Cosmo [†] Orbüs

Discours de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie

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De gauche à droite : Etienne de La Boétie, le bouquin, Miguel Benasayag.

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »
– Pierre Victurnien Vergniaud

Il est des temps troublés propres au surgissement d’une certaine catégorie de classiques. Au premier rang de ceux-ci, le Discours de la servitude volontaire, célèbre pamphlet politique d’Etienne de la Boétie, cité à tours de bras et pas toujours très à propos. Un petit livre sur lequel j’ai personnellement mis la main lors d’une de mes Nuits Debout ; si l’on ne change pas le monde, au moins aurons-nous échangés des bouquins.

Le texte, qui fut écrit au XVIème siècle fait un constat à l’intemporalité frappante, que les éditions du Passager Clandestin accompagnent d’une mise en contexte lumineuse de Miguel Benasayag (philosophe libertaire et ancien guérillero). Son introduction est passionnante, tant un contexte bien particulier innerve le texte de La Boétie. En effet, le Discours de la servitude volontaire voit le jour aux prémisses des Lumières françaises, précisément en 1549. Les intellectuels de cette époque, largement humanistes, présupposent le grand dessein de l’Homme une fois libéré de ses entraves externes. La tyrannie et plus largement les processus de soumission, étant vues comme des contingences externes à abattre pour libérer les individus. Sauf que voilà : La Boétie (jeune homme à peine adulte) récuse totalement cette idée en affirmant que les mécanismes de soumission sont d’abord intériorisés. « Aucun tyran ne tient par le pouvoir des baïonnettes. » Bref, que le pouvoir n’est pas le fait d’un seul, mais un système duquel participent tous les échelons de la pyramide, des deux côtés du fouet.

Miguel Benasayag enfonce le clou en reprenant par l’exemple quelques concepts fondamentaux. Le pouvoir et la soumission sont partout, nous participons à ces lignes de force dans nos cadres et nos modes de vie. Consommer dans un supermarché, payer ses impôts, voter… autant de mécanismes qui in fine contribuent à des systèmes liberticides pour nous et pour autrui. Personne n’est ni totalement libre, ni totalement asservi : la liberté est comme un liquide qui s’insinuerait dans les plus petits recoins de nos existences, mais peinerait à les orienter tout à fait. Surtout dans un écosystème social parcouru de relations personnelles, professionnelles, affectives, qui agissent comme autant de limitateurs plus ou moins consentis, acceptés, résignés ou automatiques du libre choix. Miguel Benasayag rappelle donc que pour destituer ce liberticide général, on n’a moins besoin d’individus « libres en soi » (l’exemplarité, cet extrémisme) que d’augmenter la part globale de « l’énergie dégagée pour la recherche d’un changement radical ».

Plus facile à dire qu’à faire. La Boétie ne dit-il pas : « Soyez résolu de ne servir plus, et vous voilà libre » ? En d’autres termes que si demeurent les tyrans c’est que leurs esclaves consentent à, et même désirent leur tyrannie ? Les humains ne sont pas rationnels, et le fait d’être martyrisé dans une situation donnée ne signifie pas forcément qu’on a envie d’en changer. Surtout quand tout changement nous confronte à cet inconnu qui nous tétanise tant ! Pourquoi voudrait-on abattre le carcan douillet de notre servitude, puisqu’après tout « c’est pas si mal » ?

Benasayag analyse cet état de fait comme une différence nette entre la volonté d’être libre, la liberté comme combat, construite à tous prix fut-elle inconfortable (ou moins sécurisante) ; et la volonté de changer de statut, par exemple en passant d’un état d’oppression à un état égalitaire. La pensée libertaire préfigurée par La Boétie innerve le texte de Benasayag ; son but ultime est d’atteindre, ou de tendre, vers une Liberté réalisée aussi pure que possible, quelqu’en soit le coût. Mais Miguel Benasayag de rappeler avec force comme il faut se méfier de toute velléité à « éduquer » ou « guérir » ou « redresser » l’esprit de ceux qui aspirent à autre chose. Il n’est pas moins légitime d’aspirer à la promotion sociale ou à l’amélioration de  son statut propre. Car la quête de la liberté comporte ses risques et la possibilité d’une dérive : certains diraient qu’elle annihile la possibilité de vivre ensemble.

Depuis La Boétie, la privation de liberté a prit beaucoup d’apparences différentes. Coulés dans notre technococon « démocratique » et gavés de confort matériel, peut-être devrions-nous raisonnablement nous satisfaire de notre sort. A moins que nous ne devions réfléchir plus avant et cerner les nouveaux cadres qui régulent, strangulent, infléchissent et induisent nos comportements. Il y a des « sciences » pour implanter des désirs dans l’esprit des gens, des tendances qui incitent à se quantifier jusqu’au bout des ongles pour parfaire son « efficacité » personnelle, des discours normatifs cachés derrière les apparats de la réalisation personnelle et du « Think Different », qui incitent à un silencieux mais non moins violent conformisme général.

Si la liberté pure et parfaite est une chimère, encore faut-il ne pas user de ce prétexte pour arrêter de la rechercher et surtout de la défendre partout où elle est menacée. On aurait tort de ne pas tout tenter pour l’édifier et la protéger tant au niveau personnel que collectif car le contrôle, l’asservissement et décervelage, eux, se portent plutôt bien.

-Saint Epondyle-

« Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »

– Edmond Ronstand, Cyrano de Bergerac

6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Sur la servitude volontaire : « Le loup et le Chien » de La Fontaine
    http://www.jdlf.com/lesfables/livrei/leloupetlechien
    La liberté a un prix…mais c’est la liberté. Beaucoup la réclament mais ne savent qu’en faire quand on la leur offre. Etre libre suppose de renoncer au confort matériel (tout bien que tu détiens est un souci qui te retiens), de prendre ses propres décisions (plus personne pour te dire quoi faire et comment le faire) et d’en assumer les conséquences. Bref, c’est une voie inconfortable et anxiogène. En contrepartie, la servitude donne des certitudes auxquelles se raccrocher (un maître qui te donne à manger, un toit sur ta tête).

    • Salut Elodie.
      Oui tout à fait, c’est le cœur du sujet de Benasayag (je te conseille le bouquin si tu veux approfondir) que d’indiquer que contrairement à l’avis de pas mal de mouvements libertaires la liberté n’est pas souhaitée par tous, car elle est risquée. Dans un monde basé sur la gestion du risque comme le nôtre, ça ne parait pas naturel. Il suffit d’entendre les discours sécuritaires pour s’en rendre compte. A chacun d’arbitrer en son for intérieur ce qu’il veut poursuivre comme idéal. La recherche de la liberté ne va pas de soi.

  • Il y a aussi un gros travail à faire pour sortir de la conception libérale et individualisante de la liberté. Car concevoir la liberté comme une propriété individuelle tend à nous isoler. On adopte une posture réflexive, on se regarde le nombril, on « cherche sa liberté ».
    Je pense qu’on gagnerait à abandonner le concept de liberté au profit de celui de puissance. Il nous permet de penser plus efficacement l’importance des liens, car ce sont les liens (adéquates) qui constituent une puissance collective et nous rendent libre au travers d’un groupe. Seul, nous ne sommes rien.
    D’où la belle citation du Comité Invisible en exergue de « La zone du dedans, réflexion sur une société sans air » :
    « « Friend » et « free » en anglais, « freund » et « frei » en allemand proviennent de la même racine indo-européenne qui renvoie à l’idée d’une puissance commune qui croît. Être libre et être lié, c’est une seule et même chose. Je suis libre parce que je suis lié, parce que je participe d’une réalité plus vaste que moi. »

    • La liberté ne serait accessible qu’au niveau sociétal ? J’aime cette idée ! C’est vrai que par définition, ne serait-ce que les liens affectifs qui nous unissent sont des entraves à la liberté car nous voulons vivre en société avec les autres. A partir de là, deux options.
      Soit on conçoit la liberté comme un objectif sociétal, c’est l’avis du Comité Invisible et de pas mal de penseurs de nos jours que l’on pourrait appeler néo-libertaires. Soit on choisit l’ermitage à la Sylvain Tesson : partir seul, comme dans Into the Wild, conquérir par l’absence de besoin et d’attache une liberté réelle mais non partagée. Des visions très contradictoires, à la réflexion.

      • Non je ne dirais pas sociétal, en tout cas pas en ce qui concerne le Comité Invisible, car ils rejettent toute forme de modèle qui viendrait se plaquer de manière transcendantale sur les individus, comme la démocratie par exemple. Pour eux c’est déjà le fruit d’une peur, celle de l’autre, qui nous conduit à élaborer des barrières institutionnelles entre les individus.
        La liberté chez eux est bien pensée à partir de l’individu (non d’une société), mais elle naît dans un rapport de l’individu au monde, c’est à dire des liens qu’il tisse avec ses composantes dont évidemment font partis les individus qu’il côtoie. Mais pas que. Les liens qu’on tisse avec un lieu aussi sont importants.
        Cette liberté est réellement synonyme de puissance, et cette puissance se nourrit de liens. Pas tous les liens évidemment, seulement ceux qui se composent dans un rapport d’addition des puissances (certains rapport opérant par soustraction).
        Alors certes dans une société capitaliste qui délie les gens par une mise en concurrence généralisée, on peut se sentir « libre » dans l’ermitage, car on se sent un peu plus puissant, libéré des injonctions du systèmes (travail, consommation, dépassement permanent …), mais cette puissance est minime par rapport à la puissance d’un collectif, notamment d’un point de vu politique où un individu seul ne peut rien, le politique étant constitué de rapports de force.
        D’où, pour en revenir à mon 1er message, la nécessité de rompre avec le concept libéral de la liberté, individualisant, qui fait justement de l’ermite un homme libre car sans contrainte (et pourtant …), mais qui du point de vu de la puissance et des (non) liens qui le lie aux autres se révèle finalement bien faible.
        (L’ermite encré dans un milieu naturel a néanmoins souvent un rapport au monde bien plus riche qu’un cadre d’entreprise, car il a justement tissé des liens forts avec son environnement)

        • C’est un spinozisme radical en somme. Ça m’intéresse, et tu le présente bien. Malheureusement je recherche « A nos amis » en librairies depuis des semaines sans arriver à mettre la main dessus. Je vais persévérer.
          Merci d’avoir pris le temps de m’expliquer tout ça.

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