Cosmo [†] Orbüs
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La fantasy est une philosophie de l’imaginaire nourrie depuis des lustres  par les mythes et les légendes de toutes cultures. Bien qu’omniprésente dans les représentations collectives, et fondement majeur des « cultures de l’Imaginaire », elle est souvent mal comprise et confondue avec la science-fiction, le fantastique et le merveilleux. Tentative, personnelle, de définition.

La fantasy regroupe l’ensemble des fictions qui incorporent des éléments surnaturels et admis comme tels, dans la conception de leur univers. Le récit de fantasy met en scène des personnages, créatures et événements fabuleux considérés comme normaux (ou en tous cas acceptables) par les individus qui les rencontrent. Par voie de conséquence, la fantasy se déroule toujours dans un autre univers que le nôtre. Elle se distingue en ceci du fantastique, dans lequel le surnaturel fait irruption dans le monde réel pour provoquer l’effroi, et de la science-fiction pour laquelle le surnaturel est explicable rationnellement.

Fantasy, fantastique, science-fiction

Il me paraît logique de différencier fantasy, fantastique et science-fiction selon leur rapport à l’Imaginaire. Dans le Dracula de Bram Stoker, récit fantastique par excellence, le vampire est source de terreur car les personnages (qui évoluent dans le même monde que le lecteur) voient leur perception de la réalité mise en péril par sa seule existence. L’occulte fissure nos certitudes et provoque l’horreur. Dans Le Seigneur des Anneaux au contraire, La Terre du Milieu toute entière est baigné de magie et peuplée de créatures fantasmagoriques. L’existence des magiciens, elfes et anneaux enchantés est admise par les personnages, bien qu’ils ne les rencontrent pas fréquemment.

La fantasy se distingue également de la science-fiction, qui appuie son Imaginaire sur des explications rationnelles (ou, plus souvent, admises comme telles). Contrairement à une idée répandue, le distinguo  SF = futur et fantasy = passé n’est pas toujours valable, quoique les œuvres fondatrices de l’un et l’autre genre semblent confirmer cette idée.

La vision classique de la fantasy comme un genre médiéval vient directement de son fondateur moderne JRR Tolkien, qui s’inspira des mythes et légendes d’Europe depuis les contes de fées britanniques, les Eddas viking, les sagas héroïques (L’Anneau du Nibelung de Richard Wagner) ou La Mythologie Arthurienne dans son ensemble. Mais si Tolkien reste un incontournable de la fantasy, le genre s’est enrichi de nombreux autres apports à travers le temps.

Classifier les innombrables sous-genres de la fantasy et chercher à inclure chaque oeuvre dans une case exclusive est une gageure ; d’autant que les auteurs n’hésitent pas à enrichir leur univers en le croisant avec des inspirations diverses. Certaines œuvres, il faut s’y faire, sont proprement inclassables et c’est très bien comme ça. Un certain nombre de courants internes peuvent, quand même, être mis en évidence.

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Merlin, Aleksi Briclot

Typologie des sous-genres de fantasy

On peut distribuer les sous-genres de fantasy en deux catégories. Ceux qui ont trait au contexte de l’univers, et ceux qui définissent le style utilisé et le ton général de l’oeuvre. S’il est improbable qu’une même œuvre relève de deux sous-genres de la même catégorie, il est courant qu’elle emprunte à la fois à un genre contextuel et à un genre stylistique.

1. Les sous-genres contextuels

Je nomme « sous genre contextuel » les catégories d’œuvres qui se définissent comme « de fantasy » en fonction de leur univers, ou contexte, de narration.

Le médieval-fantastique (medfan) est ultra majoritaire dans la culture fantasy, et c’est pourquoi on l’y réduit souvent, à tort. Inspiré d’un Moyen-Âge fantasmé, c’est le cadre par excellence des saga épiques et des mondes gigantesques baignés de mythes et de magies anciennes. Malgré son nom, le médiéval-fantastique n’a souvent pas grand-chose à voir ni avec le monde médiéval historique, ni avec le genre littéraire fantastique. C’est un sous-genre en soi, qui reprend à son compte une ambiance générale autant inspirée du Moyen-Âge que de Walt Disney, tantôt baroque, tantôt sombre, dans laquelle les société humaines la plupart du temps féodales doivent composer avec quantité de créatures prodigieuses, elfes, fées, gnomes et nains, et de manifestations surnaturelles en tous genres. Les mondes médiévaux-fantastiques sont toujours imaginaires, ce sont des univers créés pour le récit qui va y prendre place. L’oeuvre fondatrice du genre, est Le Seigneur des Anneaux (le Sword & Sorcery, antérieur à Tolkien, entretient plutôt une esthétique antique voire préhistorique).

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Les Lames du Cardinal, Loïc Muzy, Editions Sans Détour

Il s’agit donc de ne pas confondre le medfan avec la fantasy historique, qui se propose de réécrire une partie de l’histoire réelle, en y ajoutant des éléments merveilleux. C’est ce que font des auteurs comme Pierre Pevel qui, sur les traces d’Alexandre Dumas avec qui il partage le goût pour la réécriture historique, ajoute une dimension fantasy à l’histoire du Saint Empire Romain Germanique (La Trilogie Wielstadt) ou au règne de Richelieu (Les Lames du Cardinal).

En suivant cette logique, on tombe rapidement sur des œuvres de fantasy au cadre contemporain. L’urban fantasy, ou fantasy contemporaine regroupe les récits empreints de magie et de mystères, qui prennent le monde d’aujourd’hui comme théâtre. La saga Harry Potter dont l’intrigue se déroule à notre époque, dans le monde secret et suranné des sorciers d’Angleterre, est l’exemple le plus parlant. S’ils vivent cachés des regards « moldus », les sorciers de Poudlard considèrent leur monde de sortilèges comme tout à fait normal – ce qui créé de facto un monde-dans-le-monde. Le cas est très similaire dans des œuvres comme Underworld et les JdR Monde des Ténèbres où mages, vampires et loups-garous évoluent cachés du profane, mais dans un univers profondément surnaturel. Citons également une oeuvre moins célèbre et typique du genre : Le Dernier Magicien de Megan Lindholm (Robin Hobb), qui gagne à être connue.

2. Les sous-genres stylistiques

Les sous-genres stylistiques regroupent les œuvres de fantasy qui se définissent comme telles en fonction de leur manière de raconter, plutôt qu’en fonction de ce qu’elles racontent.

A l’origine était le Sword & Sorcery (genre quasi-exclusivement médiéval, antique et préhistorique), littérature de divertissement mal considérée, publiée dans les pulps (magazines à feuilleton américains de l’entre-deux guerres). C’est dans ces feuilles de choux à petit prix que se croisèrent des auteurs comme Robert E. Howard, HP Lovecraft et beaucoup d’autres. Conan, le personnage mythique de Robert E. Howard, affronte sorciers et démons lovecraftiens, Solomon Kane du même auteur ou Elric de Michael Moorcock sacrifient aux puissances occultes pour combattre des ennemis plus horribles encore. Le Sword & Sorcery ne parle pas de magie mais de sorcellerie : une puissance diabolique à laquelle s’opposent toujours les personnages – même lorsqu’ils doivent pactiser avec elle. A l’occasion, ils combattent le mal par le mal : les pouvoirs surpuissants d’Elric sont vécus comme une damnation qui le rend dépendant à son épée maudite (Stormbringer), draine son énergie vitale, et l’asservit à la volonté d’Arioch le Seigneur du Chaos.

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Elric de Melnibonée, par Julien Blondel, Robin Recht, Didier Poli et Jean Bastide. Adapté de Michael Moorcock. Editions Glénat.

La vision sombre et violente de ces univers de fantasy originels fut ensuite complétée par des récits plus optimistes… et héroïques. L’heroic fantasy rejoint très nettement la high fantasy (même si Wikipédia dit l’inverse), en mettant en scène des personnages glorieux qui accomplissent leur destin en affrontant des forces ténébreuses. Petite subtilité, l’heroic fantasy est supposée s’axer autour d’un personnage principal unique (un champion du bien, palouf loyal bon en puissance), alors que la high mettrait en scène des figures multiples exactement comme dans le jeu de rôle Donjons & Dragons. Je n’ai franchement pas envie de pinailler car Le Seigneur des Anneaux me semble fondateur de l’heroic fantasy malgré ses héros multiples. Un classique tellement essentiel que peu de ses successeurs peuvent prétendre se détacher vraiment de son influence.

A partir de cette divergence entre Sword & Sorcery à l’ancienne et heroic fantasy plus universellement appréciée (plus familiale aussi), se dégagent une foule de tendance plus ou moins intéressantes à cataloguer. Citons quand même la dark fantasy, celle de Game of Thrones et des Ombres d’Esteren, qui (comme son nom l’indique) met en scène des mondes beaucoup plus sombres et violents que l’heroic fantasy, et où la magie se fait souvent plus rare, et emprunte souvent au fantastique son aspect horrifique.

Parlons aussi de la fantasy mythologique, qui inverse le jeu des influences en reprenant les mythologies sur un mode purement fictionnel, le débarrassant souvent de la charge religieuse ou de la morale qui va avec. C’est un genre très plébiscité dans la bande dessinée, comme le monumental Siegfried d’Alex Alice, mais aussi dans quantité de fictions d’influence arthuriennes ou bibliques à l’exemple du Troisième Testament. Dans la littérature, L’Enchanteur de Barjavel est à la frontière de ce sous-genre.

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La Walkyrie, Alex Alice

N’oublions enfin pas la light fantasy, sous-genre humoristique qui allège un peu les guerres millénaires et enjeux colossaux portés par les autres. C’est le genre phare du regretté Terry Pratchett, du Donjon de Naheulbeuk et de toute les parodies du même genre. En s’en moquant gentiment, elles enrichissent d’autant le genre, notamment en participant à l’élection des clichés qui deviendront classiques.

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Les littératures de l’Imaginaire sont encore trop souvent méprisées, et la fantasy en particulier. Contrairement à la science-fiction, elle peine à être l’invitée des colloques et des émissions culturelles grand public (en dehors de Tolkien), passe souvent pour enfantine, moins mature, que sa cousine portée sur l’anticipation sociétale. Opposer les deux n’a pourtant aucun sens.

Par sa capacité à faire vivre le mystère en nous, et à lâcher la bride de l’imaginaire ; par son invitation au voyage et à croire en l’incroyable, la fantasy à des terrains d’expression gigantesques. Ses thèmes de prédilection réactualisent les classiques de la mythologies, de la philosophie parfois, des contes et des légendes qui fondèrent l’Imaginaire, c’est à dire une énorme partie de nos civilisations. Au delà des histoires héroïques, déjantées ou sombres qu’elles nous proposent, les œuvres de fantasy nous engagent à rencontrer les mystères du monde – et à vivre avec.

~ Antoine St. Epondyle

   

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