Cosmo [†] Orbüs

Retour sur la soirée Philip K. Dick au Collège des Bernardins

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Projection du film Les mondes de Philip K. Dick

« Philip K. Dick se souvenait du futur. »

Philip K. Dick est d’un coup revenu à la mode. Entre la programmation spéciale d’Arte et mon propre concours, c’est le Collège des Bernardins à Paris qui organisait en février une soirée spéciale consacrée à l’auteur. Le thème de la rencontre, « Sommes-nous des hommes-machines ? » est plus que dans l’air du temps. D’ailleurs, j’avais déjà écrit sur le sujet (voir Des machines et des hommes et Le temps des transhumains).

Invité par mon copain Mais où va le web à couvrir l’événement, c’est armé de mon appareil photo et de mes références dickiennes que je me suis rendu sur place pour voir ce qui s’y passerait. Au programme, la diffusion du documentaire Les mondes de Philip K. Dick suivie d’une table ronde notamment en présence du co-scénariste du film. La soirée se terminant par la possibilité de tester des casques de réalité augmentée et le jeu vidéo Californium (lui aussi produit par Arte) inspiré de la vie de K. Dick.

Les mondes de Philip K. Dick

Riche de clés de compréhensions essentielles sur l’auteur, le documentaire de Yann Coquart se base essentiellement sur des témoignages de proches. En ceci qu’il est monté de manière non-chronologique, le film se distingue de la biographie Je suis vivant et vous êtes morts d’Emmanuel Carrère, et complète donc bien sa lecture. En une heure à peine, Les mondes de Philip K. Dick cherche le dénominateur commun des univers dickiens à travers la vie de l’auteur.

Je savais déjà que Phil souffrait d’à peu près toutes les maladies psychiques à des doses variables ; sauf, de l’avis même de son psychothérapeute, de paranoïa. C’est ironique au regard de ses romans, sans doute les plus paranos de la littérature mondiale. Les fragilités de Phil Dick associées à un cocktail de médicaments, de drogues et quelques grosses casseroles psychologiques issues de son enfance (la mort de sa jumelle en particulier, qui lui donnait l’impression de n’être qu’à demi-vivant) donnèrent naissance à un être aussi équilibré que possible au regard des circonstances. Comme beaucoup d’écrivains, Philip K. Dick cherchait, par l’écriture, à équilibrer sa propre vie.

Adepte des visions mystiques et des impressions que quelque-chose d’anormal se tramait, Phil nourrissait ses romans (écrits au fil de l’eau, parfois sans plan initial) de ses propres expériences. Ainsi explorait-il les frontières de la notion d’individu, pour répondre à d’éternelles questions comme « Qui suis-je ? », « Suis-je moi ? », « Et si j’étais un clone de moi-même, est-ce que je le saurais ? » Des années plus tard il découvrit des double-sens métaphysiques dans ses propres romans et, se persuadant d’être un élu au destin prophétique, eu cette révélation hallucinante : « Mon Dieu ! Je suis un personnage de Philip K. Dick ! »

Je ne sais pas si Phil Dick était fou. Ce n’est pas l’important, et j’aurais baffé les deux ou trois débiles qui ricanaient à l’énoncé de sa vie chaotique et de ses tourments intérieurs. Il nous a laissé une oeuvre monumentale, fondatrice de la « dark-tech », ou dystopie technologique, ou cyberpunk… qui irrigue encore les Imaginaires au sens large. Au delà de la seule littérature, l’oeuvre de Philip K. Dick nous enseigne la relativité des points de vue. Elle exhorte à nous méfier des apparences et à fuir toute objectivité. C’est paradoxal et assez triste quand on sait combien il a cherché, lui-même, à découvrir une Vérité.

Qu’il ait eu raison ou pas n’est pas la question ; on peut légitimement douter des prophéties paranoïaques de Philip K. Dick sur la fin. Devant le génie littéraire et le sacrifice de sa vie, le minimum me paraît de ne pas juger un homme qui consacra son existence entière – et pour son malheur – à essayer de nous avertir.

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De gauche à droite : Milad Doueihi, Catherine Dufour, David Abiker, Ariel Kyrou et Pascal Picq

Sommes-nous des hommes-machines ?

Le film était suivi d’une table ronde en présence de plusieurs intervenants. Je vous engage à aller lire l’article de Mais où va le web pour un autre regard sur cet échange.

Peut-être parce que j’ai passé un an et demi à travailler sur le sujet quand j’écrivais Cyberpunk Reality, je n’ai pas appris grand chose de cette discussion. Les intervenants ont brossé un panorama assez large du transhumanisme, des avancées de la robotique et des liens avec la SF. Je retiens spécialement les remarques liées à K. Dick, notamment le fait que pour l’auteur, « l’homme-machine » est moins le robot que l’individu agissant par réflexes. Un roman comme Do androïds dream of electric sheeps? ne parle que de ça, et brouille les comparaisons entre l’androïde synthétique capable de sensibilité et le blade runner humain qui le « réforme » à coups de flingue.

Dick ne se préoccupe pas tant du progrès technologique que de l’idée de simulacre. Qui est le plus humain du robot sensible et de l’homme sans âme ? Si l’androïde ressent comme nous, se souvient d’une vie humaine, est capable d’oubli et d’irrationnel, comment peut-on dire qu’il n’est pas humain ? Et comment peut-on être sûr de n’être pas entouré de robots ? Voire de ne pas en être un soi-même ? Sans donner la réponse, Philip K. Dick propose une piste de réflexion belle, engagée et visionnaire : l’empathie.

Quant à savoir s’il en avait conscience, c’est une autre histoire.

-Saint Epondyle-

A lire : Sommes-nous des hommes machines ? Une plongée dans les univers de Philip K. Dick [table ronde]

Participants à la table ronde « Sommes-nous des hommes-machines ? » :

  • Milad Doueihi, co-titulaire de la Chaire des Bernardins « l’homme au défi du numérique »
  • Catherine Dufour, auteur de science-fiction
  • David Abiker, maître de cérémonie
  • Ariel Kyrou, co-scénariste du documentaire Les Mondes de Philip K. Dick
  • Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France
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