Cosmo [†] Orbüs

Analyse transactionnelle et JdR – 3. La structuration du temps

J’attaque donc le troisième chapitre de ma théorie rôlistique destinée à adapter l’Analyse Transactionnelle d’Eric Berne au JdR. Si vous n’êtes pas au fait des chapitres précédents, rendez-vous au sommaire. A l’issue des cinq chapitres de présentation de cette théorie, je prendrai un exemple complet destiné à l’illustrer dans la situation particulière du JdR.

L’AT s’intéresse aux interactions entre les individus, et plus particulièrement à la manière de structurer le temps au sein des relations sociales. Bien qu’une connaissance de base de cette théorie du comportement puisse intéresser les joueurs pour leur interprétation dans le JdR, il est évident que celle-ci est plutôt utilisable par les Meujeux qui ont de nombreux PnJ à jouer, ainsi que de nombreuses relations à tisser entre eux, et entre eux et les joueurs.

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Lors de tout contact social, les individus structurent leur relation autour du temps qu’ils passent dans cette relation, ainsi que de leur niveau de proximité avec l’autre. Les différentes manières de structurer le temps sont les suivantes.

Le retrait

En cas d’absence de relation ou d’absence de volonté de communiquer de la part des individus apparaît le retrait. Afin d’éviter de devoir entrer en relation, l’individu peut recourir à différentes occupations qui le couperont symboliquement de son interlocuteur potentiel. Ainsi, on pourra consulter son téléphone portable, allumer une cigarette, lire un panneau quelconque, juste pour ne pas avoir à communiquer. Cette situation apparaît largement dans les situations où les individus ne se connaissent pas et doivent néanmoins partager leur espace vital, comme dans une salle d’attente, un ascenseur, ou tout autre lieu public.
Si le retrait peut être utile pour éviter le contact social forcé, le fait de l’adopter systématiquement traduira généralement une volonté de se surprotéger par rapport à l’environnement. Un tel comportement peut finir par devenir franchement handicapant, voire conduire au suicide social.

Le rituel

Il s’agit du niveau le moins impliquant de la relation. Lorsque la relation entre deux individus est peu intime, il est courant de recourir à des échanges peu intenses, de pur rituel. Ainsi, en échangeant autour de sujets de pure forme  (la météo, les retards à la SNCF…), les individus pourront créer un terrain favorable avant de passer à des relations plus intenses, ou pas.
Le rituel est donc une situation de communication lors de laquelle les échanges se limitent à un strict minimum, dicté par le peu de proximité entre les interlocuteurs et/ou par les obligations sociales du moment. C’est par exemple le cas lorsqu’un individu se retrouve « contraint » de tenir une conversation avec sa famille éloignée, les amis de ses amis, les collègues de sa femme… Ainsi, les sujets de conversation resteront limités au non-impliquant, jusqu’à ce que le niveau d’intimité entre les interlocuteurs augmente, ou que des sujets d’intérêts communs soient découverts (comme les dernières performances du FC Lens ou du MFK Lokomotiv par exemple).

Le passe-temps

Au dessus du rituel se trouve le niveau de passe-temps, lors duquel la relation reste dans le domaine conventionnel, mais se développe un minimum. Comme son nom l’indique, ce niveau de relation induit plus de temps que le rituel basique, toujours à un degré non intime et non-impliquant.
Par exemple, l’individu pourra recourir au passe-temps lorsqu’il devra meubler tout un dîner ou toute la durée d’un trajet, avec une discussion plus forcée que naturelle.
Les sujets abordés pourront être un peu plus complets et variés que pour le rituel, néanmoins personne n’ira jusqu’à des prises de positions trop tranchées. Par exemple, on pourra se contenter d’un sourire entendu lors des élucubrations racistes d’un collègue, plutôt que de s’offusquer en lui reprochant des considérations que l’on ne partage pas. « Ça n’en vaut pas la peine », étant donné notre niveau de proximité avec ledit collègue. Pourtant, les mêmes élucubrations tenues par un ami proche nous feraient autrement plus réagir ; ne serait-ce que pour le convaincre de changer d’avis.

L’activité

Enfin plus gratifiante et intéressante que les précédentes, l’activité est la situation lors de laquelle les individus mènent ensemble une relation destinée à atteindre un but. Typiquement, lors d’une relation professionnelle, les différents acteurs interagissent sur une durée qui peut être très longue (plusieurs mois, voire plusieurs années) afin de mener un ou plusieurs travaux. C’est également le cas lors d’une partie de JdR dans un club dont les membres ne se cotoient qu’a travers cette activité, ou dans un club sportif par exemple. Dans ce cas, l’intimité entre les acteurs est limitée, mais suffisante pour structurer le temps de manière à créer un climat propice à travailler, ou à toute autre activité.
Toutefois, si cette forme de structuration du temps est attendue dans la vie professionnelle, il est évident que d’autres peuvent exister. Ainsi, des collègues proches pourront être en situation de Jeu voire, plus rarement, d’Intimité, et inversement.

Le jeu

Il est courant que les individus troquent inconsciemment une relation sociale naturelle contre un jeu dans lequel chacun jouera un rôle préétabli inconsciemment. Les rôles les plus communs sont celui de la Victime, du Sauveur et du Persécuteur. Bien que chacun ait son rôle « favori », il pourra adopter l’un ou l’autre en fonction des situations. Prenons un exemple.
Si votre ordinateur tombait en panne à l’instant, en vous empêchant de lire la suite de cette formidable présentation, cela serait l’occasion idéale de proposer un jeu à votre entourage direct. Ainsi, en poussant un hurlement et en maudissant votre mauvaise fortune, vous pourriez adopter la position de la Victime : « Ça ne marche jamais ! Quel ordinateur pourri ! » A son tour votre entourage pourrait entrer dans le jeu ; par exemple, votre petit frère qui passerait à proximité pourrait se placer en Sauveur et ainsi entrer dans le jeu : « Mon pauvre, utilises-donc le mien, je n’en ai pas besoin. » A l’inverse, l’avorton pourrait décider de se positionner en Persécuteur et vous dire d’un air sarcastique : « Il n’y a que les mauvais soldats qui ont un mauvais matériel ! Moi qui croyais que tu étais un geek ! » ( De fait, le frère ferait ici un amalgame honteux, mais le sujet n’est pas là.)

Autre exemple. Lors d’une soirée DVD, vous et deux de vos amis décidez de regarder le premier Matrix. Or, en introduisant le disque dans votre lecteur, l’image qui apparaît à l’écran est toute brouillée et le son inaudible ! Le DVD est manifestement rayé. C’est alors que l’un de vos amis décide d’endosser le rôle de la Victime, en fondant en larmes : « Oh ! Moi qui me faisait une joie de voir ce film ! » Le second ami pourra décider de le consoler, en prenant le rôle du Sauveur et en venant à son secours : « Allez, ce n’est pas grave, nous le téléchargerons (légalement) dès demain ! » Devant cette situation, vous pourrez décider d’entrer dans le jeu à votre tour, en prenant au choix l’un des trois rôles. Ainsi, en consolant le premier ami vous aussi, vous deviendrez Sauveur : « Oui, et d’ailleurs j’ai plein d’autres films que l’on peut regarder maintenant ! » Symétriquement, vous pourrez décider de vous faire consoler vous aussi, et donc de prendre le rôle de la Victime : « Moi aussi je voulais tant le voir ! Et maintenant la soirée est foutue ! » Enfin, vous pourrez utiliser un registre caustique et endosser le rôle du Persécuteur : « Cette image brouillée me rapelle « The Ring ». Vous l’avez vu ? » De fait, chacune de ces postures est une stratégie visant à s’emparer du pouvoir dans la relation. Pour approfondir ce sujet complexe (mais passionnant), un chapitre bonus y sera consacré ultérieurement.

L’intimité

Le plus haut niveau d’implication dans la relation est celui de l’intimité. Par définition, ce degré d’intensité dans la relation est réservé à une petite partie de nos relations sociales.
L’intimité est l’occasion d’un échange naturel en toute confiance. Il n’est pas forcément du registre amoureux et peu concerner les membres d’une même famille, un groupe d’amis soudés etc… A ce niveau de relation, on accepte l’autre sans masque ni défense, et on attend de lui qu’il nous rende la pareille. On est pleinement naturel, avec nos qualités et nos défauts.
Toutefois, cette intimité n’est pas synonyme de bonheur total et constant ; on peut très bien imaginer une situation ou les individus intimes se soudent dans l’adversité, par exemple lors d’un deuil ou d’un « coup dur » qui frapperai l’un d’eux. De manière générale, on est intime qu’avec un nombre limité de personnes. Cet état nécessite généralement de très bien connaître les personnes avec qui on le partage, ce qui limite de facto leur nombre.

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En JdR, il peut être très utile d’avoir ces concepts en tête pour le Meujeu, afin de structurer les relations entre les personnages et les PnJs, mais également entre les PnJs eux mêmes. Ce petit effort permettra de donner à vos parties un réalisme de bon ton, en particulier si vous cherchez à axer un scénario sur les relations entre les personnages du type « intrigues à la cour ».

Je prendrais par la suite un exemple complet afin d’appliquer ces concepts à une situation de JdR concrète. Le prochain chapitre sera consacré aux positions de vie, un concept particulièrement adaptable dans le cadre de notre passion commune. Entre temps, un chapitre bonus permettra de discuter en profondeur la question du « Jeu » (voir plus haut) et les trois rôles qu’on y trouve.

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3 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • J'ai beaucoup aimé votre présentation de la structuration du temps, même si je n'ai rien à voir avec les JdR (je suis étudiante en AT) ! Très drôle et pertinent. Merci

    • @Fabien > Intéressant concept, même si mon expérience en JdR m'a plutôt fait rencontrer des joueurs enclins à poutrer du monstre qu'a développer des interprétations et des émotions complexes et réalistes. Mais avec un groupe motivé et construit pour, je ne doute pas que ceci puisse être vraiment passionnant.

      @Corinne > Merci beaucoup, j'ai moi-même étudié l'AT assez brièvement, mais si j'arrive à me faire comprendre, et mieux à intéresser, des spécialistes comme toi hors-JdR, alors le pari est réussi ! :D

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