Cosmo [†] Orbüs

Elric 1, Elric des Dragons | Michael Moorcock

Le teint vif et l’oeil malicieux : Elric, Empereur de Melniboné.

[Existe-t-il un fou, doué d’un cerveau assez puissant
Pour restaurer l’étoffe où sont tissés les rêves ?
Chronique de l’Épée Noire]

La littérature de genre, que ce soit la SF ou la fantasy, aime les sagas cultes et les oeuvres fondatrices. Pour en comprendre les influences majeures, il suffit donc souvent de lire quelques morceaux choisis ; en fantasy on citera Tolkien, Robert E. Howard et Michael Moorcock comme les pères de ce qu’on pourrait aujourd’hui appeler la fantasy « à l’ancienne ». C’est donc avec un intérêt tout particulier que je me suis intéressé récemment à l’une des oeuvres maîtresses du genre : Elric des Dragons.

Premier tome du mythique Cycle d’Elric de Michael Moorcock, le roman trace les grandes lignes d’un univers d’heroïc-fantasy et surtout d’un personnage principal totalement inédit en son temps. Anti-héros romantique et rêveur, Elric est un personnage aux antipodes de Conan, la grande figure du Sword & Sorcery en vogue dans les magazines pulp américains des années 1930. Plus sombre, plus complexe, c’est également un personnage beaucoup plus profond et donc plus intéressant que ce dernier.

Elric est l’empereur de Melniboné l’île aux dragons, régnant depuis sa capitale Imrryr, La Cité qui Rêve. Mais les jours de grandeur sont terminés pour Melniboné et la décadence s’est emparée du royaume. Depuis son trône de rubis, l’empereur sorcier cherche à gouverner avec plus de justice et moins de cruauté que ne l’exige la tradition de ses ancêtres et des Seigneurs du Chaos.

Le Prince Elric ne rêve pas de conquêtes et de plaisirs cruels. Gravement malade, il est très faible et doit prendre de nombreuses potions chaque jour pour simplement rester en vie. Lorsque son cousin Yrkoon -le frère de son amante Cymoril- cherche à lui nuire par rivalité, Elric doit passer un pacte avec le Seigneur Démon Arioch pour le vaincre et ainsi retrouver son aimée.

Ce premier tome du cycle trace les grandes lignes d’un multivers très riche et particulièrement épique. En tant qu’empereur d’une ancienne puissance très crainte et respectée, Elric  donne la sensation de gouverner le cours du monde dans le creux de ses mains. Les guerres s’enchaînent sans représenter de réel danger, et la puissance de Melniboné décline lentement. Pourtant, l’essentiel semble ailleurs car la santé d’Elric est très fragile et son intérêt se porte bien plus volontiers sur sa romance avec Cymoril que sur sa rivalité avec Yrkoon. Pourtant, la force des choses pousse Elric à renouer avec les traditions de sorcellerie de ses ancêtres et à passer un pacte liant son âme à un Dieu du Chaos.

Sur à peine deux-cent pages, l’auteur réussit à garder un grand écart permanent avec une finesse rare, entre l’épique et le particulier. Il décrit ainsi les préoccupations de son personnage principal, en proie aux obligations de sa lourde charge mais préoccupé également par des sujets plus personnels. Malgré son allure de chevalier noir albinos et son statut d’empereur-sorcier-qui-commande-aux-dragons, Elric est un personnage original et beaucoup plus fin qu’on pourrait le penser au départ, qui gouverne avec une nécessaire cruauté mais sans y prendre aucun plaisir.

Le style d’écriture très simple de Moorcock permet à l’intrigue de se nouer très rapidement. Absolument pas réaliste, l’univers et l’histoire du roman puise volontiers dans l’épique tout en restant centré sur l’essentiel avec une grande économie de superflu, même le nombre des personnages étant réduit au strict minimum. Des chapitres très courts font avancer l’action à bonds de géant, ce qui permet à l’auteur d’explorer la psyché de son personnage de façon à la fois poétique et très efficace sur le plan narratif. Si les détails du multivers sont laissés pour le moment à la libre imagination du lecteur, je ne doute pas que les tomes suivants en développent certains aspects.

Elric des Dragons à tout du récit mythologique, les personnages incarnent d’ailleurs des figures symboliques fortes : Yrkoon est le rival maléfique, Cymoril l’amante un peu potiche, et Elric une incarnation de la figure du champion éternel, destiné à maintenir l’équilibre entre la Loi et le Chaos en usant de forces qui le dépassent. Au fur et à mesure de l’histoire -et je gage que les volumes suivants perpétuent ce schéma- les dimensions allégorique et poétique du récit gagnent en profondeur. Plus que dans l’accumulation de descriptions, la justesse d’Elric des Dragons se trouve dans l’épuration et la simplicité. Aux antipodes de la saga plus récente du Trône de Fer par exemple, Le Cycle d’Elric va droit à l’essentiel en invitant le lecteur à compléter par son imagination les pans entiers de l’univers laissés dans l’ombre.

Le personnage d’Elric est un combiné de romantisme pur et de fantasy baroque ; qui possède la puissance et la richesse mais porte ses faiblesses comme autant de croix. C’est une figure sombre et passionnante dont l’influence a irradié toutes les littératures de l’imaginaire depuis l’origine. Une oeuvre fondatrice de la culture geek en général et de la culture rôliste en particulier, tissée de mythes et de sorcellerie, de trahisons et de grands idéaux : de cette étoffe dont sont faits les rêves… et les cauchemars.

-Saint Epondyle-

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Souvent dénigré pour son style, j’ai pour ma part toujours eu un faible pour les cycles de Moorcock, celui d’Elric est sa base, qu’il étoffe, au risque de re-dites, avec ceux de Corum et d’Ereckose. Celui d’Hawkmoon est un peu à part, à mon goût, mais les quatre facettes du champion éternel sont vraiment traités différemment. Par contre, l’auteur est très bon sur des titres plus courts, comme les nomades du temps, contes de la fin des temps ou encore Glorianna.

    De mon côté, je vais profiter de cette réédition en intégrales pour me refaire le cycle d’Elric!

    • Je ne connais pas les autres sagas de Moorcock, Elric est mon premier. En tous cas, ton avis sur les titres plus courts n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Je note !

      Merci de ton commentaire. Et bienvenue sur Cosmo !

  • Excellent critique, mon premier livre de fantasy, Elric aura toujours une place particulière pour moi. Comme derynnaythas, j’ai enchainé sur les Corums, Ereckose et Hawkmun.
    Tu m’as donné envie de relire le cycle d’Elric en tout cas, je ferai un tour dans ma cave demain :)

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