Cosmo [†] Orbüs

Toxoplasma, David Calvo

Toxoplasma est un hybride culturel des années 80 et 2010, projeté vers l’idée d’un futur métamorphe, en chute libre vers… quoi ? Le dernier roman de David Calvo est une plongée hallucinatoire dans une réalité qui part plus ou moins en vrille, entre hypermodernité et rétromania, virtualité et corporalité. A sa façon, le bouquin réactualise certains thèmes majeurs du courant cyberpunk des années 80. William Gibson likes this.

Car le cyberpunk n’est pas mort, bien qu’il semble un peu tombé aux oubliettes de la science-fiction depuis que son volet politique (essentiel) a été sucé jusqu’à l’os par Hollywood. Des films comme (l’infect) remake de Ghost in the Shell ou le (meilleur) Blade Runner 2049 sont des incarnations de cette dépolitisation. Les images sont sublimes, la bande sonore de Blade Runner est chouette… mais les thématiques terriblement creuses. Comme si ces redites des fondateurs du genre n’avaient plus rien à dire de notre monde d’aujourd’hui. Pourtant, le cyberpunk à beaucoup, beaucoup à dire (j’ai écrit un bouquin là dessus.) et à projeter sur des avenirs inimaginables il y a quarante ans.

Toxoplasma est une tentative de repolitisation du genre. Dans l’univers du roman, les décennies pré-2000 sont à la mode comme jamais. Internet n’existe plus, on revient à la location de VHS et de Bétamax… mais il n’y a pas de retour dans le temps, les années 80 n’y sont que mirages rétro omniprésents, certes, mais d’une époque totalement révolue. C’est d’aujourd’hui que parle le roman en proposant une vision postcyberpunk de la ville de Montréal après son indépendance… ville menacée par les troupes fédérales venues la reprendre et par les milices et « phalanges » privées qui la gangrènent comme autant de gangs politiques. Cette Commune assiégée est le décor préapocalyptique, en équilibre instable au bord de l’abîme, dans lequel évoluent une bande de hackeuses : Nikki, Mei et Kim (pas très faciles à différencier), entre braconnage d’informations sur la « Grille » (ce reliquat de web privé), location de nanars d’horreurs en VHS, recherche de chats perdus et enquête sur un meurtre de raton-laveur.

On reconnaît les grands livres de l’Imaginaire à ce qu’ils ne décrivent pas leur univers mais le rendent concret, palpable, nous immergent dans leur quotidien et leur réalité, sans forcer. Toxoplasma le fait avec brio, en nous plongeant dans la novlangue franglaise ascendante jargon de hackeuses québécoises et dans les quartiers de la ville de Montréal. Il serait illusoire de tout piger des tchats ou « run » des personnages – autant se laisser porter et admirer comme Calvo laisse entrevoir que la technologie ne déshumanise plus nécessairement, mais se fait vectrice de culture et de dialogue, constitue presque physiquement les êtres qui s’en emparent, mettent en réseau des bécanes obsolètes aux noms barbares pour reconquérir un pouvoir de projection et de communion avec le monde dans la multiplicité de ses facettes… et pour littéralement se projeter « en dehors d’elles ».

toxoplasma cyborg manifesto

Les protocoles cybernétiques se dissolvent dans le réel, contaminent la vie AFK, réchauffent l’informatique en la passant au tamis des affects et leur permettent de reprendre pied avec une certaine réalité. Une réalité au moins autant numérique qu’analogique, peut-être en écho au Cyborg Manifesto de Donna Haraway (1984) – proclamation de la non-binarité au profit d’une forme d’acceptation de toute formes de transidentité (ou « hybridation »). L’objectif : une désaliénation radicale de l’être à son « essence » supposée, construite socialement.

C’est là que Toxoplasma peut être lu comme une forme d’utopie postcyberpunk quoique l’appellation puisse sembler paradoxale. (Pour moi, le cyberpunk est un genre éminemment dystopique et pessimiste.) La science-fiction comme une reconquête du personnel dans un imaginaire trop souvent vidé de ce qu’il a d’intime ; pour percer à jour la part d’ombre et d’indéfini de nos « nous » futurs, et en explorer les frontières dans toutes leurs dimensions : technologiques, culturelles, civilisationnelles. Et sur le plan des valeurs.

Derrière son allure d’improbable thriller, Toxoplasma est une exploration de ces frontières ou absences de frontières. C’est un travail de l’intimité tissé dans un rapport politique au monde, politique par nature en ce que les personnages réaffirment le rôle du collectif, des marges, des nids et des réseaux pour hacker une réalité surexposée, qui condamne à l’ombre toute « déviance » de ses modèles normés. Ces mouvements contestent au libéralisme son idéologie du développement personnel et de l’individuation par la fragmentation de tous en autant de « uns ». Ces communautés marginales et protéiformes, anonymes et non définies, transgenres dans tous les sens du terme, tissent du lien au long de leurs lignes de commandes et jettent des ponts entre leurs silos d’isolement, à l’ombre du smog et des tours de verre de la domination normée, définie, binaire. Tel est le rôle de la SF de David Calvo : sublimer le maintenant plutôt que tendre vers un hypothétique demain.

~ Antoine St. Epondyle

5 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

Laissez un commentaire ici plutôt que sur Facebook.