Cosmo [†] Orbüs

Cadavre exquis de l’été – Ouverture

~ Texte rédigé par Funky dans le cadre du Cadavre Exquis de l’été. ~

[Vivre dans l’attente, ce n’est pas vivre.]

Ève,

Cela fait tellement longtemps que je ne t’ai pas vu, que je ne t’ai pas parlé. Tu me manques tellement ! Et ce ventre plein de vie ! Peut-être pourrais-je le sentir bouger maintenant ? Je suis sûr que tout va très bien se passer. As-tu réfléchi au prénom ? J’avais pensé à Lucas si c’est un garçon, ou bien à Laura si c’est une fille, mais je sais que tu n’es pas trop partante pour ces deux-là. Je suis sûr que tu feras le bon choix. Le prénom, c’est important.

Tu vas m’en vouloir, mais j’espère que tu comprendras. Ève, pardonne-moi. Pardonne-moi de ne pas être là à ce moment si important de notre vie. Je ne serai pas là au mois d’Août pour la naissance de notre bébé. Cela m’attriste terriblement, mais je n’ai pas le choix. C’est encore le Travail.

Jamais tu ne m’as vu pleurer n’est-ce pas ? A l’enterrement de notre premier enfant, pas une larme, tu ne comprenais pas. Tu m’en as voulu, et tu m’en veux toujours. Quand tu te mets en colère, je la vois cette haine dans tes yeux, celle qui veut me frapper, encore et encore, jusqu’à ce qu’une larme coule enfin sur ma joue. Je le vois ce regard haineux qui demande sans cesse « Pourquoi ? Pourquoi je souffre et pas toi ? » C’est vrai, comment ai-je pu ? Ai-je seulement des émotions ? Toi à côté qui t’émeus d’un rien, et moi impassible même face à la mort, comment peux-tu m’aimer encore ?

Aujourd’hui je pleure. C’est une sensation étrange. Cette gorge douloureuse qui se serre, le visage qui se déforme, l’envie de tout arrêter et de s’effondrer dans le noir, le goût de l’eau salée. Peut-être serais-tu heureuse de me voir pleurer, pour la première fois. Peut-être une partie de toi me haïrait moins si elle voyait qu’en moi un être humain a survécu à ces années, à ces erreurs, à cette vie dont personne ne veut et dont personne ne se souviendra jamais. Personne, sauf toi. Peut-être serais-je un écho lointain dans ton esprit, un souvenir brumeux ou une migraine lancinante qui murmure tristement « cet homme t’a rendu heureuse… avant ».

J’aimerais tellement te retrouver, te revoir une dernière fois et sentir ta peau, ton étreinte. Voir la vie dans ton visage et grandir dans ton corps. Quelle formidable femme tu fais ! Et moi qui ne te l’ai jamais dit ! Jamais quelqu’un ne m’aura rendu si heureux, ne m’aura à ce point transformé. Ce que je suis aujourd’hui c’est toi qui l’as modelé, l’humain qui est en moi, c’est de toi qu’il est né, et ce cœur qui palpite, c’est pour toi qu’il saigne à jamais.

Notre couple, notre mariage, notre petit monde, tous se meurent. L’absence porte avec elle cette putain d’odeur d’essence, et ravive toutes les brûlures, jusqu’à la plus petite incandescence. Tu mérites tellement mieux que de vivre dans cette cage que je nous ai façonné. Vivre dans l’attente, ce n’est pas vivre. Je ne pourrai jamais te rendre heureuse. « Ce n’est qu’une étape » ai-je dit souvent. Aujourd’hui je prends conscience que ces étapes ont tracé un chemin qui sans cesse m’a éloigné de toi. Et loin de toi, je n’ai plus rien, juste un Travail qui me demande toujours de franchir la prochaine étape.

Mon Travail, c’est lui qui nous tue. Au début, Il devait nous aider, nous nourrir. Il donnait sans cesse, et demandait toujours plus. Il m’a pris mon temps, puis Il s’est emparé de mon corps, et enfin Il a absorbé mon cerveau. Tu n’as jamais su exactement ce que je faisais, et peut-être est-ce mieux ainsi. Si tu savais, tu serais tellement déçue ! Peut-être crois-tu encore que j’ai des idéaux, des principes inaliénables sur lesquelles repose fièrement mon identité. Comme tu tomberais de haut ! Tout cela je l’ai vendu à l’Union, au Travail. J’aurais tellement aimé que tout soit différent.

Je ne suis pas à ma place ici, je suis un étranger parmi les fous, ou peut-être est-ce le contraire. La scène qui se déroule perpétuellement devant mes yeux est absurde, mécanique et rythmée par les heures de repas, de repos, sans répit. Notre rythme biologique est volontairement décalé, les journées artificielles durent 28 heures pour augmenter notre rendement, le Soleil artificiel est un néon de Sodium qui s’éteint quatre heures à chaque cycle, les repas artificiels sont une soupe de médicaments et de produits dopants. Quant aux Soldats Artificiels, ils patrouillent aux mêmes heures, aux mêmes endroits et ne sont pas doués de parole. On peut encore parler à ses collègues, ça Ils ne l’ont pas automatisé, mais même eux ils sont rythmés, désabusés et obnubilés par le Travail. Point d’acteurs ni de figurants, mais des hommes et des femmes à qui tout a été retiré. Cette mascarade, c’est cela leur identité désormais, et ils s’y accrocheront jusqu’à la mort, de peur de ne plus exister. Suis-je le seul à voir que de vivre ils ont déjà cessé ? Et je sombre avec eux, un peu plus à chaque fois. Ce n’est pas facile d’être différent tu sais…

Jour après jour, chacun de nous vend un peu plus son humanité, ses rêves, son sens de l’humour. En six mois, ma vue a tellement baissé que je ne me reconnais plus dans la glace, j’arrive tout juste à deviner que mes cheveux sont devenus blancs. Tu trouverais cela sexy peut-être, mais je doute que le reste vieillisse aussi bien. Le Travail n’a jamais été aussi stressant, l’Union n’est jamais satisfaite des résultats. La Guerre moissonne les soldats, et l’Union moissonne les gens.

La semaine dernière, Michaël a pété un câble. C’était la première fois dans mon service. A midi, tout semblait normal, et quand il est revenu, c’était un autre homme, un forcené. Il avait les yeux ruisselants, son cerveau charriait de l’eau et du sang sous la pression cumulée des derniers mois. Il a sorti un couteau volé à la cantine et a poignardé à plusieurs reprises la femme de service, machinalement. Tout s’est passé si vite. Quand je me suis mis à terre sous le bureau, Ils l’avaient déjà criblé de balles et mes oreilles étaient déjà sourdes. Le temps de  balayer les chairs à demi-tièdes, Ils ordonnaient déjà de se remettre au Travail. Mon collègue, avec qui j’avais parlé le matin même, s’était fait descendre, et le Travail devait reprendre. Les réticents se voyaient attribuer un Soldat Artificiel, et on ne sait pas comment ils sont programmés, quelle est leur réponse sensorielle. Alors le Travail a repris. Non seulement nous étions sourds, mais nous étions aussi aveugles et amnésiques, aphones et paralysés, les jambes coupées par la peur, la tête replongée dans le Travail.

Je suis tellement usé que je ne me sens plus bon à rien. Mes mains sont martelées par le clavier, mon dos se tasse sur mon siège, mes jambes fondent d’oisiveté, et ma tête est saturée de chiffres et de données. Plus le temps passe, et plus j’ai envie moi aussi, de me lever de cette putain de chaise, et de tous les buter. En quelques secondes, tout disparaîtrait. En fait, cela passerait inaperçu. Personne n’est irremplaçable.

Ève, je L’ai découvert. Je ne sais pas si tu te rends compte. J’ai trouvé la Solution. C’est arrivé l’autre jour. Tout cela tient à peu de choses finalement. Les chiffres défilaient sur l’écran, je pensais à toi, à notre enfant. Je regardais les chiffres mais je ne les voyais pas. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, devant l’écran, les yeux ouverts, sans rien voir. Quelques heures tout au plus, et je me suis endormi. Je ne sais pas de quoi j’ai rêvé, je ne savais même pas que j’en étais encore capable ! Mais quand je me suis réveillé, elle était là, née de mes pensées. La Solution Définitive, celle qui mettra fin à la Guerre.

Imagine un peu ! La Paix pour l’éternité ! L’hégémonie incontestée de l’Union… Personne ne sait, tout cela n’est qu’une idée plantée dans mon esprit, mais bon sang quelles conséquences pour l’Humanité ! Pourquoi moi ? Suis-je plus intelligent ou plus fou que les autres ? Et tout ce poids sur mes épaules, alors que tout cela n’est qu’une idée !

Tu sais, je ne pourrai pas la cacher très longtemps, je ne pourrai pas l’oublier non plus, et tôt ou tard, Ils l’extrairont de mon cerveau, comme Ils ont extrait tout le reste.

Ève, je ne veux pas de la Paix, je ne veux pas de l’Union. Elle m’a tout pris, je ne veux plus rien lui donner. Cette idée, je vais la tuer, et peut-être tuerai-je l’Union avec elle. A mon enfant je veux léguer un autre monde que celui-là.

J’espère que tu comprends. Je dois tout détruire. Le Travail est terminé.

Adieu, ma chérie.

 -Funky-

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