Cosmo [†] Orbüs

Geek Pride | 1.3. Le nouveau « cool » ?

Hipster Domo, par ~KyraTeppelin

~ Cet article est traduit et adapté d’un travail universitaire de mon cru. ~

[What is means to be called a geek or a nerd is changing, faster for some than for others.
– Jason Tocci²]

Génération geek

En résistant aux exemples des générations précédentes, les yuppies et les hippies, nos contemporains ont développé leur propre mode de vie. « La génération hippie développait ses propres valeurs, un choc culturel qui est aujourd’hui considéré comme une contre-culture. Les produits culturels, les processus culturels et l’identité culturelle ont été transformés. » (Konzack, 2006)¹ La génération suivante, « [la génération yuppie] ne se préoccupait plus vraiment de l’art moderne par exemple, et en même temps pouvait voir certaines valeurs dans les bande-dessinées, le rock, tout en ne sachant pas comment les apprécier. […] Ils pouvaient avoir tout ce qu’ils avaient rêvé, un bon travail, une voiture (plusieurs voitures), une maison, une femme/un mari etc. Pourtant ils sentaient souvent un vide dans leur vie. » (Konzack, 2006)¹

Ces deux générations ont provoqué des bouleversements dans la société. Logiquement, la génération geek est issue de la société créée par ces prédécesseurs. La nécessité de faire des études longues (pour accéder à une bonne place sociale et un bon travail) est par exemple une considération typiquement yuppie. En suivant cette idée, Lars Konzack (2006)¹ suggère l’idée de la génération geek comme la rencontre entre ces changements sociétaux et la génération Y. « Les gens ont appris à s’intéresser et à s’immerger dans des connaissances spécialisées. Dans un sens, le système éducatif créé des geeks. » (Konzack, 2006)¹ De plus, les progrès technologiques participent également à ce changement. « […] Internet créé des gens capables de développer le contenu du média. Tout le monde est supposé avoir sa propre page, son blog, et participer aux forums de discussion en ligne etc. Dans ce sens, Internet en tant que média fabrique des geeks. » (Konzack, 2006)¹ La frange passionnée de la culture geek pourrait avoir émergé de ces aspects du monde d’aujourd’hui.

Concernant l’aspect résistance (voir le chapitre précédent), il faut préciser que la marginalisation des geeks est un phénomène de la culture yuppie. Victimisés par ceux qui reproduisaient le schéma classique de leurs parents, les geeks ont créé leur propre culture. « Les geeks veulent approfondir des sujets dans la quête de la connaissance et de l’expérience culturelle, rejetant le style de vie d’apparence des yuppies, passionnés par la nourriture tendance, la musique, la mode et le sport. » (Konzack, 2006)¹

Suivant l’idée de Lars Konzack (2006)¹, le geek est une tendance générationnelle qui concerne toute la génération Y. Il considère tout le monde, au moins en partie, comme un geek. Mais même si ce point de vue semble un peu excessif, il peut expliquer pourquoi la culture et les références geeks sont de plus en plus présentes et réutilisées dans la culture mainstream. Avec la croissance des membres de la génération geek, la société toute entière a adopté ses références et fait évoluer le monde.

L’utilisation du terme dans la culture mainsteam

L’acceptation de la culture geek dans la culture mainstream est un fait basé sur différents changements dans la société. « Certains intérêts geeks peuvent avoir atteint une meilleure acceptabilité culturelle grâce à leur association à la richesse et au statut social (les ordinateurs), les sports et la compétition (les jeux vidéo), et même l’art et la littérature (les bande dessinées ou les « romans graphiques »). D’autre part, certains centres d’intérêts, continuent de beaucoup ressembler à des jeux d’enfant de simulation, pour les observateurs extérieurs, et se tiennent du côté le moins acceptable de la division entre « les gens qui font des choses et ceux qui les vivent. » (Tocci, 2007)² En suivant cette idée, le fait d’être geek peut concerner non seulement un sujet éventuellement largement accepté, mais également le degré d’engagement concernant ce sujet. Par exemple, les films de super-héros sont acceptables dans le champ du cinéma, mais le jeu de rôles grandeur nature (GN) continue à être associé très fortement à l’enfance et n’a pas d’équivalent dans la culture globale. C’est alors qu’émerge le concept de niveau acceptable de « geekitude ». « Bien que les geeks acceptent parfois leur statut d’outsider et en arborent les signes distinctifs, ils opèrent parfois une redéfinition complète du terme « geek », définissant les paramètres des niveaux acceptables de « geekitude ». » (Tocci, 2007)²

Comme toutes les contre-cultures dissoutes dans la culture globale, la sous-culture geek est réappropriée et promue dans les médias comme un label tendance. « Les magazines de mode mainstream déclarent que « le geek est chic » ; et la chaîne de télévision américaine Fox a même réalisé un remake de Revenge of the Nerds au Comic Con International en 2006, distribuant des t-shirt gratuits désignant ceux qui les portaient comme des « nerds » […] Le geek n’est plus seulement un loser antisocial mal coiffé, il est maintenant (aussi) un brillant leader d’opinion iconoclaste.” (Tocci, 2007)²

En conséquence, le même mot est utilisé pour décrire plusieurs réalités sociales différentes. D’abord le « geek historique », puis les gens qui apprécient seulement les centres d’intérêts et les habitudes geeks adaptées à la culture globale. « Ce qu’on appelle un geek ou un nerd change, plus vite pour certains que pour les autres. » (Tocci, 2007)²

L’auto-identification

En tant que membres d’une sous-culture, certaines personnes se définissent comme des geeks, utilisant le mot « comme une marque de fierté identitaire, plus que comme une insulte. » (Tocci, 2010)³ En fait, l’appellation est utilisée entre eux sous une définition partagée, et n’est donc pas considérée comme un terme péjoratif. Dans les institutions sociales dédiées à la culture geek -Tocci réalisait ses interviews à la Comic Con de San Diego- les membres de la communauté se définissent comme des geeks. « Quelques uns de ceux avec qui j’ai parlé ont activement refusé le label de geek ou de nerd, mais la plupart étaient heureux de s’identifier comme tels. » (Tocci, 2007)² Mais nous pouvons supposer que dans d’autres circonstances, entourés par des non-geeks, la situation aurait été différente.

Il est intéressant de voir que beaucoup de communautés et de groupes très différents s’auto-définissent comme des geeks. En utilisant les définitions données par la littérature académique, on peut souligner le fait qu’être un geek n’est pas seulement lié à une culture unique précise, mais à un large spectre d’habitudes et de comportements.

-Saint Epondyle-

¹ Konzack, L. (2006). GeekCulture : The 3rd Counter-CultureFNG2006. Preston: Aalborg University.
² Tocci, J. (2007). The Well-Dressed Geek: Media Appropriation and Subcultural StyleMassachusetts Institue of Technology.
³ Tocci, J. (2010). Ethnographic Blogging: Reflections on a Methodological ExperimentJournal of Cultural Science.

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6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • C’est assez classique, comme schéma: on a un groupe défini par la masse comme étant marginal, puis on découvre son potentiel créatif, principalement parce qu’il est marginal, et ça devient le nouveau standard.

    Et, du coup, il y a des membres de cette marge qui refusent de s’y laisser identifier pour ne pas rejoindre la masse. Dans dix ans, il devrait voir émerger un nouveau groupe culturel — ou peut-être ne l verra-t-on pas, parce que nous serons devenu la masse et que nous les considérerons comme des marginaux peu dignes de notre intérêt…

    • Sans doute, et le soufflet de la mode retombant, les geeks qui le demeureront redeviendront marginaux. Comme les (vrais) hippies de nos jours, ou les punks dans une moindre mesure puisque l’essence de ce mouvement est d’être marginal, il ne peux pas vraiment devenir la norme par définition.

      Concernant la génération geek, si on considère qu’elle existe effectivement, on peut noter qu’elle est quand même ventilée en escalier en fonction de l’âge. Entre les geeks de 10 ans aujourd’hui et moi, il y a des différences. Entre nous deux, Alias, aussi. :)

  • Trop de références tue la référence. Les citations c’est bien, mais y’a pas grand chose à toi dans cet article au final. Je trouve ça dommage. Tu aurais pu être quelque chose de plus personnel tout en citant tes sources non ?

    • Certes, je suis d’accord. Mais cet exercice est au départ un travail académique, l’introduction d’un mémoire. C’est donc une revue de littérature dont mon avis n’est pas le sujet. L’idée est de brosser un aperçu (comme pour les autres articles de la série Sociologeek) de ce que la littérature en sciences humaines dit à propos du sujet.
      Pour le moment, mon avis ne doit pas trop transparaître. C’est sûr que par rapport à mes proses habituelles, ça change. C’est plus premier degré aussi.

  • Sorry pour le déterrage de topic. J’irai faire pénitence.
    Je crois erroné de parler de « génération » geek, même si cette erreur me paraît compréhensible, et imputable au manque de recul sur la question.
    Les geeks naissent de cette société de l’information d’aujourd’hui, où n’importe qui avec un ordi ou un smartphone et une connexion internet a accès à une quantité d’informations énorme, brassée par les réseaux sociaux. Cette situation était inimaginable il y a dix ans. pourtant, sauf bouleversement sociétal colossal, rien de tout ça ne sera remis en cause. C’est donc à mon avis pérenne, et les geeks sont un épiphénomène de cette société de l’information: il y en aura aussi longtemps qu’il sera possible de retweeter l’article d’un blog écrit par un obscur auteur sino-bélouchistanais.
    C’est pourquoi je pense que nous sommes surtout entrés dans un « âge » ou une « ère » geek. La frontière entre « underground » et « mainstream » se construisant surtout autour des critères d’insertion des individus, et de leur degré de conscience politique/philosophique. Je vois moins de différences entre le « geek » technophile (et/ou hardcore gamer), équipé de Ybox, d’AilPhone etc., toujours le dernier X-Men coincé sous le bras et un consommateur avide (grosse bagnole, grande maison, domotique, gadgets partout) qu’entre un bidouilleur linuxien apolitique (qui considère que toutes les formes de société connues sont des impasses) passionné par l’astrophysique par exemple, et un marginal qui élève ses chèvres au Larzac ou produit des disques de punks dans son garage.
    Je pense que les geeks ne sont « que » le reflet de leur époque, mais on y trouve autant de positionnements intellectuels que dans la « culture globale ». Pour en connaître, je peux dire que le geek n’est pas par définition mieux informé ou mieux instruit: il a seulement a sa disposition plus de documentation, et des repères culturels différents, qui ne sont parfois que du « mainstream » déguisé (ou récupéré). Mais c’est aussi grâce aux geeks que tout un tas de théories conspirationnistes fumeuses ont pu voir le jour, au mépris de la vraisemblance scientifique ou géostratégique.
    La fascination de notre époque pour les geeks s’explique par la « nouveauté (certes, toute relative) du phénomène, et, même si je n’étais pas là, je crois qu’en leur époque, par leur nouveauté, hippies et punks ont pu susciter la même fascination, faite d’envie et de rejet. Associer le terme à un certain « underground » ne résulte que d’une division complètement artificielle, visant à en extraire les aspects les plus facilement monétisables pour refourguer des tas de conneries à une bourgeoisie désireuse de s’encanailler un peu parce-que-leurs-parents-c’était-quand-même-de-sacrés-cons. Ca a produit le hipster, parodie d’un stéréotype n’ayant lui-même qu’un existence plus fantasmée qu’autre chose, le technophile avant-gardiste mal sapé. A travers ce hideux métastase (de dix ou quinze ans en retard sur les « vrais » geeks), on voit surtout que la société est encore complètement en remorque de ces produits d’un âge qu’elle peine à comprendre et à maîtriser.

    Désolé pour le pavé, je vais faire sepukku avec une tronçonneuse.

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