Cosmo [†] Orbüs

Saez et la drogue

Damien Saez : Garorock 2013, Benjamin Ballande

Damien Saez : Garorock 2013, Benjamin Ballande (détail)

[Amphétamine sous lexomil, extasy sous valium,
L’héroïne de mes nuits des acides dans les chewing-gums.
Des cachets pour maman, des antidépressiants.
Du viagra pour les vieux et des calmants pour les enfants.
Pilule]

Les romantiques n’ont pas attendu la mondialisation pour se la coller. Du bon vieux pinard de derrière les fagots jusqu’aux stupéfiants les plus violents, tous les produits y sont passés. En tant qu’âge d’or de la défonce romantique, le XIXe siècle fut celui du Club des Haschischins (un salon dédié à l’expérimentation de drogues) où se croisèrent Théophile Gautier, Eugène Delacroix, Gérard de Nerval et Charles Baudelaire. Plus ou moins en même temps Verlaine, ivrogne notoire, tirait sur son amant Arthur Rimbaud. Ce siècle a laissé sur le carreau des milliers d’alcooliques et de proto-junkies, morts dans l’anonymat. Malgré tout, certains utilisèrent les drogues comme un puissant levier de création : les poètes maudits étaient nés.

La comparaison n’est pas trop forte entre les rockeurs d’aujourd’hui et ces artistes anciens. Tout aussi libertaires et subversifs ; sans doute autant imbibés, nombreux sont les artistes actuels à avoir fait de la drogue l’un de leurs thèmes récurrents. Damien Saez, le plus grand auteur-compositeur-interprète de la scène rock franchophone depuis Cantat, n’échappe pas à la malédiction. Dans ses textes, la drogue est multivoque et paradoxale : un délectable poison, objet de commerce comme peut l’être le sexe, à la fois suave et violent comme peut l’être l’amour. Depuis son tout premier album, il en a fait l’un de ses thèmes de prédilection.

absinth-dreamed par forgotten-tale (détail)

Dans le bleu de l’absinthe

Entre vallium et extasy,
Mais dis moi qui va me sauver ?
Depuis que j’ai perdu Amandine,
Moi je sais même plus où aller.

Amandine II

De Jours étranges justement, la chanson Amandine II initie le thème de la drogue dans l’oeuvre du jeune Saez. Déprimé par le départ de son amante, le chanteur noie son désespoir dans les stupéfiants, ou du moins essaie-t-il sans y parvenir puisque aucune came ne lui procure plus d’évasion. Cette relation à la drogue est classique : elle est souvent vue comme un moyen de s’évader d’une réalité trop lourde à porter, noyer son chagrin, oublier le monde.

Se défoncer pour déconnecter ; c’est sans doute la motivation la plus évidente pour consommer alcool bien-sûr, mais aussi haschisch, cocaïne et jusqu’à l’héroïne, le crack, l’ecstasy -dont le nom est fort évocateur- et toute une galaxie d’autres saloperies. Boire pour décompresser, fumer pour planer, se piquer pour oublier, cette relation à la drogue est portée -chez Saez- par une musique souvent electro-rock mélancolique et planante (Ice Cream Trip on an Acid Van), qui devient beaucoup plus violente lorsque sont abordés les thèmes de l’addiction, de la dépendance et de l’empoisonnement par overdose (Miami). C’est exactement le « paradis artificiel » décrit par Baudelaire, avec toute l’ambivalence induite par ce terme. Car si la drogue permet d’accéder à l’extase, celle-ci n’est qu’une illusion dont le retour à la réalité est toujours douloureux (Rochechouart).

Les bars du port

Et si l’amour est noir, noir, noir,
Aussi noir que Betty,
Allez va pour le désespoir
De la revoir me dire…
« Allez ressers à boire ! »

– Betty

La comparaison -ultra récurrente chez Saez- entre drogues et relations charnelles est passionnante à bien des égards. Ingrédients essentiels des nuits de folies passées à se bourrer la gueule en compagnie de Betty, Debbie, Marie, Marilyn et les autres, le poète se fond dans la nuit et ses débauches, oubliant ses démons pour un temps. Mythe incontournable de la culture rock, la nuit blanche atteint dans l’imaginaire saezien un statut quasiment mystique, comme l’expérience ultime de la vie au présent, sans aucune considération du lendemain. Or, si la nuit de folie est la religion de Saez, les bars du port en sont probablement les temples. Sex, drugs & rock’n’roll.

Refuge des marins et des cœurs esseulés, le terme « bar du port » est cité par Saez pour la première fois dans la chanson éponyme du triple album Varsovie – L’Alhambra – Paris. On ne saura rien de ces lieux anonymes, car le bar du port est un concept, un havre de ressourcement et d’oubli entre deux virées dans le monde extérieur. C’est là qu’on boit pour oublier, en regardant les filles nues danser sur les comptoirs, sans penser aux épreuves à venir. L’image du port met en exergue le changement perpétuel imposé par la vie, comme celle des marins sans cesse sur le départ. Sans-doute faut-il y voir une métaphore du changement perpétuel et de l’incapacité à se fixer, ainsi qu’un hommage à Brel et son Port d’Amsterdam. Alors qu’importe si les filles se prostituent, si l’euphorie est alcoolique, et si le paradis est artificiel ! Pour une nuit, c’est bien le paradis.

cigarette??, par kudrett

Sensualité & transgression

A la lumière de nos amours,
Comme un mégot sur du velours.

– Cigarette

Au delà de l’évasion, la drogue est également un moyen de transgression. Le paradoxe est intéressant de cette expression de la liberté personnelle, qui finit immanquablement par créer une dépendance au produit et donc, une perte de la liberté. « They say you’ll need us / I don’t care what they say / No matter what they say ! » (Des drogues) Le choix initial est une transgression, mais c’est aussi une chimère, un dragon que l’on chasse au mépris du danger et qui tôt ou tard nous revient en pleine face. Libertaire et rebelle, Saez ne fait pas seulement éloge du sentiment d’évasion provoqué par la drogue : il assume l’autodestruction par les stupéfiants, comme un bras d’honneur aux sociétés hygiénistes et à leurs discours normatifs et infantilisants.

Ce dépassement des limites est volontiers érotisé par le chanteur, pour qui toute prise de liberté par rapport aux carcans de la société s’accompagne d’une dimension presque sexuelle. C’est Cigarette sur l’album J’accuse qui est la plus révélatrice de cette idée : le champ lexical du sexe y côtoie une déclaration d’amour radicale à la cigarette. Pas si naïf, Damien sait pourtant les dangers incontestables de la clope, et admet que son amour relève plus de la dépendance que du choix. « T’es ma nicotine / T’es mon oxygène / T’es mon allumeuse / Quand tu creuses ma tombe ». Entre Éros et Thanatos, l’amour et la mort, Saez fait de la drogue une thématique romantique par excellence ; dont il ne retient que l’extase de l’instant présent au sacrifice de sa santé physique et mentale.

Cocaine, par Dizzyhyperrachy

Cocaïne ! Cocaïne !

J’suis qu’un surfeur de street,
En dessous les étoiles,
Un forever bad trip,
Faudrait qu’j’mette les voiles,
Comme un loup sous la lune,
Comme un taxi driver,
Un poids lourd sans les freins,
Comme une putain d’dealer.

– Rotweiller

Dans l’album le plus revendicatif, J’accuse, l’artiste dénonçait l’emprise des produits chimiques sur les individus. Pilule dessine le tableau d’une société normée par une médication constante et universelle aux anxiolytiques, antidépresseurs et autres calmants. Zombifiés par les cachets, chaque « toxico au pognon » peut alors s’adonner à ses objectifs de performance et étouffer en lui toute velléité de révolte. « Société c’est perdu nos amours sous tranquillisants, qui sommeillent dans les cœurs des métros de perdants. / Dis quand viendra le jour où nous retrouverons flamme ? / Ici tout est fini Paris n’est plus Paris, chez les gauchistes dans la droiture, chez les anars de mon pays y a que des télés qui s’allument et des filles qui disent oui. »

Les mafias, trafiquants (et industries pharmaceutiques) sont les businessmen de ce décervelage général aux produits chimiques. Car peu de choses sont aussi solubles dans le capitalisme que la drogue sous toutes ses formes. Le monde du narcotrafic, de la vente à la consommation, est largement décrit et dénoncé dans l’album Miami. Bien loin d’ignorer que les nuits de débauche sont le terrain de prédation des dealers, proxénètes et mafieux qui l’orchestrent, Saez endosse tour à tour leurs rôles dans cet album quasi entièrement dédié au sujet. Il se fait parrain de la mafia dans Le Roi, dealer de rue dans Rotweiller, et décrit la zombification des consommateurs camés jusqu’aux yeux dans les chansons Miami et Cadillac Noire. « Allez envoie les chattes que je lâche les chiens / Les stars de ciné, les putes, les mannequins / J’aime les princesses qui n’ont peur de rien / J’aime tenir en laisse les gens qui m’aiment bien ! » Le seul nom de la ville de Miami, capitale de la Floride et destination prisée par les fêtards et la jet-set mondiale, incarne depuis toujours dans l’oeuvre de Saez un sentiment de dégoût et de fascination. Lui-même très loin d’un puritanisme religieux qui considérerait la ville comme une nouvelle Babylone, il en vomit pourtant le culte de l’argent et la superficialité, à des lieux de son idéal romantique.

Les héroïnes

Pigalle la nuit suis trop bourré,
Y’a du sexy sous les pavés,
Au fond des filles au fond des choses
On finit tous en overdose.

– Rochechouart

Je ne vous apprend rien en disant que Damien Saez est un homme à femmes. Et pour difficile à vivre qu’il semble être, il n’en demeure pas moins un écorché vif, romantique à l’extrême et visiblement désireux de se donner corps et âme. Comme en témoignent ses albums, il s’est fait briser le cœur plusieurs fois, et revient malgré tout sans cesse à la charge. Les comparaisons entre l’amour, la sexualité et l’addiction sont d’ailleurs légion dans ses textes. Le poète serait-il accro aux femmes, plus qu’à toute autre came ?

C’est à nouveau la chanson Amandine II qui évoque le mieux cette tendance aux relations addictives. « C’est pas que je sois vraiment fêtard / C’est juste qu’il me manque / Mon héroïne. » Le jeu de mot sur « héroïne » est révélateur de cette idée, et de tout un pan de la noirceur saezienne. Comme une drogue, l’amour lui fait du mal, et comme une drogue il ne peut pas s’en passer. Il n’arrive à se construire que sur les relations excessives qu’il entretient avec ses amantes ; autant de dépendances dont les sevrages successifs ont laissé sur son cœur et dans son oeuvre de multiples cicatrices.


Il faut être assez naïf pour se demander si Damien Saez se drogue ou pas, alors qu’une chanson sur deux le beugle clairement. Mais plutôt que d’entrer dans les stériles débats de fans pour essayer de deviner ses substances préférées (en plus de la cigarette et de l’alcool), notons que la connaissance encyclopédique dont il fait preuve dans ses textes laisse supposer que le sujet a été plus que fouillé. Et bien que l’on puisse regretter cette autodestruction, il est légitime de croire qu’elle fut accomplie au profit d’une oeuvre incomparablement riche.

S’il faut toujours dissocier l’oeuvre de l’homme, les fans de l’artiste -dont je suis- ont matière à s’inquiéter pour sa santé. A ce rythme, certains en viennent à croire que Miami, presque entièrement consacré aux drogues, ne soit le dernier album. Heureusement l’ami Damien n’est pas stupide et laisse percevoir dans un seul de ses textes, Des drogues, sa conscience de l’impact des stupéfiants sur sa santé. Alors plutôt que de se perdre en conjectures, espérons que notre ami saura s’appliquer le conseil qu’il y scande à l’impératif et à nul autre que lui-même : « Dédrogue, dédrogue-toi ».

-Saint Epondyle-

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