Cosmo [†] Orbüs

Horizons | Détroit

Le bel album.

[Il n’a y pas de méthode et rien à expliquer,
Pas de techniques en vogue de calculs étriqués,
Que vienne l’extase et que crèvent les pouvoirs au rabais !
– Détroit, Le creux de ta main]

Il aura fallu trois ans après la séparation officielle de Noir Désir pour permettre à Bertrand Cantat, icône damnée du rock français, de sortir un nouvel album. Avec son ami le bassiste Pascal Humbert, ils forment Détroit, un duo rock/folk dont la sortie du premier album Horizons a provoqué un déchaînement médiatique prévisible. Curieusement (ou pas ?) les dizaines d’articles qui titrèrent sur Détroit finirent souvent par occulter l’album pour parler de tout, sauf de musique. Le retour sur scène du chanteur étant vu par certains comme une atroce profanation, par d’autres comme un repentir vibrant.

Il est vrai, comme le remarque Denis Verloes sur Benzine, que le scénario est presque trop beau ; l’artiste trop bien maudit, le repentir trop net. Comme si Détroit était plus le fruit d’un travail d’image qu’une expression artistique sincère. Comme si l’on cherchait à nous vendre de l’artiste maudit, du génie musical écorché vif… Peut-être.

Mais si la distribution de l’album tombe à n’en pas douter dans un petit je-ne-sais-quoi de voyeurisme malsain et de pose affectée, il convient cependant de faire fi des considérations annexes, d’ignorer notre propre connaissance du contexte et surtout des commentaires pour revenir à l’essentiel. Une fois le vide fait tant bien que mal dans notre esprit et le silence autour de nous, écoutons enfin cet album et jugeons-le pour ce qu’il est.

Horizons donc, est un album de rock relativement minimaliste composé de douze titres originaux et d’une reprise de Léo Ferré. La plupart des morceaux sont des balades, bien que certains soient de registres différents. Citons Ma Muse et Droit Dans Le Soleil, les deux titres les plus représentatifs de l’album.

Bertrand Cantat et Pascal Humbert.

La musique de Détroit se base sur une instrumentalisation classique de chanson française, avec de l’accordéon, de la contrebasse, du violon, et donne une couleur folk très prononcée à l’album. Malgré tout, la construction des morceaux est largement inspirée des origines rock de ses auteurs. Dans chaque titre la ligne mélodique est d’une efficacité imparable et les sonorités, voix déchirée en tête, d’une pureté brute magnifique. J’apprécie particulièrement les moments de lâcher-prise où le son explose, dans les morceaux plus violents comme Le Creux De Ta Main ou Null and Void.

Si j’ouvrais mon article sur la polémique générée par l’album, c’est que ses thématiques sont très personnelles, et renvoient explicitement à des éléments autobiographiques de Bertrand Cantat. Impossible d’échapper à la malédiction du chanteur dans cet album, qui apparaît d’ailleurs plus comme un exorcisme des démons passés et présents que comme un nouveau départ. Même la reprise de Ferré, Avec le Temps, résonne comme une chanson éminemment personnelle au regard du vécu de son interprète.

L’univers carcéral, les regrets et « les années perdues » sont les thèmes dominants. L’écriture poétique et souvent cryptique de Détroit évoque plus qu’elle ne décrit, peint plus qu’elle ne dessine. On ne comprend pas tout, mais on aime à laisser notre imagination et notre propre sens poétique compléter l’évocation. Bien entendu, les textes rappellent Noir Dez en permanence.

Ma découverte d’Horizons lors de sa sortie à l’automne dernier m’a vraiment marqué. Dans le paysage musical actuel, un tel niveau de perfection dans la musique, la voix, l’écriture et la construction laisse rêveur. Preuve s’il en fallait une que la maturité musicale peut se conquérir dans la simplicité, et que le rock ne se nourrit pas de sentiments mièvres ; la douleur, le paradoxe, le désespoir et les regrets en sont le meilleurs terreau. Preuve enfin qu’après des années d’obscurité peut rejaillir une lumière au dessus des ruines.

En entendant cette musique (et cette voix !) inonder à nouveau le silence, force nous est de la reconnaître comme l’oeuvre de l’un des plus grands musiciens de notre époque. Et comme disait Baudelaire : « C’est Elle ! noire et pourtant lumineuse. »

-Saint Epondyle-

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2 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Ah, enfin une critique constructive avec des émotions! Merci pour ces mots qui donnent envie d’en écouter plus! Le duo à vraiment l’air de bien fonctionner, j’aime déjà les textes que j’ai pu entendre, donc prochain album: Détroit!

    • Merci de ton commentaire très sympa ! Effectivement parler d’un album aussi rempli d’émotions sur un ton strictement descriptif et objectivo-faits-divers me paraissait aberrant.
      Fais-nous partager tes impressions quand tu l’aura écouté en entier !

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