Cosmo [†] Orbüs

Les Travailleurs de la mer, Victor Hugo

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Staffa Fingal’s Cave, William Turner

Difficile de dégraisser ma PAL (pile à lire) lorsque s’interposent des bouquins non prévus au programme. En l’occurrence un gros, dévoré cet été avec beaucoup d’intérêt. Mon premier Victor Hugo, faut dire.

Comme tout le monde, je connaissais le titre des œuvres majeures du barbu. Peut-être un peu plus que tout le monde, j’appréciais également sa poésie. Et comme l’Histoire, je me souvenais de sa légende. Puis je suis tombé sur Les Travailleurs de la mer, roman d’aventure marine qui a le double avantage d’explorer la frontière en romantisme et fantastique, et de situer son action dans la Manche (autour de l’île anglo-normande de Guernesey) où l’auteur eut ses quartiers pendant un temps et qui fut plus d’un siècle après le doux pays de mon enfance.

Les Travailleurs de la mer donc, narre une sombre histoire de marins et de contrebandiers, axée autour de La Durande : le premier bateau à vapeur de l’English Channel. En parallèle se joue l’histoire de Gilliat, homme solitaire de mauvaise réputation vivant dans la maison « visitée » du bout de la rue. Amoureux transi de Déruchette (aux parents cruels), il court tous les risques en mer pour sauver l’oncle de celle-ci de la ruine, et mériter sa main.

françois-chifflart-victor-hugo-travailleurs-merLe titre : « Les Travailleurs de la mer » évoque un récit à la Germinal, témoignage brûlant de la rudesse des vies laborieuses au XIXème siècle. Ce mot, « travailleurs », évoque tout de suite une rude imagerie quasiment marxiste, comme dans les discours du parti communiste. Pourtant le terme est ici un peu trompeur, et le propos moins social qu’ethnologique, moins naturaliste que romantique. Un romantisme à la Hugo, c’est à dire Le Rômantisme.

N’allez pas croire que je me range aux côtés des empêcheurs de déclamer en rond et autres pourfendeurs de la grandiloquence. J’aime le romantisme, le vrai, j’adore la littérature du XIXème (surtout fantastique), et donc Victor Hugo, ses pompes, ses envolées. Il faut dire que le bonhomme mérite largement ses galons de légende romantique avec un roman comme Les Travailleurs de la mer. A part quelques détours vers un langage expert et tout le champ lexical de la navigation (qui relève plutôt du réalisme), on retrouve ici tout ce qui fait le romantisme classique. Si c’est bien La Durande (le bateau à vapeur) qui sert de fil rouge à l’histoire, et avec elle un intérêt évident pour la description du pays et de l’époque, la seconde intrigue est celle de la passion de Gilliat pour Déruchette, passion qui connaîtra une fin à la Notre Dame de Paris, et qui permettra à Hugo de longs passages de contemplation de la nature.

Il y a dans Les Travailleurs de la mer, une fantastique peinture de l’océan, qui est le vrai adversaire de Gilliat. Cette mer à la fois meurtrière et nourricière, est une maudite bénédiction dont les visages multiples sont bien connus des peuples qui vivent sur ses côtes, partout dans le monde. Toute la seconde partie de l’oeuvre est une description de ses méandres, des vents et courants qui la traversent et aux raz desquels affleurent des fonds assassins, bien connus des pêcheurs du coin. « L’Homme », « Les Deux Douvres »… des rocs comme autant de monstres mythiques, cathédrales de granit tranchant propres à éventrer les navires en perdition et sur lesquels s’accomplit le destin des hommes.

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Dessin de Victor Hugo pour Les travailleurs de la mer

Il y a vraiment quelque-chose du fantastique dans le récit de Victor Hugo. Notamment parce qu’il attend la seconde partie (et quelques centaines de pages quand même), d’avoir campé le décor de son histoire avec un long prologue dédié à la présentation de la côte manchote, pour décrire la mer en tant que telle, et tout ce qu’elle comprend de visions grandioses et cauchemardesques. Il y a du fantasme dans la peinture qu’il fait de l’océan, de ses nuages qui se regroupent comme une armée monte à l’assaut, de ses lames qui attaquent, poncent, éliment, percent, frappent et que Gilliat affronte par amour. Le paroxysme est atteint dans la célèbre scène où celui-ci se retrouve, en explorant quelque grotte hallucinée en vue d’y trouver des crabes à manger, face à une abomination : la pieuvre ! L’auteur convoque Dieu et le Diable pour donner à cette chose des profondeurs, la pieuvre, une stature quasiment mythologique. Ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?

« Quand Dieu veut, il excelle dans l’exécrable. Le pourquoi de cette volonté est l’effroi du penseur religieux. Tous les idéals étant admis, si l’épouvante est un but, la pieuvre est un chef-d’œuvre.
(…) Cette bête s’applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l’eau. Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c’est mou.
Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse.
Elle a un aspect de scorbut et de gangrène. C’est de la maladie arrangée en monstruosité. Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment ? Par le vide. Les huit antennes, larges à l’origine, vont s’effilant et s’achèvent en aiguilles. Sous chacune d’elles s’allongent parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses près de la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq ; il y a cinquante pustules par antenne, et toute la bête en a quatre cents. Ces pustules sont des ventouses.
(…) C’est la machine pneumatique qui vous attaque. Vous avez affaire au vide ayant des pattes. Ni coups d’ongles, ni coups de dents ; une scarification indicible. Une morsure est redoutable ; moins qu’une succion. La griffe n’est rien près de la ventouse. La griffe, c’est la bête qui entre dans votre chair ; la ventouse, c’est vous-même qui entrez dans la bête. (…) Il vous tire à lui et en lui, et, lié, englué, impuissant, vous vous sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre. »

Les travailleurs de la mer est un brillant exemple du voisinage entre le romantisme classique et le genre fantastique qui éclot à peu près à la même époque. Plutôt que de s’attaquer à l’imagerie macabre qui caractérise le roman gothique, Victor Hugo utilise ce que lui inspire le réel et fantasme les replis cachés des profondeurs. Avec une richesse de vocabulaire impressionnante, il évoque le grand inconnu des abîmes, alterne la précision du connaisseur pour les termes de marine et les techniques de navigation, avec la logorrhée fantasmagorique que lui inspirent les flots terrifiants et la force d’une nature indomptable, insondable, propre à broyer l’espoir et la vie de ses personnages. Si j’osais, en mettant de côté le volet héroïque de l’histoire de Victor Hugo, je dirais que c’est carrément du Lovecraft avant l’heure.

-Saint Epondyle-

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