Cosmo [†] Orbüs

Cadavre exquis de l’été – Final

~ Texte rédigé par L’Ours dans le cadre du Cadavre Exquis de l’été. ~
Ce texte fait directement suite à l’Ouverture de Funky et au Développement de Groucho.

[Un organisme tentaculaire à l’échelle de la planète, un organisme victime d’un virus :
des rebelles avides d’un concept vide de sens, la liberté.]

Question : Que s’est-il passé ? demanda la voix de synthèse de manière parfaitement lisse.

Pourtant, derrière cette question, l’on ressentait une sorte d’angoisse latente. C’est le genre de propos que l’on profère lorsqu’il ne nous reste qu’une seule question à poser avant un événement majeur, quoiqu’un humain l’eut probablement formulé différemment. L’au-delà révèle peut-être la réponse, mais pour une machine amputée de la plupart de ses capacités cognitives, le besoin de comprendre s’ancre dans le présent, sur l’instant, sans réellement se projeter sur l’utilité future de la réponse. Serait-il plus cruel de lui répondre, sachant qu’elle n’a aucune chance de percevoir la portée d’une telle vérité, ou au contraire de lui affirmer qu’elle ne peut pas comprendre de quoi il en retourne ? Au Diable la cruauté, se disait l’homme qui lui offrit la réponse la plus simple qu’il pouvait lui sortir :

– La guerre est terminée. L’Union n’a plus lieue d’être.

> Question : Qui a gagné ? ronronna à nouveau le haut parleur numérique.

– L’Union a perdu, déclara l’humain.

> Affirmation : Ceci est improbable.

L’homme souffla un juron entre ses dents. A quoi bon discuter avec une machine ?… Il n’était pas là pour la convaincre. Il souleva la gatling et en braqua le canon vers l’unité principale d’alimentation.

> Question : Que faites-vous ? S’inquiéta la mécanique inexpressive.

– Je te cloue le bec, saleté de machine !

Affirmation : Ma disparition ne fera que…

Le rugissement de l’engin couvrit les propos de l’intelligence artificielle. Les puissants impacts de balle percèrent les protections du bloc d’alimentation et l’endommagèrent sévèrement. Les sautes de tensions provoquèrent une multitude de court-circuits dans l’installation et des étincelles jaillirent de toutes parts. Le système d’alimentation fut anéanti en un rien de temps et alors que le moteur de la mitrailleuse s’arrêtait lentement, les condensateurs de la machine, en se vidant, permirent à l’ordinateur de poursuivre sa phrase avec une modulation étrange :

…ne aaauuu chaAAaaooOOOoss…

– Rien à foutre ! Lança l’homme en lâchant son outil de destruction qui tomba lourdement sur le sol.

Il fit demi-tour et s’en alla. Tout était bel et bien fini. Mais son coeur était rempli de colère et il avait envie de hurler sa rage. Il croisa l’un de ses collaborateurs en sortant de la pièce sécurisée dont les accès avait été démolis à l’explosif les uns après les autres. Sans doute l’individu s’inquiétait-il du raffut qui venait de se produire, mais le visage déformé de l’homme le convainquit de ne poser aucune question.

– Coule tout ce qu’il y a là dans le béton ! Ordonna l’homme en colère. Qu’on ne puisse plus jamais le déterrer ! Et garde ça pour toi !

Seth Gershwin venait ainsi de mettre le point final à ce conflit absurde, une rébellion de quinze ans à lutter contre l’Union. Une rébellion commencée sans lui alors qu’il avait à peine douze ans. Dès sa majorité, il avait rejoins les rangs rebelles et son intelligence et sa détermination, ainsi que les pertes successives des membres de l’état-major avait fait de lui le chef de la rébellion à vingt-trois ans, l’année où il avait rencontré Laura. Il aurait aimé signer son oeuvre destructrice et la dédier à son amour perdu, mais cela ne lui aurait aucunement rendu justice. Et c’est bien de cette situation ubuesque que Seth tirait sa colère. L’Union n’était pas seulement le modèle, le moule et l’expression d’une société, c’était aussi un mensonge. Mais désormais, tout ce pour quoi il avait œuvré révélait bien autre chose.

Comme toute guerre qui donne à ses vainqueurs le droit d’écrire l’histoire comme bon leur semble, celle-ci accordait à Seth, leader de la rébellion inspirée par sa tendre Laura, le droit d’enterrer des vérités pour en établir de nouvelles. Sur son chemin, il dit à tout ceux de ses hommes qu’il croisa que la guerre était terminée. « La guerre est terminée », pas « nous avons gagné ». Une nuance sémantique révélatrice de son état d’esprit que personne ne remarqua dans la liesse générale. De retour du Centre, le point névralgique de l’Intelligence de l’Union, l’IU qui, au lieu d’être le siège d’un conseil d’humains privilégiés était un ordinateur programmé pour assuré la paix mondiale et qui paradoxalement menait une guerre permanente contre ses détracteurs, le meneur se posa dans son quartier général, dans une pièce isolée où il organisait jadis ses opérations. Les lieux étaient saturés d’odeurs de sueur et de poussière, de poudre et de graisse, de métal et de rouille, mais Seth pouvait encore y déceler le parfum de Laura, comme si elle hantait toujours les lieux. Il y resta longuement assis dans l’obscurité et le silence avant d’allumer son vieux modèle d’ordinateur et de commencer à compulser mécaniquement divers fichiers.

Il s’attarda sur la lettre numérisée à l’origine de tout. C’était le concepteur d’A.D.A.M. qui l’avait écrite. Une déclaration d’amour poignante d’un Parfait Génétique à une Naturelle. Laura croyait et prétendait qu’il s’agissait de son père biologique. C’était un Calculateur classé C7.2. Se reproduire avec une Naturelle était évidemment interdit par le programme eugénique, mais ce Calculateur là n’était pas n’importe qui. L’amour l’avait transformé. Et cela avait commencé à semer les graines de la destruction dans l’IU. L’IU qui engendrait les Calculateurs dans des cuves et qui en employait des milliers dans son réseau pour compulser les milliards d’informations dont elle devait tenir compte pour gérer le monde. Si les Calculateurs avaient été des extensions de cette fameuse IU, les autres classes sociales calibrées et admises dans le circuit eugénique en formait le corps, du plus aisé des ministres au plus pauvre des ouvriers en passant par les plus agaçants des Censeurs de la Pensée. L’Union n’avait jamais eu d’autres ennemis que ceux qui refusaient ses bienfaits. Car l’Union avait aboli les frontières, unifié les peuples, imposé une langue et une culture unique, et modifié l’histoire. La seule guerre, la seule lutte que l’Union s’acharnait à mener était contre la liberté. L’Union avait forgé en cela ses propres opposants.

Même Laura avait cru qu’il y avait autre chose. Même Laura avait cru qu’il y avait un véritable ennemi. Tout ceux qui étaient au cœur du système imaginaient qu’il y avait une classe sociale de privilégiés. Et bien après la mort de sa compagne, c’est ce que Seth avait espéré découvrir là-bas dans le Centre IU de Méga-Genève. Tout cela aurait eu un sens si des humains avaient profité du système pour vivre au dépend des autres, cela aurait eu un sens de découvrir une société cachée de nantis, comme l’histoire passée et effacée du monde en regorgeait. Mais au contraire. Il n’y avait que l’IU. Rien d’autre qu’une machine sur laquelle reporter sa rage, rien d’autre qu’une logique stupide convaincue d’avoir à sauver la race humaine d’on ne sait quelle menace.

Cette tentative absurde de formater l’ensemble de l’humanité, n’avait abouti qu’à la destruction massive de l’expérience que l’Union représentait. Seth pesta intérieurement. Il se rendait compte combien l’IU avait raison. Son dernier mot prenait à présent tout son sens. Car après avoir détruit ce qui unifiait le monde, il ne restait plus que le chaos. Seth avait mené une guerre implacable contre ce qui permettait au monde de vivre, à défaut de pouvoir évoluer. Qu’allait-il devenir à présent ? En faisant ce qu’il croyait être juste au nom d’un amour inconditionnel du libre-arbitre, ne venait-il pas de commettre la pire des erreurs ?

Et tout partait d’A.D.A.M.. Car les Calculateurs, en tant qu’extension de l’IU en était aussi l’essence. Rien de ce que cette créature artificielle décidait n’avait dû se faire sans leur accord, bien qu’ils n’en aient pas eu conscience. La vision de l’IU avait été à ce point naturelle et logique que l’esprit de ruche ainsi créé était représentatif de l’humanité. Car c’est l’humain, aussi génétiquement amélioré et sélectionné soit-il, et l’humain seul, qui était fondamentalement à la tête de tout ça. Une société entièrement bâtie sur sa préservation. Un organisme tentaculaire à l’échelle de la planète, un organisme victime d’un virus : des rebelles avides d’un concept vide de sens, la liberté, attendu qu’il la possédait déjà. Seth venait de tuer ce monstre d’une balle dans sa tête numérique comme il l’aurait fait si cela avait été un ou plusieurs hommes. Une balle dans la tête, comme pour cet homme sur la vidéo d’une caméra de surveillance qui se déroulait en boucle sur son écran. L’un de ces Calculateurs anonymes devenus fous, vingt ans plus tôt, dans un centre de calcul tout aussi anonyme et dont la masse encéphalique avait été réduite en purée par les Soldats Artificiels, comme si déjà criblée de balles, la victime avait poussé le vice à ce que rien ne subsiste d’elle, afin que jamais personne ne sache ce qu’il avait fait… A.D.A.M..

Seth ouvrit son logiciel de courrier électronique. Le brouilleur de communication s’activa aussitôt. S’il restait encore des Centres de Calcul actifs dans le monde, tout ce qui entrait et sortait de cet ordinateur sur le réseau ne serait que de la purée numérique pour eux. Le meneur de la rébellion sélectionna une liste de diffusion, celle des chefs des cellules de l’organisation. Et il écrivit un message sommaire :

« Avons éliminé le contrôle central de l’Union. Finissez le ménage dans vos régions. SG »

Il envoya le message et se renversa dans son fauteuil. Il pleura. Le jour de la mort de Laura, tuée il y a cinq ans lors d’une attaque d’un Centre de Travail, il n’avait pas versé une larme. Aujourd’hui enfin, il pouvait en faire son deuil. La gorge sèche et le cœur serré, les larmes roulèrent sur ses joues. Elle était la fille de celui qui avait créé le programme A.D.A.M. et qui avait, par ce geste, initié le changement. Personne, pas même Laura, n’avait su en quoi ça consistait. Et la seule tentative de Laura pour le savoir s’était soldée par un rapport sans intérêt qui décrivait A.D.A.M. par ce seul nom et le protocole d’acceptation du programme par l’IU dont les rebelles ignoraient la nature jusqu’à aujourd’hui.

La révolution s’était passée de cette information pour se réaliser. Le fonctionnement de l’IU et les étranges décisions qui avaient lentement donné l’avantage aux rebelles résultaient probablement d’A.D.A.M.. et il était moins important de savoir pourquoi ce programme pouvait autant influencer le bon fonctionnement d’un gouvernement que d’en tirer bénéfice. Laura prétendait le savoir. Et avant de mourir, elle avait fait promettre à Seth de n’ouvrir le « Dossier » que le jour où la société de l’Union serait tombée. Il possédait une clé, pendue à son cou par un lacet. Il la récupéra et la regarda fixement : le dernier objet qu’elle lui avait confié. Et cette clé ouvrait une boîte que Laura avait remisée sur une étagère ici.

D’un air las, il se leva, s’empara du coffret et se rassit. Il l’ouvrit avec la fameuse clé et récupéra deux objets à l’intérieur. Sur le premier, un carton blanc, étaient écrit quelques mots qui intriguèrent Seth autant qu’ils firent battre douloureusement son cœur :

« Je suis désolée. Je t’aime. Laura. »

Passée sa surprise, mais le palpitant à la limite de la tétanisation, il manipula le second objet, un support de stockage numérique, qu’il enficha dans l’unité centrale de son ordinateur. Presque aussitôt, un fichier s’ouvrit et s’afficha devant ses yeux. Il le lut une première fois. Puis une seconde. Après quoi, presque mécaniquement, il sortit son pistolet de son holster, posa le bout du canon sur sa tempe, et tira.

« Rapport d’intégration de programme réédité le 2105-0213
Programme : A.D.A.M.
Description : <confidentielle>
Développeur : Calculateur C7.2 Darwin Ingalls
Approuvé par l’IU le 2082-0603
Mis en service le 2082-0604

<section détaillée confidentielle décryptée le 2105-0213>
A.D.A.M. : Application de Développement de l’Affection Motrice
Ce programme est conçu pour permettre à l’IU de développer ses sentiments et lui faire ressentir des émotions semblables à celles de l’homme, dans le but de pousser l’IU à élaborer sa propre compréhension du concept d’humanité et à améliorer la vie de tous les citoyens de l’Union.« 

-L’Ours-

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15 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Superbe final pour ce cadavre exquis !

    Merci donc encore une fois à toi L’Ours, à Groucho et à Funky de vos participations, c’était du grand art, une histoire cohérente et bien faite, un univers sympa comme tout et des styles variés. Bref, une expérience à renouveler !

    Une écriture sous contraintes ça vous tente ? :D

  • Quelques détails peut-être pas dus au hasard :
    – celui qui fait évoluer le programme s’appelle Darwin (Darwin Ingalls)
    – Laura, sa fille, s’appelle donc Laura Ingalls (la petite maison dans la prairie)
    – Le père de Laura Ingalls (la vraie), s’appellait Charles (=> Charles Darwin)

    Je vais peut-être chercher un peu loin…

    • Bien vu Florian, je suspectais une référence chez les Ingalls, mais je n’avais pas tout vu. On noterai aussi que la femme dans l’Ouverture de Funky s’appelle « Eve » et le programme d’IA « ADAM ». Coïncidence ? Je ne crois pas.

      L’Ours > L’écriture sous contrainte, c’est ça. Et on peut y ajouter (c’est l’idée) des thèmes, expressions ou mots obligatoires à caser dans le texte. Des contraintes.
      Pour le 45, je n’ai guère le temps malheureusement. :D

      • Sinon, A.D.A.M. est cité dans le second texte, je n’ai fais que le reprendre et lui donner un sens. Cela dit, il y a bien un autre oeuf de Pâques en rapport avec Adam et Eve ;) . Lequel me permet de faire un autre clin d’oeil.
        Il y en a un autre un peu moins évident pour les non-informaticiens. Après ça et tout ce qu’à dit Florian, si vous en trouver encore, c’est totalement indépendant de ma volonté ;)

  • Hé bé ! Je ne m’attendais pas à ce que ça finisse comme ça ! Le scénario résultant des trois écrits est finalement assez complexe ! Bravo à l’Ours pour ce rebondissement final palpitant !

  • Pour les oeufs de Pâcques, c’est peut-être une coïncidence mais Seth est le Dieu du chaos dans la mythologie égyptienne, ce qui n’est peut-être pas sans lien avec la destruction de l’IU. De plus, si je lis le calendrier de fin correctement, il s’est passé 23 ans entre l’activation d’A.D.A.M. (2082) et la destruction de l’IU (2105), laquelle a eu lieu le 13 février, la veille de la Saint-Valentin…

    Bon d’accord, c’est un peu capillotracté. J’ai essayé de trouver un lien avec le compositeur Gerscwhin en vain.

  • Seth est une double voire triple référence. Seth en tant que Dieu Egyptien et en tant que fils d’Eve et d’Adam. Gershwin est bien une référence à Georges, mais il n’y a pas de croisement particulier. En revanche, les initiales de Seth Gershwin sont SG comme Stargate et les unités d’explorations du programme porte des étoiles.
    Pas de truc particulier avec les dates. J’ai voulu faire quelque chose au départ et puis j’ai pas vraiment trouver de truc sympa. Pourquoi tu mets en avant cette période de 23 ans Funky ?
    Pour l’informatique, c’est IU qui a une autre signification puisque l’on préfixe des objets IU pour signifier Interface Unit ou en français Unité d’Interface. Mais il faut être un programmeur et bercer là-dedans pour imaginer cette interprétation. En l’occurrence, je n’ai pas initialement chercher à la faire.

  • 23, c’est aussi l’âge auquel Seth devient leader de la rebellion, mais je pense que ça n’a pas de lien. Peut-être vois-je le nombre 23 partout, d’ailleurs ça me rappelle un film… Mais passons.

    Sinon, je pense qu’on pourrait faire un bon film avec ça, même genre que Cloud Atlas mais avec trois personnages au lieu de 6. Quelqu’un a le mail des Wachowski ?

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