Cosmo [†] Orbüs

Noir Désir

Le groupe

[Soyons désinvoltes. N’ayons l’air de rien.
– Noir Désir, Tostaky

Figure de proue du rock français engagé à texte des années 1980 à 2000, Noir Désir est une formation qui a toujours su faire parler d’elle pour le meilleur et pour le pire. Encore aujourd’hui après sa dissolution, le groupe -et surtout son chanteur Bertrand Cantat- est sujet à de nombreuses polémiques extrêmement vives. Quoi qu’on puisse en dire, et malgré le drame qui entraîna l’incarcération de son leader de 2004 à 2007 et la fin du groupe en 2010, Noir Désir reste aujourd’hui un monument incontournable de la musique française, voire comme je le pense, le meilleur groupe de rock de notre petit hexagone.

Les morceaux de Noir Désir font partie de cette musique enragée propice à la transmission d’un message politiquement engagé (fortement à gauche) et éminemment mélodique. A l’instar de Mano Negra dont ils s’inspire en partie le groupe puise son inspiration dans l’ensemble de la musique rock et hard rock des années 1980, ainsi que des chansons à texte francophones et hispanophones comme Georges Brassens, Léo Ferré, Manu Chao ou bien entendu Serge Gainsbourg. En particulier lors de ses concerts anthologiques, le groupe flirte à l’occasion avec le noisecore, la musique bruitiste.

Les textes font de nombreuses références directes à différents auteurs et poètes comme Jacques Prévert ou Lautréamont. Ecrites par Bertrand Cantat à l’exception des reprises de poèmes, les paroles jouent très souvent sur les mots et les sons de manière à créer le double-sens et à jouer sur les niveaux de compréhensions, tout en insérant quelques boutades et piques destinés aux uns ou aux autres. Il en résulte un florilège de textes particulièrement bien écrits et quoique parfois passablement cryptiques, bien souvent dotés d’une force poétique particulièrement intense.

Bertrand Cantat, rockeur déchu

A la manière de Damien Saez, souvent présenté comme son digne successeur, le groupe alterne entre dénonciation de la mondialisation et du capitalisme (L’homme pressé) et balade romantique désabusée (Le vent nous portera). Particulièrement virulent à l’encontre du fascisme et de tous les autoritarismes, aussi bien politiques que culturels, certaines chansons du groupe sont devenus des hymnes connus par toute une génération. C’est bien sur le cas de Un jour en France, directement dirigé contre le Front National de Jean-Marie Le Pen ; écrit en 1996 et remis au goût du jour lors de l’élection présidentielle de 2002, en même temps que le Fils de France de Damien Saez.

Assez peu médiatique en son temps, Noir Désir se fit connaitre grâce bien entendu à ses chansons, ses concerts, mais également grâce à quelques apparitions télévisées très remarquées par la virulence de leur discours engagé. Le tournant tragique de la vie personnelle du leader, qui entraîna finalement la fin du groupe en 2010, survint en 2003 lorsque la compagne de celui-ci perd la vie à la suite de coups reçus par son compagnon. Le « drame de Vilnius » déboucha sur l’incarcération de Bertrant Cantat pour homicide involontaire, puis quelques années plus tard la dissolution du groupe pour « désaccords émotionnels, humains et musicaux ». Et alors que nombre de fans cherchent comment se placer par rapport à ces événements tragiques, le groupe à présent dissout est définitivement entré dans la légende des groupes de rock au destin tragique, aux côtés de Nirvana, AC/DC et Queen.

Assez discrets, les membres du groupe se partagent à présent entre d’autres projets et ont fait dernièrement quelques apparitions aux côtés d’autres formations, notamment lors de festivals. Si de nombreux fans déçus ont définitivement tourné la page des années Noir Dez, je continue à écouter la musique du groupe, toujours porteuse d’un message et d’une révolte brûlants d’actualité et d’une poésie moderne. Le rock n’est pas une musique qui sert à dire que tout va bien et que le monde est beau. C’est triste à dire, mais le drame et la controverse fait également partie de son univers.

Qu’on aime ou pas la musique de Noir Désir, qu’on l’écoute encore ou pas à la suite de la tragédie qui causa la mort de Marie Trintignant, le groupe ne laisse pas indifférent et fait à présent partie de ces artistes maudits, suicidés sur l’autel de leur propre succès. Sans oublier ni pardonner, et sans non plus chercher à comprendre un drame privé qui ne regarde personne si ce n’est les intéressés, leurs familles et la justice, je continue à écouter ce groupe. Pour longtemps.

-Saint Epondyle-

Soutenez Cosmo ^{;,;}^
Vous pouvez soutenir Cosmo en réagissant par un commentaire, en partageant les articles et/ou en m'offrant un café (tip tip !). C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Merci d'être là.

Devenez mécène

7 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Aller je vais faire un peu mon réac’, histoire de…
    Je ne me prononce pas sur la musique de Noir Désir. En fait, si. Disons que j’apprécie leur oeuvre mais pas le pourquoi celle-ci est appréciée par la majorité. Le fait est qu’ils se sont fait connaitre à cause de la virulence de leurs discours et pas à grâce à la qualité de leur musique (que je ne conteste pas je le rappel). Je ne doute pas une seule seconde de leur sincérité, mais ‘ils se sont fait, probablement malgré eux, une publicité facile. En effet, c’est enfoncer des portes ouvertes que de rêver un monde où personne ne serait pauvre, où tout le monde mangerait à sa faim et sans inégalité. C’est sur le comment y arriver que l’on diffère. Les chanteurs fortement engagés bénéficient de l’histoire révolutionnaire et de ses chansons comme d’un avantage marketing. Encore une fois je ne dis pas que cela est fait à dessein. Mais si vous ajoutez à cela la propension de la jeunesse à s’émouvoir dès que l’on veut bousculer (en parole, hein parce que bon la vrai révolution, faudrait pas qu’elle arrive ça couperait le réseau Facebook et bloquerait l’approvisionnement en iPad et iPhone) un peu le système on voit bien que ces chanteurs bénéficient pour de mauvaises raisons d’une certaine notoriété. Il est beaucoup plus facile de faire parler de soi et de vendre des disques en chantant la révolution plutôt que la réaction… Si j’apprécie la musique de Noir Désir, je trouve dommage pour eux, comme pour le public, qu’ils se soient fait connaitre grâce à un certain positionnement politique. Cet argument ne serait plus valable s’il y avait des chanteurs connus, respectés et aussi appréciés chantant des chansons prônant la réforme à petit pas, et je ne parle même pas de chanson « de droite » pour le statu quo. Mais je reste convaincu que l’art ne peut être au service d’un engagement ou alors ce n’est plus de l’art.

    • Je connais ton avis sur la question, merci de l'avoir partagé ici.

      Je ne suis pas d'accord, tes arguments ne tiennent pas pour plusieurs raisons. D'abord, c'est vrai qu'il existe une tradition de musique engagée, révolutionnaire et de gauche (pour simplifier) plus que d'aucun autre bord politique. Mais il n'appartient pas aux fans de ces groupes de se censurer sous prétexte que les autres courants n'ont pas leurs porte-paroles musicaux.
      Ensuite, la qualité musicale et poétique des textes est clairement de très haut niveau dans le cas présent, mais tu ne le niais pas.

      Si l'on écoute les paroles de Noir Dez ou de Saez, on voit que ça n'est pas la pauvreté ou les inégalités elles-mêmes qui y sont stigmatisées, mais bien plus le comportement coupable des politiques, gens d'affaires et autres qui en profitent, les créent ou s'y complaisent. La chanson "Un jour en France" que je cite dans mon article dénonce le discours xénophobe et raciste du Front National de Jean-Marie Le Pen ; et l'aveuglement coupable des électeurs qui y consacrent leur voix. On peut ne pas être d'accord bien sûr, mais le message n'est pas "non à la pauvreté".

      Selon moi, et ça renvoie à notre éternel débat sur l'art, le rôle de l'artiste peut être (ça n'est pas obligatoire, mais c'est une possibilité) de dénoncer les incohérences et les problèmes de la société. Le fait de proposer des solutions, c'est le rôle des politiques.

  • Reprenons. D’abords sur tu le souhaites mon cher Epon, ce sera ma dernière intervention sur le sujet, un long débat tels que les nôtres n’a pas vraiment sa place ici. Aussi je te laisserais le dernier mot.

    Toutefois, il n’en reste pas moins que mon argumentation reste plus que jamais valable. Je ne demande pas la censure, comme tu as l’air de le penser, mais une réflexion plus poussée avant de déclarer un groupe de qualité. Noir Désir ici n’est pas en cause, il est de qualité, je trouve juste déplorable (au sens premier du terme) qu’ils aient été connus premièrement pour leurs prises de position bénéficiant d’un effet « marketing révolutionnaire ». Je ne demande pas au public de censurer mais de choisir pour de meilleures raisons.

    Quant aux faits qu’ils stigmatisent les comportements coupables plutôt que l’acte lui-même permets moi de te dire que ton argument est une tartuferie. Il y a peu de différence entre dire « le meurtre c’est mal » et  » le meurtrier s’est mal comporté », ou en l’espèce « la xénophobie c’est mal » et « Le Pen a un discours détestable et ceux qui l’écoutent sont lâches et égoïstes ». Surtout quand on ne prends que la population qui compte, celle qui achètent encore les disques: les jeunes « révolutionnaires » et les bobos…

    Pour conclure je dirais de manière certes sectaire, mais j’assume, que le rôle de l’artiste ne peut être de dénoncer les incohérences de la société, c’est celui du politique ou du philosophe. Tu sais qu’à mes yeux la critique est trop facile sans proposition, mais sur ce point nous divergeons.

  • Pourquoi cloisonner les rôles d'artiste, de philosophe, et de politicien ? On peut chanter en philosophant et écrire des textes engagés sans nier son côté artistique…Le chant est le support des phrases, et les phrases le support des idées, donc je ne comprends pas pourquoi un artiste ne pourrait pas mêler ses idées politiques à ses chants…C'est juste un moyen d'expression comme un autre, qui n'exige pas de censure particulière. On peut faire de la poésie en prose comme des discours en chanson, tout cela n'est qu'un habillage. Le contenu peut être le même au choix de l'auteur.

    En plus, je dirais que les exemples de messages politiques véhiculés par l'art sont légions ( entre Bob Marley et Noir Désir en passant par Picasso qui a peint Guernica…)

    enfin à mon avis…Après on peut toujours rêver d'un art "idéal" selon tes critères, qui serait totalement affranchi de ces messages politiques, mais ce serait en quelque sorte s'affranchir d'une partie du monde réel, alors que c'est une des principales source d'inspiration des artistes. Tout dépend de la définition que tu donne au mot "art" (tiens ça me rappelle quelque chose…) : est-ce une production humaine qui suscite un certain plaisir, ou est-ce la pure expression de l'imaginaire de l'homme ou que sais-je encore…

    Enfin bon, le débat sur la définition de l'art, je pense que nous ne sommes pas prêts de le clôturer, car c'est avant tout une notion subjective, il suffit de demander à Marcel Duchamp et son urinoir…

    • Funky, tu devance ma réponse. Et comme Nicaise a décidé de me laisser le dernier mot, j'ajouterai juste quelque chose dans ton sens : A leur époque, les philosophes des Lumières (Voltaire, Rousseau, Montesquieu) utilisèrent l'art et la fiction pour passer un message politique et philosophique de dénonciation de la monarchie absolue. Je ne fais pas de différence lorsqu'un groupe de rock actuel fait en chanson la critique de la société et dénonce ceux qu'il voit comme coupable.
      Et bien entendu, l'engagement politique a toujours été une très forte source d'inspiration et une raison d'être de nombreux artistes, écrivains, chanteurs, peintres…

Laissez un commentaire ici plutôt que sur Facebook.