Cosmo [†] Orbüs

Monde réel et mondes imaginaires

(image : Le monde enfin, Dalmatian island et Dust industry par Sparth)

[Ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière.
– Charles Baudelaire]

De manière générale, je me considère comme un geek selon la définition que je rédigeai en juillet dernier. Je disais alors que cette catégorie, ce mouvement, humain était mû par des passions, une culture et des activités différentes de celles qui sont socialement les plus connues et les plus appréciées. Or, force est de reconnaître que le terme regroupe des gens très différents (depuis la littéraire qui engouffre 150 bouquins en vo par semaine,  jusqu’au gamer fanatique incapable de se coucher le soir tant que le boss respire encore). En attaquant le sujet sur un autre angle, on peut reconnaître un trait intéressant : le goût pour l’imaginaire et les mondes de fiction. Qu’on soit rôliste, hyper-littéraire, fan de SF, d’héroic fantasy, de séries télé ou de jeux vidéos, la présence d’un univers virtuel plus ou moins réel est une constante.

On peut dès lors se demander pourquoi les univers de fiction et les mondes imaginaires nous attirent tant, alors que notre monde réel est pourtant plus riche que tous ce que l’imagination de quelques auteurs et scénaristes peuvent inventer.

Attention toutefois à ne pas opposer systématiquement les deux ! A part les scientifiques psychorigides inaptes à l’imagination de choses non-existantes et de phénomènes paranormaux (sans compter les créatures mystiques, les dieux et les pouvoirs magiques) d’une part, et les sociopathes accro à leurs univers inventés et incapables de surmonter les banalités de la vie quotidienne (ainsi que de mener une relation sociale normale, et je ne vous parle même pas des relations sentimentales) d’autre part, tout le monde est capable de faire coïncider le virtuel et le réel. Même les gens les plus terre-à-terre peuvent concevoir l’irréel (ou en tous cas le « réel modifié »), et même les plus rêveurs peuvent (doivent ?) revenir sur terre de temps en temps. Toutefois, tout le monde n’apprécie pas de quitter la terre tangible et les faits observables pour explorer des mondes totalement dénués de réalité.

Car finalement, quelle est la raison qui nous pousse à porter de l’intérêt aux guerres menées par les personnages du Trône de Fer par exemple, alors que notre connaissance de l’histoire réelle, ne serait-ce qu’au niveau du moyen-âge, est aussi parcellaire qu’emplie de clichés ? Pourquoi un auteur seul devant une feuille de papier peut-il capter l’intérêt de tant de gens, alors que la vie réelle de milliers d’anonymes, de nobles et de rois méconnus sombre peu à peu dans l’oubli collectif ? Je pense que ceci s’explique par plusieurs raisons, qu’on pourrait synthétiser par les trois mots suivants : évasion, protection et pouvoir.

L’évasion d’abord est l’élément qui viendra spontanément en tête lorsqu’on cherchera une raison d’embarquer vers l’imaginaire. Troquer une réalité morne et monotone pour un voyage enchanteur au pays des fées, voici ce à quoi on pense de prime abord. Pour autant, la réalité que l’on souhaite abandonner quelques temps n’est pas nécessairement morne, triste, ni le théâtre d’afflictions en tous genre. Fort heureusement, tous les amateurs de fantastique ne sont pas des victimes torturées cherchant à imaginer le soleil dans le caveau de leurs supplices quotidiens. Toutefois, l’évasion peut simplement signifier qu’on cherche à changer d’air, à voir autre chose, et éventuellement à explorer des lieux moins hospitaliers que ceux auxquels la réalité nous a habitué. Ainsi, j’adore les jeux d’horreur, les univers lovecraftiens, le gore-fun, les choses qui rampent dans les sous-sols, les malédictions, les vampires et toutes sortes d’autres sources de joies ; pour autant, ma réalité est loin d’être pire que ces mondes qui me serviraient d’échappatoire. L’imaginaire pour s’évader oui, mais pas forcément pour aller au soleil.

La seconde raison : la protection, est voisine de la troisième : le pouvoir. Selon moi, les mondes imaginaires offrent un confort protecteur inouï à ceux qui les explorent, et bien plus encore à ceux qui ont la chance de les façonner (qu’ils soient réalisateurs de films ou plus souvent Meujeux). En effet, le monde réel est extrêmement complexe, et l’appréhender complètement est totalement impossible puisque cela nécessiterait un savoir scientifique absolu, en sciences dures (physique, mathématiques…) autant qu’en sciences molles (sciences humaines). Et même si on peut devenir expert dans un domaine, non seulement ce domaine est trop spécialisé pour prétendre une connaissance « du monde » en général, mais en plus ce savoir ne s’acquiert qu’au terme d’un long et complexe apprentissage, souvent rébarbatif. A l’inverse, les mondes imaginaires ne se découvrent pas dans des livres ou des amphithéâtres de faculté, mais plutôt devant sa console de jeu, au cinéma ou dans une série de mangas. Plus petit (et donc plus simple) que l’univers réel, le monde de fiction est plus facile à connaitre, et surtout à connaitre à fond. Paradoxalement, plus le monde virtuel est complexe et vaste (comme l’univers de Warhammer par exemple), et plus ceux qui le connaîtront bien seront protégés en son sein. Je m’explique : si je connaissais par coeur un univers aussi étendu que celui de Warhammer ou de Star Wars, je pourrais largement confronter mes connaissances avec les autres fans, et donc me sentir chez moi au sein de cet univers et de la communauté qui va avec. Par rapport aux profanes, je me considérerais alors comme un « initié », et je serai totalement blindé vis-a-vis de leurs connaissances parcellaires (« Ah bon, tu n’as vu que les films ? »). Si je me retrouve plongé dans cet univers (Lors d’un jeu de rôles, un quiz, à la sortie d’un nouveau film/roman/BD, ou simplement dans une conversation) je pourrais faire totalement face sans craindre d’être perdu. C’est beaucoup plus difficile lors d’une conversation sur le monde IRL.

Cette caractéristique je le disais, est voisine de la dernière c’est-à-dire le pouvoir. En effet, plus on est incollable sur un univers virtuel, et plus on peut agir en son sein. Et cela ne concerne pas uniquement les médias interactifs comme les jeux vidéo ou de rôles. Même si dans ces derniers on peut agir dans l’univers, dans les autres comme le cinéma ou la littérature, on peut agir sur les autres personnes qui les explorent (dans une moindre mesure mais quand même). De fait, un joueur incollable sur l’univers de Vampire le Requiem sera beaucoup plus libre et capable d’agir intelligemment dans le jeu grâce à ses connaissances. Dans le cadre d’un bouquin par exemple, le lecteur passionné pourra avoir la sensation en connaissant toutes les ficelles de l’intrigue et des personnages, de guider le novice ou le lecteur anecdotique, par exemple en lui suggérant les double-sens ou les éventuelles situations cachées (voire en lui spoiliant honteusement l’intrigue). En tant que créateur, Meujeu, écrivain ou scénariste, le fait de créer soi-même un monde permet un pouvoir absolu dessus, pouvoir bien sûr totalement impossible à concrétiser dans le monde réel. Néanmoins, les univers « partagés » comme ceux des jeux de rôles du commerce ou les multivers cités précédemment laissent moins de libertés aux créateurs puisqu’ils agissent à plusieurs dessus. Une connaissance importante mais pas exclusive de l’univers fictif diminue le pouvoir sur ce dernier. C’est le cas très désagréable et pourtant commun, du Meujeu moins au courant que ses joueurs du monde dans lequel se déroule son intrigue, qui se retrouve confronté à des incohérences scénaristiques mises en exergue par les PJs, là ou lui n’avait rien vu.

En outre, tous les univers de fiction sont dérivés à des niveaux plus ou moins prononcés de notre monde réel, à notre époque ou à une autre. Si l’univers de l’Assassin Royal est par exemple totalement distinct de l’histoire réelle, il reprend tout de même des bases médiévales très classiques : le système féodal, les us et coutumes, et les moeurs médiévaux de manière générale. Ne serait-ce également que dans la nature des éléments naturels et des paysages (forêts peuplées de loups, montagnes enneigées…), ce monde est un dérivé du monde tel qu’on le connait. Moins lointains, certains univers (j’ai déjà cité celui de Vampire le Requiem) reprennent quasi-exactement notre monde, et y additionnent des éléments supplémentaires, généralement fantastique, d’uchronie ou de science-fiction. Ainsi, avec un « monde dans le monde », cet univers est plus facile à gérer car il demande moins de connaissances de base que d’autres, plus complexes. On peut donc s’appuyer sur notre connaissance réelle de l’univers pour agir et interagir avec la fiction.

Les univers totalement détachés de la plus petite vérité tangible sont extrêmement rares et je ne saurai pas en citer un. D’ailleurs, je pense que l’immersion dans un univers quel qu’il soit demande un certain nombre de repères de base qui doivent dans tous les cas être conservés. Un monde si inédit qu’on serait incapable de le rapprocher de quoi que ce soit de réel serait somme toute assez peu attractif.

De la même manière qu’avec les experts du monde fictif, les experts du monde réel peuvent avoir un pouvoir supplémentaire dans un monde qui en est un dérivé direct. Par exemple, un juriste, un scientifique ou un historien, pourront devenir de sérieux obstacles aux Meujeux un peu légers au niveau des connaissances sur ces domaines. Dans les bouquins et les films, ceux qui connaissent bien le monde réel pourront déceler les incohérences et les faiblesses sur les éléments réels de la fiction, volontairement ou pas d’ailleurs.

Les raisons de préférer la fiction à la réalité dans nos loisirs ne sont probablement pas exhaustives, et relèvent de la personnalité et des goûts de chacun. De même, les univers qui obtiennent notre préférence dépendent à la fois de qui nous sommes, et de ce que notre époque à fait de nous. Le renouveau d’intérêt pour des milliers de post-ados (dont je fais allègrement partie) pour les anciens films d’animation de Walt Disney sont par exemple un indice d’un souhait de retour en enfance, ou d’un attachement à des univers aussi simples que fondamentalement gentils et accueillants (Malgré la mort traumatisante de la mère de Bambi, l’histoire finit toujours bien.) La science-fiction révèle peut-être d’un goût plus marqué pour les sciences, et les productions d’horreur (de Lovecraft à Scream) d’une envie de se faire peur en rompant -sans risque- avec le confort du quotidien.

A mon sens, le rapport de chacun à l’irréel est une part très importante de sa personnalité. Peut-être pas aussi importante pour chacun, mais existante dans tous les cas. Depuis les premières fictions à l’aube des temps (l’Iliade et l’Odyssée, par exemple), l’humanité n’a pas cessé de créer de l’imaginaire, à un point tel qu’aujourd’hui, où presque tout nous est accessible, il nous suffit de quelques clics pour en ramasser à la pelle. Aussi passionnant et complexe soit-il, notre monde réel nous offre parfois bien peu de prises à saisir pour le modifier ; et même si les autres mondes ne sont pas vraiment réels, il semble difficile de les qualifier de totalement virtuels quand certaines personnes y vouent leur vie entière (a tort ou à raison). Il y a tant à découvrir qu’il est difficile de se contenter d’un quotidien parfois un peu trop concret.

Alors s’il m’était permis de vous donner un conseil, je vous dirais de lire, de jouer, de voir, d’écrire, de créer et d’imaginer au maximum. Ne vous bridez pas et partez à la découverte des infinies possibilités qui sont ouvertes devant vous. De Matrix à Transformers, de Zola à Werber, de Donj à Half-Life, et de Magic à Twilight, mangez de tout sans retenue. La fiction est un tel foisonnement qu’il peut se trouver de quoi contenter tout le monde. Mais au milieu de ce vacarme de créations plus ou moins réussies pensez à sortir la tête de temps en temps. Regardez autour de vous. Soyez curieux de tout, et n’oubliez pas de vivre.

-Saint Epondyle-

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Excellent article, qui me fait penser à un autre élément. On dit souvent que la réalité est plus bizarre que la fiction car la fiction doit être cohérente; un corollaire de ce dicton est que la réalité, elle, se permet des sautes de logique apparentes qui nous rendent vulnérables. La fiction donne l'illusion d'un univers cohérent, donc prévisible, donc contrôlable.

  • En effet, excellent article mon cher Saint. Je ne pense que tu as véritablement mis en exergue les vraies et profondes raisons qui nous attirent vers les univers fictifs. Si je suis totalement en accord avec toi pour dire que la recherche d'évasion sera celle citée en premier je pense que si elle est certes très importante, cette raison est devenue un lieu commun, un truisme. D'un autre coté je pense qu'elle est devenue indissociable de la recherche de protection et de pouvoir qui je pense sous tendent réellement, notre monde réel et les autres. Mais j'ai tendance à être focalisé sur les rapports de cet ordre alors…
    Un dernier point: "un juriste, un scientifique ou un historien…". Une rancune mon cher Epondyle?

  • Merci à vous deux pour votre commentaire positif. Cet article fait partie de mon envie de partir plus dans la réflexion et l'analyse que de rester sur des critiques d'oeuvres. Content que ça vous plaise.

    @Alias > De fait, la réalité nous parait parfois incohérente parce qu'on a pas toutes les cartes en main. On finit parfois pas expliquer des évènements des années après, et certains grands mystères de l'histoire restent insolubles. Ça n'arrive pas dans un monde qu'on créé soi-même de toutes pièces, ou qu'on explore mais qui est basé sur X romans, films, jeux.
    Et au pire en cas d'incohérence dans le virtuel, un petit TGCM nous permet de nous tirer d'affaire.

    @ l'Apôtre > C'est certain qu'en demandant à des amateurs d'imaginaire leurs raisons, ils sortiront probablement tous "l'évasion" en premier lieu, comme par réflexe. Mais ça ne veut pas dire que c'est faux. Quand à la recherche de pouvoir, je pense que c'est le coeur du sujet. C'et d'ailleurs pour ça qu'on aime en général pas les scénario hyper-dirigistes dans un JdR. Personnellement je préférerai toujours un scénar stupide en porte-monstre-trésor qu'une enquête très bien ficelée mais complètement pré-écrite et sans liberté d'action.
    Sinon, pour le "juriste, scientifique, historien", je n'ai pas de rancune ; je m'inspire simplement de mon expérience pour étayer ma réflexion. :D

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