Cosmo [†] Orbüs

L’instant d’encore après

Steam Airship, par ~Hideyoshi

[Whatever happens, I’ll leave it all to chance.
– Queen, The Show Must Go On]

Les textes !

A la suite du concours d’écriture de nouvelle année, notre jury a départagé les contributions de cinq concurrents afin d’en élire la digne suite de la petite nouvelle que j’avais rédigée en 2010 : L’instant d’après. Tâche délicate au résultat serré puisque le texte vainqueur a été choisi avec une différence de 0.3 points par rapport au challenger.

Un très bon corpus donc, que je vous invite à télécharger en version intégrale en cliquant ici ou sur la petite icone située en haut à droite de cet article. Mais avant de lire l’ensemble des très bonnes propositions de nos concurrents, c’est avec un grand honneur et beaucoup de plaisir que je suis heureux de m’associer à Rongeuse de LivresBlog à Part : troisième époque et Traqueur Stellaire pour vous présenter la nouvelle de Groucho, élue par notre jury avec une moyenne de 15,6/20.

-Saint Epondyle-

— Ce texte fait directement suite à L’instant d’après. —

L’instant d’encore après

Wladek fit pivoter le manche à balai sur la droite. Dans un bruit de métal torturé, l’Akhangelsk obliqua difficilement de 30° dans la même direction. Il fallait de bons réflexes pour naviguer sur ce terrain, pas étonnant que Stanislas n’ait pas réussi à faire plus de chemin. Perdus dans cette atmosphère étouffante, les restes de bâtiments prenaient des airs fantomatiques et n’étaient visibles qu’à la dernière seconde.

Wladek regarda autour de lui. Il ne ressentait rien. Il savait pourtant qu’il avait vécu ici dans son enfance. Il n’arrivait pas à imaginer ce à quoi avait pu ressembler ces rues désertiques. Il était trop jeune pour se souvenir, donc trop âgé pour s’en préoccuper. Ses plus lointains souvenirs dataient des évènements. Malgré tout ce qui avait été dit, il n’avait pas l’impression que cela avait été aussi terrible. Il se rappelait de la douceur des bras de sa mère qui l’agrippait, de la chaleur de son corps contre lui et de ses larmes qui lui tombaient sur le visage. C’était sans doute le passage de sa vie qui avait ressemblé le plus à une enfance.

Quelque chose attira son attention. Il arrêta l’engin dans un bruit infernal et tourna la tête vers une rue transversale. En contrebas, dans le lointain embrumé, il lui semblait voir des silhouettes. Il plissa les yeux pour mieux discerner ce qui ressemblait à un groupe d’hommes qui s’éparpillait en courant. Sous ses cornées sèches et douloureuses, les formes prenaient des allures de filaments colorés. Le temps de quelques battements de cils et il ne vit plus rien.

“Bordel de merde ! » murmura-t-il pour lui-même.

Ce n’aurait pas été la première fois qu’un pilote eût été victime d’hallucination après son réveil, mais c’était la première fois pour Wladek. Il secoua la tête et repris une gorgée d’alcool pour se ressaisir. Il touchait au but, il ne devait pas se laisser distraire par un tour de son esprit. Si Monsieur venait à apprendre cette défaillance, ils seraient rappelés sans préavis.

Sans attendre, il remit les moteurs en marche et recalcula rapidement sa trajectoire. C’était inutile de s’attarder. Il poussa la vitesse à 25 noeuds. Ce qui lui laisserait le temps de réagir si un obstacle venait à se mettre dans le chemin du vaisseau, tout en lui donnant tout le loisir de scruter les alentours et constater qu’il n’y avait pas âme qui vive. Evidemment en passant à une vitesse supérieure à la réglementation dans une zone instable, il s’exposait au risque d’être repéré par les senseurs d’une patrouille, mais il avait bien étudié les plans de la cité. Il pouvait anticiper à peu près n’importe quel danger. Du moins, à l’échelle locale.

L’endroit était un véritable labyrinthe. Si l’éducation de Wladek ne lui permettait pas de savoir exactement pourquoi des humains avaient dessinés une ville aussi verticale, il en connaissait parfaitement chaque recoin. C’était un homme de terrain, pas un historien. L’expérience lui avait appris à retenir rapidement les endroits stratégiques pour naviguer, et surtout pour se dissimuler efficacement en cas de besoin. Il appuya sur la touche de navigation. Sur l’écran verdissant posé à côté de son fauteuil apparu une carte de la région. Un point rouge vacillant indiquait leur positionnement, à quelques degrés près. Wladek se maudit une fois de plus d’avoir oublié son antique carte en papier. Il avait tendance à se méfier de ses indicateurs depuis quelques erreurs aux conséquences plus ou moins dramatiques. Selon si on aimait ou non les membres de son équipage.

La mission était délicate, il ne voulait rien laisser au hasard. Il craignait de subir le même sort que d’autres “volontaires”. Il ne se rappelait que trop bien cette équipe de démantèlement, envoyée en grandes pompes pour entraver la dégénérescence des centrales Alpha 42 et 43. On avait salué leur départ pour cette région Ouest de l’Europe, anciennement appelé « Normandie », et la foule attendait toujours d’assister à son retour triomphant. Cela faisait cinq ans maintenant. Wladek poussa un soupir. Ce n’était pas comme si on lui avait donné le choix.

Il eût le temps de profiter pleinement de ses morceaux favoris avant d’apercevoir la base. C’était un immense bâtiment, encore intact. D’après ses estimations, ils devaient être à une centaine de kilomètres de Paris. L’appareil vibra intensément tandis que le pilote cherchait un emplacement dégagé. A contrecoeur, il déclencha la procédure d’atterrissage et se leva de son poste. Il remarqua que les vibrations avait fait sauter son disque. « The show must go on » bouclait sur un couplet. « Whatever happens, I’ll leave it all to chance (Quoiqu’il arrive, je laisserai tout au hasard.) ». Wladek serra les dents en coupant le son.

Il enregistra un message à l’intention de Libovski. C’était la procédure de sécurité en cas de sortie. Un capteur relevait ses signes vitaux et s’il devait lui arriver quelque chose, son copilote serait automatiquement sorti de son sommeil artificiel. Grâce au message, il aurait toutes les informations nécessaires pour agir.

« Bon, fît Wladek dans le magnétophone, nous sommes bien arrivés. Je sors. Si cette satanée machine te réveille, n’oublie pas de me faire un appel radio avant de mettre les voiles. Je t’en voudrais si tu me laissais sur le terrain à cause d’un problème technique. »

Il enfila sa combinaison, en veillant à ne pas laisser le moindre interstice entre les couches de son vêtement qui aurait pu laisser l’air s’infiltrer. On pouvait reprocher beaucoup de choses à l’Akhangelsk, mais il était encore étanche et c’était l’essentiel. Qui pouvait savoir quels poisons contenaient ce brouillard. Le pilote entra dans le sas. D’un coup ferme de la main, il pressa sur le bouton d’ouverture qui poussait sur la tôle grise comme un champignon rouge lumineux. La sonnerie caractéristique annonça l’ouverture de la porte. Comme à chaque fois, Wladek anticipait les bruits à venir : le chuintement des joints, le cliquetis indiquant le déploiement de l’escalier, puis le sifflement du vent dans ses écouteurs.

Le passage dégagé, il s’aventura à l’extérieur. Il ne prêtait plus attention au manque de visibilité, ce qui le gênait le plus était la lourdeur de sa tenue. Ses membres étaient encore sous le choc de sa longue inactivité et les cinquante kilos de la combinaison rendaient chaque pas difficile.

Il se dirigea vers la porte principale qu’il distinguait à quelques mètres sur sa gauche. Le bâtiment ne semblait pas avoir de fenêtres, ni aucun système de sécurité. Les édifices officiels arboraient généralement une rangée ou deux de barbelés réglementaires derrière leurs hauts grillages électrifiés. Pas celui-ci.

Au-dessus de la porte en métal, une simple caméra de surveillance l’accueillit avec toute la chaleur dont pouvait faire preuve son clignotement irrégulier. Plus il approchait du but, plus Wladek avait l’impression d’être coincé dans un bocal. Il s’astreignait à oublier la sensation désagréable du tissu collé par la sueur à sa peau et à ne pas tenir compte de ce mauvais pressentiment qui le gagnait. De ses doigts rendus épais par les gants, il composa le code que lui avait donné Monsieur. 241257. Wladek ne partageait décidément pas le sens de l’humour de ses employeurs.

Des jets de gaz blancs furent propulsés quand les battants s’ouvrirent. A en juger par le calfeutrage de fortune, c’était une bâtisse ancienne qui avait été aménagée bien après le drame. Heureusement le sas semblait bien isolé. Lorsque la porte se referma et que les bruits de ventilations cessèrent, Wladek consulta le cadran de son compteur. Tout était normal. Non sans efforts, il retira son casque. La sueur coulait à grosses gouttes sur son front et sur son crâne rasé. Bien qu’essoufflé, il défit sa combinaison avec précaution et se faufila dans le passage qui menait à l’intérieur.

Un long couloir s’étendait dans la pénombre. Les néons s’allumaient en crépitant sur son passage, baignant peu à peu l’endroit d’une lumière blanche et froide. Première salle à droite, sas du fond et seconde galerie au bout du corridor. Wladek se remémorait les indications en avançant. Il s’arrêta devant l’immense bloc métallique qui fermait le chemin. La peinture écaillée ne permettait plus de distinguer le grand cercle rouge et les sigles qui avaient été apposés dessus. Il fit coulisser le loquet qui permettait d’accéder au hangar, saisit la poignée et fit rouler le mécanisme d’ouverture.

Le vaisseau apparut comme un énorme insecte devant lui. Monstre d’acier et de fer, il trônait au milieu des outils laissés à l’abandon et des machines complexes en partie désossées. Il avait été prévenu de ce qu’il avait à faire, pas de l’ampleur de la tâche. Qu’importait les consignes de sécurité, il allait devoir réveiller Libovski.

– Groucho – 2012

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