regard » quasi mystique et par là même immortel, alors oui. L’art élitiste d’hier est mort, car la rareté anéantie.

Le flot des images d’aujourd’hui est adressé. Les photos sont porteuses de sens et ne cherchent plus à devenir des icônes (ou ne devraient plus). Bref, la photographie participe à la vie comme un langage à part entière, le langage de millions de photographes quotidiens dans le monde. Comme toutes les langues elle a sa grammaire et son vocabulaire avec lesquels on peut jouer, qu’on peut apprendre ou ignorer, qu’on peut détourner ou respecter à la lettre. La nouvelle photo a également ses poètes, ses usagers et ses incultes, son argot et ses lettres de noblesse. Bref, elle fait partie de la vie de tous les jours.

Peut-on rêver meilleure place pour les œuvres d’art ?

-Saint Epondyle-

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Oh je ne me fais pas trop de soucis, il y a eu déjà des débats similaires avec les polaroïdes ou les appareils photo jetables. Et puis avant internet, on avait les insupportables soirées diapo ^^ En fait comme souvent internet catalyse et accélère des comportements déjà existants en facilitant leur diffusion.

    L’argentique était sympa car on devait énormément réfléchir avant de régler son reflex et prendre son cliché, j’ai encore mes vieux carnets de prises de notes. Chaque photo avait un « coût » en terme de développement, et l’erreur se payait au sens propre ! Maintenant avec le numérique, l’erreur est un fichier qu’on écrase en un tour de main. C’est amusant, car on pestait comme pas possible à l’époque, et maintenant on est nostalgique de ce bon vieux argentique ^^

    • En fait je ne me fais pas de souci non plus. J’avais l’air ?

      Malgré tout, c’est peut-être mon coté réac, je trouve que la notion de rareté à du bon, en tous cas quand elle ne dérive pas vers un marché de l’art pourri d’argent et un commerce de la culture industriel comme c’est encore le cas pour les DVD ou la musique.
      C’est peut-être un peu aussi pour ça que je reviens de plus en plus au dessin, pour retrouver le côté unique du résultat fini et travaillé. Même si ce n’est clairement pas la seule raison. :)

      Merci pour ton commentaire. N’hésites pas à me twitter ou me prévenir quand tu écris ici, pour éviter de tomber dans les spams. :)

  • « Avec le numérique, la photographie n’est plus seulement un art, elle est devenue un langage. »

    L’art n’est il pas toujours un langage ? ;)
    Un art et un langage devenu disponible au plus grand nombre (quoi que même du temps de l’argentique, chaque famille avait son appareil voir même son réflex). Du moins, vulgarisée surtout pour la partie développement (labo/photoshop) car pour le reste c’est resté tout aussi cher, l’optique n’est jamais devenue bon marché. :)

    J’ai lu ton article il y a longtemps mais je n’y avais pas encore répondu car j’étais dubitatif, surtout sur la notion du « regard ». Car il n’y a pas que la technique ou le hasard dans une photo, il y a aussi la personnalité du photographe, comme pour tout artiste, qui transparaitra dans son œuvre.
    Je ne pense pas que ça soit du snobisme ou autre (même si ça peut exister comme partout).
    Je pense même que plus on sentira quelque chose de commun et de particulier dans le travail d’un photographe, plus cette expression de la personnalité/ce regard, sera présente. Et, pour moi, le numérique permet juste à plus de monde de pouvoir exprimer ce regard, quand il en on un. Pour moi les photographes du début 20e ne valent pas grand choses (hors exception comme Man Ray) : ils sont restés car il n’y avait qu’eux. Aujourd’hui, je suis le travail de jeunes voir très jeunes photographes, qui me sidèrent complètement par leur sensibilité et leur rapport à l’image. Tout le monde n’a pas ça, c’est impossible.

    De la même manière que même si tout le monde peut écrire, tout le monde n’a pas forcément un style d’écriture ou quelque-chose à dire. Je pense que c’est la même chose en photo.

    • C’est vrai, l’art est toujours un langage (ou en utilise plusieurs, plutôt) et l’optique reste très chère. Mais cela n’empêche, avec les avancées technologiques on a pu court-circuiter l’accès à des appareils très chers et -en équipant tout le monde grâce aux smartphones- démocratiser le langage photographique.
      Que certains aient une sensibilité particulière à l’image et une capacité à traduire un discours ou des ressentis avec l’appareil je n’en doute pas. Mais parler d’un « regard » que seuls certains auraient est un non sens selon moi. Tous les photographes ont un regard, certains sont plus entraînés que d’autres voila tout.
      En fait, le fond de mon propos, c’est que le « talent » n’existe pas. Je réfute totalement l’idée du génie ou d’une sensibilité innée que certains auraient et d’autres non (dans n’importe quel art d’ailleurs).

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