Cosmo [†] Orbüs

Totalitarisme et condition féminine dans La servante écarlate (Margaret Atwood)

servante ecarlate atwood

Crédit inconnu.

La servante écarlate est un peu le 1984 de la condition féminine, quoiqu’il soit plus récent que le roman d’Orwell. Remis au goût du jour par la série télévisée qui s’en inspire (pas vue), le roman de Margaret Atwood est à la fois très loin et très proche de nous.

La servante écarlate est une dystopie dans la pure tradition du genre tel qu’on le pratiquait au milieu du vingtième, qui cherche à décrire les prisons tant mentales que physiques et les mécanismes de domination à l’oeuvre dans un monde intemporel. Bien entendu, elle est moins à prendre comme une anticipation du futur que comme un regard sur le monde contemporain et / ou ce qu’il pourrait devenir. La servante décrit une certaine idée de la soumission des femmes, dirigée par un totalitarisme religieux qui s’exerce au point de vue tant symbolique que corporel. Parce que cette domination entend (c’est son prétexte) régler un problème de fertilité à l’échelle de l’Occident, elle s’impose aux corps féminins qu’elle utilise comme bétail reproducteur. Les mécanismes à l’oeuvre dans le roman rappellent le contrôle des populations noires d’Amérique tel que décrit dans Se Défendre, l’excellent essai d’Elsa Dorlin.

La servante écarlate rejoint aussi en partie Les fils de l’homme, film immense d’Alfonso Cuarón, sur la question de la crise de la natalité. Privée de sa capacité [presque] égalitaire car biologique à se reproduire, l’humanité sombre dans un désespoir total proche du « no-future » – qui tend vers le chaos dans le film de Cuarón, et vers la flagellation religieuse pseudo-rédemptrice dans La servante. Dans un cas comme dans l’autre, les totalitarismes et la violence sont justifiés par leurs perpétuateurs parce qu’ils sont supposés remédier au danger qui pèse sur la survie de l’espèce. Le prétexte est idéal, quoique le problème ne soit jamais réglé par l’un ni par l’autre. Les fils de l’homme et La servante écarlate nous donnent une idée de la nature humaine : appelée à se reproduire pour donner un sens à son existence, pour « déléguer l’espoir » dirait-on dans La Horde du Contrevent, ou pour « persévérer dans son être » dans une perspective spinoziste.

Le système esclavagiste de la société gildeanienne, celle du roman, pèse en réalité sur la totalité des individus, hommes et femmes, quoiqu’elle soit plus coercitive avec ces dernières – elles-mêmes organisées de sorte à s’entre-contrôler les unes les autres via un système de castes. Tout l’intérêt du roman est de placer son récit dans les yeux d’une narratrice, Defred (Offred en anglais) de la première génération de servantes, celles qui se souviennent de la vie d’avant. Le lavage de cerveau à fait son effet, mais pas au point d’abolir toute autre pensée que l’abnégation servile au régime religieux. Abnégation dont Defred à sans doute raison de penser qu’elle sera l’entièreté de la personnalité des enfants à naître sous ce régime et donc enrôlé dès le départ. Margaret Atwood décrit la dictature de l’intérieur, au niveau quotidien et routinier où la répression n’est pas omniprésente mais pèse sourdement et lourdement, où les micro-résistances tentent de s’exprimer dans des interstices infimes et négligeables en apparence, à la fois pathétiques et grandioses dans les risques qu’elles impliquent. Elle pose les éternelles questions liée à ces sujets : Comment et à qui accorder sa confiance ? Pourquoi ne se révolte-t-on pas ? Autant de thématiques essentielles et bien réelles pour qui vit réellement ces dictatures, thématiques qui font écho aux grands classiques du genre, Maus par exemple.

C’est véritablement par son approche de la question féminine que La servante écarlate se distingue. La femme n’y est pas seulement réduite au rang de bétail, car toutes ne sont pas concernées. La caste des Épouses à notamment un rôle plus enviable dans l’organisation de la société, mais si ce rôle se borne à des conditions matérielles plus confortables, elles sont tout autant asservies à un homme qui les possède et réduite au fait d’être justement « épouse » de cet homme. Les Épouses ne sont pas plus libres que les Servantes qui s’alternent auprès des Commandants comme esclaves sexuelles. Elles sont l’aristocratie de l’asservissement, le haut du panier des dominées, issues apparemment des castes supérieures de la société de Gildean, et en ceci elles jouent le rôle de régulatrices de cet instrument de domination global qui entretient la détestation des unes envers les autres – notamment à travers l’humiliant rituel de fécondation hebdomadaire. La structure de la domination dans La servante écarlate est une pyramide à degrés qui superpose plusieurs couches de hiérarchies : les autorités religieuses puritaines au dessus de tous (elles sont invisibles dans le roman mais leur influence est partout), les hommes au dessus des femmes, et les riches au dessus des pauvres. Pure fiction, bien entendu.

Si la domination est évidemment structurelle, elle est largement décrite par sa narratrice principale comme un ensemble de rapports interpersonnels. A part les Tantes (à mi-chemin entre des mères supérieures de couvents et des kapos) et les événements de masse (comme les exécutions capitales), les rapports de pouvoir et d’émancipation sont largement vécus par Defred comme s’ils étaient liés à la personnalité d’untel ou d’unetelle. C’est Serena Joy, l’Épouse, qu’elle haït, c’est le Commandant qui est ambiguë, ce sont les autres Servantes dont il faut se méfier et qui partagent le calvaire de la soumission. Malgré sa conscience d’avoir été gavée de propagande, que les infos sont truqués, etc. Defred reste à un niveau d’analyse relativement bas et ne conscientise pas l’organisation globale, systémique, des événements et des rapports de soumission.

Dans sa postface à l’édition poche française, Margaret Atwood rappelle notamment qu’aucun des sévices et des logiques de domination de La servante écarlate n’est basée sur une technologie supérieure (la technologie est absente du roman qui se situe hors du temps) ni sur des comportements qui n’aient pas été observés réellement dans l’Histoire. C’est le plus glaçant, comme le sont les témoignages d’autres femmes martyres, celles qui témoignent par exemple dans La guerre n’a pas un visage de femme (Svetlana Alexievitch) et nous rappellent à quel point le réel n’a pas besoin de la fiction lorsqu’il s’agit de perpétrer des horreurs. Et Margaret Atwood de confirmer en rappelant qu’aucun des totalitarismes récents n’est jamais parti de zéro, que la dictature qui nous semble la plus abominable à un instant T n’est jamais que le produit d’un glissement progressif, souvent indécelable, et que nous aurions tort de nous en croire à l’abri.

La très improbable conclusion du roman met en scène le roulement des cycles historiques ; la dictature d’un jour devient le sujet d’étude des époques postérieures, les horreurs du régime un sujet de plaisanteries. Le temps nivelle et dépassionne l’expérience vécue, tempère et abolie les douleurs, éteint les enjeux. L’oubli a cette vertu de tuer pareillement les tortures, les souffrances, les victimes, les bourreaux. Jusqu’à la prochaine fois.

~ Antoine St. Epondyle

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • *soupir*
    Ok, je le rajoute à ma liste de bouquins à lire. Dans la section Brise-moral (grosse section…).
    Je suis en train de lire « Homo Deus » en ce moment, la suite de « Sapiens – Une brève histoire de l’humanité », et l’auteur parle justement de cette question de la non-révolte. Il met ça entre autres sur l’incapacité des masses à s’organiser, entre autres parce que trop abruties de travail, de divertissements, ou de religions. Et que de toute manière, si la masse se soulève, le pouvoir sera toujours récupéré par la petite clique « organisée », dont les intérêts ne suivent pas forcément ceux de la masse, mais qui communiquent suffisamment bien pour lui faire croire.
    Y compris au niveau de l’Histoire récente…

  • Ça fait quelques temps que je me suis un peu lacé des dystopies que je trouve légèrement redondantes mais ton petit billet vend plutôt bien l’ouvrage. Donc je le mets sur ma liste également.
    Au passage, merci pour ce site.

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