Cosmo [†] Orbüs

Vol de nuit | Antoine de Saint-Exupéry

L’édition illustrée chez Gallimard / Futuropolis

[Le but peut-être ne justifie rien.
Mais l’action délivre de la mort.]

J’ai avalé d’une traite Vol de Nuit, l’un des classiques d’Antoine de Saint-Exupéry. Ecrit en 1931 lors d’une mission en Argentine, le roman dépeint le quotidien des compagnies aéropostales intercontinentales de cette époque. C’est un ouvrage incontournable du patrimoine littéraire français, prix Femina l’année de sa sortie. Et franchement, j’ai compris pourquoi.

C’est l’aventure. Avec des moyens aériens et des communications très réduits par rapport à aujourd’hui, les pilotes de l’aéropostale doivent porter une charge quasiment sacrée. Ils acheminent le courrier d’Europe à destination d’Amérique Latine, quelques décennies à peine après l’invention de l’aviation. Comme le raconte très bien Le vent se lève, film d’animation de Miyazaki, c’est la Seconde Guerre Mondiale qui fut à l’origine d’immenses progrès dans le domaine de l’aéronautique, qui initièrent ensuite la mondialisation. Assurer la liaison entre les continents est alors une mission primordiale, qui mérite qu’on y risque sa vie.

Antoine de Saint-Exupéry, pilote de l’Aéropostale lui-même, parle d’expérience. Il raconte sous sa plume l’univers des vols nocturnes, innovation risquée, et la chaîne des responsabilités qui les rendent possibles, des mécaniciens, aux prévisionnistes météo. Tout au bout de la chaîne, les pilotes et leurs radios, qui forment un binôme au destin commun dans une entreprise à l’issue parfois dramatique. Il faut un vrai courage pour prendre les airs à bord d’un biplan de l’époque, à l’assaut d’une nuit d’encre, au dessus de la mer et parfois en pleine tempête.

Rivière, personnage principal du roman, est le chef et initiateur des opérations nocturnes. Ancien pilote, il connait les risques et a conscience de demander à ses hommes de risquer leur vie. Sous la plume de Saint-Exupéry, il porte une certaine vision d’un commandement juste. « Aimez ceux que vous commandez. Mais sans le leur dire. » Le personnage de Rivière est inspiré de Dider Daurat, héros de l’aéropostale française de cette époque. S’il peut paraître dur ou insensible, il porte pourtant en lui la responsabilité de toutes les missions dangereuses et assume la solitude du commandement face aux risques pris par chacun de ses pilotes. Plutôt que de céder à une peur justifiée, Rivière cherche à forger les hommes pour les amener à accomplir l’impossible. Transparaît alors la philosophie de l’auteur, et cette question sur le sens de la vie : « Si la vie humaine n’a pas de prix, nous agissons toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine… Mais quoi ? » La réponse, Saint-Exupéry y consacrera une bonne partie de sa littérature. Vol de Nuit suggère d’ores et déjà l’idée que la liberté se conquiert dans la soumission à une cause plus grande que soi-même. Et qu’en risquant tout, les aviateurs anonymes de l’aéropostale s’effacent devant un devoir qui justifie tous les dangers.

Serait-ce à cause de la réputation de l’oeuvre ? Vol de Nuit suinte le chef-d’oeuvre à tous les étages. A la fois court et intense, on y retrouve la patte simple et universelle qui caractérisera plus tard Le Petit Prince, l’innocence en moins. Saint-Ex ne s’adresse pas à des enfants, son texte est plus sombre lorsqu’il dépeint la lourde solitude de Rivière le donneur d’ordres, la concentration du pilote dans la tourmente et l’angoisse de sa femme restée sur le sol. Le témoignage est d’autant plus poignant qu’il disparu lui-même en mission en 1944, probablement abattu par un chasseur allemand. L’écriture de Saint-Exupéry est foncièrement poétique, vraiment très belle. L’assurance du vécu, les nombreuses métaphores et la trame philosophique font de l’oeuvre l’un des meilleurs exemples de ce que « littérature » veut dire. D’une langue française parfaite, il témoigne d’un temps aujourd’hui révolu. Un temps ancien, où la distance avait un sens, où des héros anonymes mesuraient leur courage, leur sens du devoir et leur rage de vivre à l’aune des ténèbres. Un temps où la nuit demeurait un mystère, et le ciel un terrain de conquête.

-Saint Epondyle-

Antoine de Saint-Exupéry, auteur aventurier, mort en mission.

Soutenez Cosmo ^{;,;}^
Vous pouvez soutenir Cosmo en réagissant par un commentaire, en partageant les articles et/ou en m'offrant un café (tip tip !). C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Merci d'être là.

Devenez mécène

Laissez un commentaire ici plutôt que sur Facebook.