Cosmo [†] Orbüs
Image FauveCorp

« Tu s’ras sadique, narcissique.
Voyeur, pervers, égocentrique.
Destructeur, dépressif.
Obsessionnel compulsif .
 »
– Loterie

Ecouter Fauve c’est un peu se faire cracher à la gueule. Et bizarrement, après la violence du premier contact, on y revient. Fauve, c’est un cocktail particulier de textes taillés au cutter et balancés en pleine gueule, parlant de sentiments sourds et souvent difficiles à verbaliser, qui mettent d’emblée l’auditeur devant un choix : soit on s’y reconnait et alors on (peut) aime(r), soit pas et alors on a des chances de détester.

Je n’ai jamais compris l’image de groupe pour collégiens accolé à des artistes comme Saez ou Fauve, vu comme leurs textes témoignent d’expériences de vie et de thèmes vraiment pas enfantins. Entre oppression des carcans de la société, dégoût de vivre et quête d’évasion, les textes de Fauve parlent frontalement, dans un langage très cru, des espoirs et désespoirs d’une jeunesse émotionnellement à la dérive. Et même si le groupe plait à une frange d’adolescents en quête de frissons et de révolte, on aurait tort de l’y réduire.

Car au delà de sa jeunesse, de sa musique très spéciale et de son indéniable talent pour la communication, le discours du Corp est plus profond qu’il n’en a l’air.

Tous ≠

Incontournable dans l’esthétique du collectif, le symbole « ≠ » est martelé comme un logo sur tous les visuels, albums et réseaux sociaux du Corp. Une application mobile (Prisme) est même proposée aux fans pour ajouter le pictogramme à leurs propres photos, et les partager. D’un point de vue strictement marketing, c’est très bien foutu. Le logo est différenciant, très simple, repris partout. Les fans sont invités à la création de contenu et au partage via les réseaux sociaux, médias interactifs par excellence. Et bien sûr les visuels sont repris sur le merchandising officiel. Engagement de l’audience, différenciation, ces messieurs (dames ?) n’ont pas de leçon de publicité à recevoir.

Mais s’est-on demandé à quoi correspond ce joli sigle ? « ≠ » signifie « différent de », c’est le contraire de « = » (égal). Fauve martèle donc son intention de ne pas être considéré comme un banal groupe de rock. C’est sans doute pour ça qu’il rejette l’appellation « groupe » au profit de « Corp », qu’il boycotte les Victoires de la Musique et bouscule le traitement médiatique habituel des artistes à succès. Le « ≠ » affirme plus encore la différence évidente de la musique de Fauve par rapport à la scène actuelle. Mi-rap, mi-rock, mi-torgnole en pleine gueule, le son du collectif à de quoi surprendre. Et malgré son statut de groupe branché, son professionnalisme commercial ne doit pas laisser supposer que Fauve puisse être autre-chose qu’un projet éminemment personnel.

Dans le cas d’un groupe produit par une maison de disques classique, je suspecterai cette réussite (trop bien huilée) de mercantilisme. Mais pas Fauve. Les textes, la démarche d’auto-production et le discours du Corp ne trompent pas. Et je me reconnais dans ce projet d’un groupe d’amis à la recherche de l’accomplissement artistique et d’un renouveau spirituel quasiment mystique. Fauve résonne pour moi, et pour quelques-uns de mes amis, comme une vraie révélation, du genre qui prend aux tripes. Le fait de vendre des t-shirts est alors un soutien financier à la production, et je pense que cela n’affecte en rien la bonne foi de leur quête, ni la force de leur combat romantique. 

« Fauve est une quête, et la narration de cette quête. »

Et romantique le collectif l’est indéniablement. Le sigle « ≠ » peut-être lu d’une autre manière que sa seule efficacité publicitaire. En renonçant à leurs vies toutes tracées au profit de la bohème artistique et des risques de la vie de musicien, les membres de Fauve ont choisi une voie résolument différente de celle qui leur était réservée. Le symbole bien connu devient alors la quintessence de l’ambition du Corp : vivre différemment, s’extraire des carcans, tracer une autre voie. Une dimension exclusivement cathartique, que les textes ne démentent à aucun moment.

La reconquête des affects

Le sentiment, l’émotionnel, le sensible, les textes de Fauve ne parlent que de ça. C’est ce qui les rend si intimement puissant pour beaucoup de fans ; et malgré la musique foncièrement nouvelle, ce sont les ingrédients classiques du romantisme tel qu’il existe depuis le XVIIIe siècle. Le premier titre du Corp, Blizzard, s’affirmait déjà comme un bras d’honneur à la honte, la tristesse, la mort et le spleen, et comme une reconquête de la dignité, de l’amour, de l’univers tout entier. « Tu nous entends l’Blizzard, tu nous entends ? Si tu nous entends, va t’faire enculer ! » 

« Je suis l’orage, le soleil qui perce entre les nuages.

Je suis les gouttes sur ton visage, je suis la vie autour de toi. »

Toutes les émotions et relations humaines y passent, avec toujours un point de vue puissamment sensitif, presque physique. (Le lien entre corps et émotions est permanent dans les textes de Fauve.) Comme remède aux « sales nouvelles et [aux] coups d’putes potentiels de la vie », Fauve affirme une volonté d’embrasser l’existence toute entière, et « de lui faire l’amour de façon brûlante ». Contre les carcans d’un destin trop étroit et la claustrophobie de la vie moderne, le Corp propose l’évasion vers les grands espaces, et une ouverture d’esprit radicale pour appréhender le monde entier.

Le discours scandé, presque craché et la violence incroyable des textes est avant-tout tournée vers ses propres auteurs, comme pour exprimer un besoin fondamental d’expression sans pudeur ni retenue. Illustration immédiate de cette intention, le visuel de l’album Vieux frères – Partie 1 se passe de commentaire.

Fauve, Vieux Frères - Partie 1

Vieux Frères – Partie 1, à fleur de peau.

Dans l’interview qu’il m’accordait cette année pour Les Bouquinautes, Alain Damasio évoquait la « dévitalisation » du monde. Un discours qui trouve un écho évident dans le combat mené par le collectif Fauve.

« […] L’enjeu qui m’a toujours paru le plus crucial, c’est celui de la dévitalisation en Occident. Pour le dire autrement : la perte de la faculté à vivre intensément, profondément, avec un spectre affectif, émotionnel, intellectuel ou physique large et sensible, la vie qu’on nous propose, et qui est pourtant libérée du poids de la survie que subissaient les époques antérieures. Je suis né et j’ai grandi dans un monde « désaffecté », désaffecté au sens de la perte des affects. Un monde technocapitaliste sursollicitant, surinvesti par le fric et les désirs préfabriqués, un monde d’extrême normalisation intime […]. »

Nombreux sont les textes de Fauve qui reprennent cette idée (d’un point de vue moins analytique). Le romantisme du Corp s’impose à ses membres, qui ont essayé de se contraindre à la vie « normale » sans y parvenir (Loterie). Mais incapables de se ranger dans le cadre prévu à leur intention, ils se rebellent, se regroupent, s’appellent « Vieux Frères ». Ils rejoignent une autre idée damasienne, selon laquelle la lutte se justifie autant pour son but ultime que pour les camaraderies qu’elle rend possibles. On se serre les coudes, on appelle chacun à rejoindre ce mouvement, cette Volte, à la reconquête de nos émotions engluées dans le marécage des habitudes mortifères, les spirales d’autodestruction et d’indifférence. On devient alors « des milliards de mains, sur des milliards d’épaules », poussant « des cris de ralliement faisant écho dans les vallées ».

« Après la nuit, avant le jour, j’irai chercher les hautes lumières. »

C’est alors que le « ≠ » prend un autre sens. Une alternative. Plus seulement une catharsis personnelle, mais un autre monde. Un monde qui rappellerait un peu le projet de Palahniuk dans son Fight Club, mais le nihilisme surviolent remplacé  la fraternité et l’optimisme.

Au départ, et sans doute encore aujourd’hui, la volonté de Fauve était de poursuivre une quête personnelle. D’apporter une réponse brutalement émotionnelle à l’oppression du quotidien dans un monde déshumanisé. Mais alors que le groupe fait salles combles, et que l’appel semble se faire entendre ; à la veille de la sortie du très attendu Vieux Frères – Partie 2 me vient une question. Une émotion, même brute et gueulée sous forme de textes intimes et violents, cette émotion une fois partagée par des milliers de gens, une fois portée et scandée par autant d’anonymes prêts à la partager, cette émotion peut-elle encore longtemps rester apolitique ?

-Saint Epondyle-

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Merci pour cette analyse, ça m’a rendu très curieux de ce groupe.
    Ce qui me marque ceci dit particulièrement dans cet article, c’est cette idée forte de « faire groupe dans la différence ».
    Le refrain d’une culture alternative positive est une mélodie que j’entends de plus en plus souvent, avec l’espoir que ça finisse par devenir une vraie chanson.
    Cela pose le vieil oxymore « peut-on être unis dans une même différence » ?
    C’est ce que moque South Park avec le mouvement Goth et que j’avais expérimenté à l’époque – une seule façon admise d’être non conformiste.

    Ce symbole de ralliement dans la différence est très beau et très fort…
    …tant qu’il ne devient pas un dogme de plus.

    • Je t’encourage vraiment à te pencher dessus si tu aimes un peu la musique très « émo » et les découvertes du 3ème type.
      A savoir si l’on peut-être unis dans la différence, je crains que la réponse ne soit pas si évidente à trouver. Je ne sais pas si c’est là la vraie quête de Fauve. Mais l’introspection profonde et l’idée de faire bloc sont clairement au programme… En tous cas, la fuite vers l’idéal de la nature, la déconnexion et le fait de gagner les grands espaces rappelle largement les trips néo-hippies à la Into The Wild, mais la solitude en moins. Personnellement, ça me parle plutôt.

  • Après la lecture de cet article, je comprends mieux le succès, phénomène autour de ce groupe-Corp. Cependant je reste perplexe et sceptique. Personnellement j’ai seulement écouté trois, quatre sons. Un peu plus et mes oreilles se mettaient à saigner. C’est totalement subjectif, ne concerne que moi, mais le timbre, rythme de la voix me lacère l’ouïe.
    Je ne ressens pas ce côté optimiste, idéaliste. J’y vois plutôt un groupe représentant d’une génération. Le risque c’est de n’en toucher qu’une seule et de s’enfermer dans son concept. C’est ce qui est arrivé à Saez. D’ailleurs c’est marrant que Fauve accorde autant d’importance au fait de montrer (prouver ?) sa différence, alors qu’il partage énormément de points communs avec d’autres artistes français pop-rock. A Saez bien sûr, dans les textes, le rapport aux médias, à la célébrité, à Indochine avec le logo rassembleur, le droit à la différence, la communauté crée autour du groupe, à Noir Désir pour l’ambiance romantique sombre et enfumée saupoudrée d’engagement… Des éléments qu’on retrouve en fait dans tous les groupes de rock, plus particulièrement dans les groupes des années 80.
    Je crois que je pourrais écrire un article : « pourquoi Fauve m’exaspère autant », ce qui ne m’empêche de comprendre et de respecter leur travail, leur public, fans. Désolée, ton article a trop interpellé mon esprit critique… c’est parce qu’il est super bien écrit !

    • Pour le côté lumineux, écoute ça.

      Sinon, être insensible à la voix d’un artiste est une très bonne raison de ne pas vouloir l’écouter. L’affectif joue à plein, même lorsqu’on « voudrait aimer ». C’est ce que je dis souvent à propos de Saez justement. D’ailleurs en parlant de lui, je ne sais pas si l’on peut dire qu’il ne touche qu’une génération, c’est réducteur et je ne l’ai pas ressenti à ses concerts. Il touche un public bien précis, mais pas forcément discriminé par la tranche d’âge.
      Concernant Fauve, c’est beaucoup plus le cas de manière assumée. Mais comme le Corp s’est plus ou moins dissous après ses deux albums plus un album-live sorti dernièrement, l’expérience relève plus d’une sorte de happening musical générationnel que d’un truc sensé durer. Du coup, je ne m’étonne pas qu’ils ne touchent pas les autres générations que la « génération Y » désabusée en perte de repères.

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