Cosmo [†] Orbüs

Le pixel et le papier

Visual Paper bird, par Ruth-Tay

[Ecrire ce n’est pas vivre. C’est peut-être survivre.
– Blaise Cendrars]

Il parait que le pixel et le papier sont en guerre. Pourtant les choses n’ont pas de volonté propre. Opposer les deux est trop souvent un tort, car en réalité l’un et l’autre n’ont rien en commun et ne sont donc pas ennemis par nature. Je suis un très gros brasseur de pixels, j’en avale, diffuse, fabrique, des milliards par semaine. Pourtant, plus le temps passe et plus je renforce mon amour inconditionnel du papier, si beau et si chargé en émotions. Contradictoire ? Je ne pense pas.

Le papier est ancien, il nous vient de l’Antiquité chinoise. Il est doux, la plupart du temps blanc, on en trouve de toutes les couleurs et de tous les grammages pour tous les usages. Il se colore sur le mode soustractif : blanc et lumineux au départ, les couleurs qu’on y ajoute l’éteignent peu à peu pour atteindre le noir. Ce qui caractérise le mieux le papier, c’est sa fragilité. Rien n’est plus pur et beau qu’une page vierge ; qu’on y trace un mot, un dessin, elle se charge de sens. Qu’on le froisse, qu’on le mouille, le papier est altéré. Toute action sur le papier est définitive, la marche arrière impossible. Si l’on change d’avis, il en gardera toujours le souvenir sous forme d’une rature, d’une déchirure, d’une trace de gomme. On pourra essayer de l’effacer, il gardera une mémoire. Le papier est vérité.

Le pixel est neuf. Il est source de lumière, stable, il semble immortel. Noir au départ, il change en permanence et peut prendre presque 16,7 millions de couleurs différentes, qui s’additionnent pour former le blanc sur le mode additif. En conjuguant les pixels, ils formeront des photos, des dessins, des mots, et même des interfaces interactives. Sédentaire ou itinérant, le pixel sait transmettre les informations venues du monde entier. Il a beau rester indéfectiblement riveté à notre écran, il nous permet de discuter avec le monde. Enfin, il est modifiable et modifié en permanence. Il change de couleur par définition, de forme parfois, revient à son état initial cent, mille fois, a l’infini. Le pixel est possible.

Paradoxalement, sur le long terme les rôles s’inversent. Le papier fragile est doué de réincarnation. Sa substance peut-être recyclée pour recréer sa matière première. La plupart de notre papier d’aujourd’hui a déjà vécu de nombreuses vies antérieures. Au contraire, le pixel mouvant est mortel. Il est même fragile, et comme toute technologie il meurt tôt ou tard, mouchetant notre écran d’un éternel point noir.

Le papier est un vivant chaleureux, le pixel une lumière froide et standardisée. Un carnet neuf est semblable à tous les autres, mais dès que je commence à écrire dedans il devient le mien, remplit de mon écriture, de mes idées, de mes ratures aussi. Intuitu personnae. Un écran n’a pas cette charge émotionnelle, il affiche des sites, des réseaux sociaux, des photos qui seront les mêmes que partout. Recevoir du courrier en bas de chez soi procure plus d’émotion qu’un e-mail, et tirer une photo numérique sur papier lui donne ses lettres de noblesse. Pourtant le pixel est beaucoup plus pratique. En transportant les idées à la vitesse de l’électricité, il nous fait entrer en communication. Dans certaines pays, il a même fait des révolutions. Le pixel est multimédia : au repos il peut former des mots ou des photos, mais s’il bouge très vite il peut devenir un film, ou un site internet. Copié à l’infini, il se fait le vecteur d’une culture sans frontière, devient accessible à tous. Il est si puissant qu’il effraie beaucoup de gens, menace des industries, en créé d’autres. Comme l’invention de l’imprimerie en son temps, le pixel change le monde.

Le pixel et le papier sont des obsédés textuels. Ils sont remplis de mots, à ras bord. Au clavier les caractères sont dissociés, la pensée hachée en milliers de pattes de mouche. On peut y créer de nouvelles lettres, des typographies précises et superbes en vectoriel, que notre main seule ne saurait dessiner. En écrivant au clavier on choisit sa police, on efface, on change d’avis, recompose son texte. Chaque caractère est strictement identique aux autres et les lignes sont régulières. Personnellement j’écris de manière très fragmentée, avant de reconstruire mon histoire comme un jeu de construction. Je tape au clavier pour travailler, publier en ligne, et communiquer. L’écriture en pixels est le langage de l’abondance, celui des milliards de mots échangés sur les réseaux. J’écris de ces lettres froides et compréhensibles les textes que je destine à d’autres que moi.

L’écriture à la main n’a rien a voir avec le clavier. Un stylo entre les doigts, la main glisse et caresse. Le mot appliqué ou griffonné est souvent tenté de devenir dessin. Chaque trace laissée a sa forme propre, chaque mot est unique et raconte son histoire. Un mauvais stylo creuse des rainures, un bon délivre une écriture souple et gracieuse. Une goutte d’eau, et tout dégouline. J’aime mon écriture, même si elle est parfois difficile à déchiffrer. Peu importe, j’écris sur papier les innombrables notes que je me destine à moi-même.

Mes carnets sont les annexes d’un cerveau étriqué et d’une mémoire indigne de confiance. Griffonnés, saturés, griffés, raturés, pliés, tachés, chacun est unique. Ils me sont infiniment plus précieux que toutes ces notes numériques enregistrées dans le « cloud » que l’on voudrait me faire prendre sur mon téléphone portable. Je ne suis pas une machine : je forme sur le papier les idées que je destine en pixels au reste du monde.

-Saint Epondyle-

Mon carnet, rempli de pattes de mouches.

Mon carnet, rempli de pattes de mouches.

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5 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Premier commentaire sur ton blog, que je suis pourtant depuis… Très longtemps, maintenant que j’y réfléchit. Je fais partie moi aussi de ces gens qui noircissent des pages et des pages de la moindre de leur idées, mais pourtant je ne suis pas forcement d’accord sur la « froideur » du pixel. Certes le papier est plus personnel, plus tangible, mais je ne te connais que par le pixel et pourtant certains articles transmettent une véritable émotion.
    Ce que je vais dire est surement un cliché vu, revu et usé jusqu’à la moelle, mais l’important dans l’écriture, plus que les lettres, ce sont les mots.
    En tout cas, je suis très heureux d’avoir surmonté ma paresse éternelle pour enfin lancer certains des mieux sur ton orbite. Bonne continuation! Et sache que les Silencieux t’observent!

  • Et comme malheureusement il est beaucoup trop tard et que j’ai bien trop peu d’heures de sommeil récentes, je trouve bien entendu quelques fautes a la première relecture. je suit ton blog et ne le suis pas. Et mes mots sont miens et ne seront jamais mieux^^
    Sur ce, le Silencieux retourne silencer sur son oreiller.

    • Salut Kaldjinn, et merci de me suivre depuis si longtemps ! :D

      Je ne sais pas si le pixel est si froid. J’ai souvent affirmé le contraire. Mais même si c’est forcément un peu le cas (à mon sens), le pixel permet de parler plus librement et de se confier, comme toute écriture, sans peur de se faire couper la parole ni honte du regard de l’autre. Ce qui est bien quand on écrit, c’est qu’on est seul. C’est une activité foncièrement solitaire, personnellement je n’y arrive pas dès que quelqu’un est ne serait-ce que dans la même pièce que moi.

      En espérant te lire plus souvent. :) Merci de ta fidélité !

  • L’une des grandes différences entre le pixel et le papier est la liberté kinétique induite du papier. La liberté que le papier nous donne est largement plus importante que celle du pixel. Certes dans les 2 cas il y a un cadre des limitations, la taille de la feuille, sa fragilité, pour le pixel il y a les les bornes, absolues, du programme utilisé.
    MAIS et c’est là à mon sens la principale différence le clavier est beaucoup moins physique que le crayon. Les pensées n’étant pas seulement cognitive mais aussi « instinctives » (au sens des tripes) je trouve que le geste de la main lors de l’écriture permet une pensée plus profonde et moins limitée. Toutefois étant issu d’un système d’apprentissage de l’écriture sur le papier mon avis est nécessairement biaisé.

    • Tout à fait d’accord. :)
      J’ajoute d’ailleurs que l’écriture à la main ressort tellement de nous qu’elle est influencée par notre humeur, notre fatigue, elle peut être plus ou moins lisible, appliquée… bref, elle est un reflet de nous-même plus physique que l’écriture pixels, qui ne possède de sens que celui des mots (ce qui est déjà beaucoup) et pas celui de la graphie.

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