Cosmo [†] Orbüs

[Calendrier de l’Avent] Conte parisien

December in Paris, par ~Lucem

[Après 20h un soir de réveillon,
c’est plus que calme.]

~ Cet article est fait partie du Calendrier de l’Avent organisé par la blopine Rongeuse de Livres,
pour la date du 24 novembre 2012. ~

24 décembre 20**,

En raccrochant le téléphone, je savais que la soirée s’annonçait mal. Au bout du fil maître Kazhinski mon avocat. Malgré ses tarifs prohibitifs, ses costumes trois pièces sur-mesure et son air grave de grand professionnel, il n’a pas eu mieux à m’annoncer ce soir que de mauvaises nouvelles. Un nouveau témoignage compromettant, la réouverture du dossier et fatalement, tôt ou tard, la preuve de trop.

Le bureau est plongé dans l’obscurité, un bureau immense seulement éclairé par la lumière blafarde de l’écran de mon ordinateur, et celui de la télévision -son coupé- diffusant les images d’une chaîne d’information continue. Apparemment les journalistes étaient eux aussi au tribunal, et les gros titres s’affichent déjà à l’écran : « Un nouveau témoin dans l’affaire de la place Vendôme ! » L’envoyée spéciale dans son tailleur gris évoque sans doute les éléments précédents du dossier, et revient sur les nouveaux rebondissements d’aujourd’hui. Pas besoin de l’entendre pour deviner ce qu’elle dit. Connasse diffamatrice.

Déjà mon téléphone portable sonne. C’est le premier ministre. « Par pitié dites-moi que vous n’avez rien à voir avec ça Arthur ! » Et s’ensuit une heure et demie de monologue sur l’exemplarité de la fonction, la nécessaire prudence à adopter dans ce genre de situation, « l’inquiétude légitime » du président, et la position difficile dans laquelle il se trouve. Par ma faute. Je laisse passer l’orage tandis qu’a la télévision les gros titres se succèdent sur toutes les chaînes. « Corruption au plus haut niveau« , « Le ministre en sursis« , « Scandale à la Justice« … Je rassure le premier ministre, non je n’ai rien à voir dans cette affaire, non je ne sais pas de quoi il est question, et non je n’ai jamais eu connaissance de tels agissements avant aujourd’hui. Bien sûr, je me tiens à l’entière disposition du juge en charge du dossier s’il souhaite recevoir mon témoignage. Je promets de faire rédiger un communiqué en ce sens par mon service de communication dès ce soir.

« Je n’ai jamais douté de vous Arthur. Et vous avez toute ma confiance. Mais c’est maintenant à vous de faire le ménage. » Tout ce qui est dit avant « mais » ne compte pas. Je remercie le premier ministre, le rassure à nouveau sur les dispositions immédiates que je vais prendre pour rattraper la situation. « Je sais que je peux compter sur vous Arthur. Appelez-moi demain à 13h. Désolé de vous avoir dérangé ce soir, passez un bon réveillon et joyeux Noël. »

Je raccroche le téléphone. Trois nouveaux messages, et autant d’appels manqués. Visiblement la nouvelle a déjà fait le tour de mes connaissances et collaborateurs. Le seul texto sans lien avec l’affaire émane de ma femme. « Pense à te changer, et à être là avant 8h. » Seulement occupée par son repas de réveillon, elle n’a surement rien entendu pour l’instant de la chasse à l’homme qui se prépare. Ce soir, pas un des invités ne fera de commentaire sur le sujet, bien que chacun l’aura en tête. J’imagine déjà lesquels annulerons leur venue en dernière minute pour ne pas s’afficher avec un ministre corrompu  en période d’élections. C’est important de pouvoir compter sur ses amis.

Je coupe mon téléphone, j’éteins la télévision et jette un oeil à la messagerie de mon ordinateur. Seize nouveaux messages. Je ferme le clapet de la machine, plongeant le bureau dans une pénombre que rompt à intervalles réguliers le clignotement orange de l’interphone. Je le débranche lui aussi, et me dirige vers le bar à côté de l’immense baie vitrée qui donne sur la place.

En me servant un verre de cognac, je jette un oeil par la fenêtre derrière les épais rideaux. Les décorations de Noël illuminent le tapis neigeux de leur lumière orangée. Sur le trottoir, l’agent de garde se réchauffe tant bien que mal dans sa guérite vitrée. Peut-être écoute-t-il la radio, et se demande-t-il pourquoi on lui demande de rester seul dans le froid le soir de Noël pour protéger un ministre corrompu. Mais comme le dira le communiqué qui paraîtra dans la nuit, je suis innocent et scandalisé des accusations portées contre moi. En outre, je suis fermement décidé à engager une guerre contre les brebis noires de la République dont le comportement irresponsable est impardonnable.

Je me ressers un grand verre de cognac, et m’assied dans un des fauteuils tapissés de velours. Toutes lumières éteintes, je savoure quelques instants de silence et de tranquillité. A l’heure actuelle, sans doute aux quatre coins de Paris les journalistes de garde doivent taper frénétiquement sur leurs claviers, le président et le premier ministre doivent parler de moi au téléphone, et prévoir ma destitution prochaine. Mais assis dans mon bureau, tous appareils débranchés, je reste curieusement serein.

Sur le divan est posé avec soin le smoking que je suis censé mettre ce soir, emballé dans sa housse de pressing. Je décide de me déshabiller complètement, et retourne près du bar pour me servir une flûte de champagne cette fois. La pire tempête médiatique s’apprête à me tomber dessus, chacun va salir mon nom et mon travail, mes collègues et mes amis vont me tourner le dos un à un. Et lorsque je ne serai plus rien, mes restes seront jetés à la vindicte populaire qu’attisent des médias à la soif de scandale inextinguible. Après trente ans de politique, j’ai trop d’exemples en tête pour me leurrer à ce sujet. Mais pour le moment je me sens bien, totalement nu dans l’obscurité silencieuse de mon bureau de quatre-vingt mètres carrés. J’attaque maintenant le champagne directement au goulot. Puis je décide de revêtir mon smoking.

Veste, plastron, chemise blanche immaculée, boutons de manchette en argent, noeud papillon, le tout sur mesure. Je chancelle légèrement en m’admirant dans le miroir. Un petit coup de peigne et je serai parfaitement présentable, aussi impeccable qu’a un enterrement. Sur mon téléphone, huit nouveaux messages et six appels manqués. Il est 20h19 et je suis en retard à mon dîner de réveillon. J’envoie un message à ma femme : « Commencez les toasts sans moi. » Puis, je téléphone à mon chauffeur pour lui demander de préparer la voiture. Derrière la vitre la neige tombe drue à présent. La lumière des décorations se reflète sur les flocons silencieux et depuis le cinquième étage la place me parait bien loin.

Quitte à ne pas être à l’heure, j’ouvre la fenêtre et laisse l’air glacial du dehors envahir le bureau. Accoudé à la balustrade de pierre du balcon, j’observe l’activité sur la place du ministère. Après 20h un soir de réveillon, c’est plus que calme. Tous les immeubles autour sont éteints, le quartier accueille plus de cabinets d’avocats que d’habitants. Un peu plus loin, on entend tout-de-même les quelques voitures qui circulent dans la rue Saint-Honoré.

Sur mon portable les messages commencent à s’accumuler, bourdonnement trop concret d’une réalité que je cherche à fuir. Dans les vapeurs de l’alcool, je compose avec difficulté un « Joyeux Noël ma chérie » pour ma fille à New-York. Puis je dépose le téléphone sur le divan en revenant dans le bureau. La brise du soir s’engouffre dans la pièce, faisant voler quelques papiers. Malgré le froid qui m’enveloppe et raidis mes muscles, je sens la chaleur qui circule dans mon corps, rendant plus éthéré encore ce lieu si familier, et mes mouvements plus aléatoires. Je noue mes lacets tant bien que mal avec des gestes hésitants. A présent, tout va pour le mieux. Demain la vie reprendra son court mais pour le moment je me délecte de chacune des secondes qui s’égrainent silencieusement dans l’air givré de la nuit. Je me dirige vers le balcon et enjambe la balustrade. Sans un son, je lâche prise et laisse la nuit m’emporter.

-Saint Epondyle-
Texte écrit pour le Calendrier de l’Avent 2012

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