Cosmo [†] Orbüs

Le Royaume, Emmanuel Carrère

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Emmanuel Carrère

« C’est l’histoire d’un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu’on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s’entoure d’une bande de bras cassés qu’il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu’énigmatiques et qui prennent tous la fuite quand il est arrêté. Son aventure, qui a duré moins de trois ans, se termine par un procès à la sauvette et une exécution sordide, dans le découragement, l’abandon et l’effroi. »

Sauf que l’histoire ne s’arrête pas là, et trois jours après son agonie et sa mise au tombeau le condamné ressuscite pour concrétiser ses prédictions. Ses disciples, transfigurés par la révélation, partent chacun à leur manière poser les bases – disjointes, voire opposées – d’une nouvelle secte juive. Une secte comme l’époque en a vu naître des milliers, dont les gourous Saul et Lucas professent des rites obscurs aux yeux de la civilisation romaine où elle prend corps. Une secte qui, des siècles après ces premiers croyants, deviendra le Christianisme.

Le Royaume n’est pas qu’une histoire des premiers chrétiens, c’est aussi une histoire de son auteur. Emmanuel Carrère, bigot repenti, s’y interroge avec une honnêteté désarmante sur les raisons qui poussent à croire en la Bible. La question est légitime : comment la Bonne Nouvelle – qui est une insulte au bon sens cartésien le plus élémentaire, une croyance aberrante en des phénomènes magiques rapportés il y a des milliers d’années, souvent réécrits, réinterprétés et réattribués après coup à des auteurs plus ou moins obscurs – comment peut-elle, encore de nos jours, convaincre autant de gens raisonnables et intelligents d’y adhérer de bonne foi ?

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Saint Paul, auteur anonyme

Loin de verser dans le brûlot anticlérical ou de se détacher de son expérience de croyant, Emmanuel Carrère assume pleinement son point de vue contemporain et sa propre expérience. Dans ce qu’il appelle lui-même une enquête, il explore avec soin et méthode l’histoire des premiers chrétiens, sans faire de concession sur les rôles respectifs des évangélistes, des apôtres ou de Jésus lui-même. Il rend la lecture limpide par un ton et des clés de compréhension très contemporaines ; et sans peur de l’iconoclastie, offre pas mal de comparaisons savoureuses, inattendues, parfois carrément marrantes.

Le Royaume n’en demeure pas moins un vrai livre d’histoire, qui apprend beaucoup sur la Bible, les différents contextes de son écriture, et les auteurs des évangiles. Deux personnages donnent les axes principaux de l’essai : Saul futur Saint Paul, prophète prosélyte infatigable et autoritaire, et Lucas futur Saint Luc, mystique reclus et ancien compagnon de Jésus le nazaréen. Absolument pas homogène ni unifiée sur le plan du dogme, l’Eglise du premier siècle est en proie à de rudes oppositions entre les convertis de Paul et l’Eglise « officielle » de Jérusalem… le tout sous le regard d’un Empire Romain bien incapable de différencier ces agitateurs juifs de toutes les autres micro-sectes qui peuplent le Moyen-Orient de l’époque. Tout en demandant une connaissance minimum du contenu des évangiles (il n’y revient pas), Le Royaume est une mine d’or de compréhension du Nouveau Testament, entrecoupé de sa propre genèse. Emmanuel Carrère y raconte (parfois (trop) longuement) ses phases d’enquête et son rapport de nouvel agnostique à la religion catholique, tout en prenant des détours parfois surprenants pour revenir à son sujet initial.

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Saint Luc par Guido Reni

Si Le Royaume a de quoi désarçonner, c’est que l’enquête historique et le récit autobiographique y sont entremêlés. L’enquêteur devient romancier, recolle les morceaux d’Histoire qui peuvent s’être perdus, confronte les versions différentes d’un même épisode selon la personnalité des témoins… Au fil des chapitres il devient un personnage à part entière, qui se met en scène à la fois dans sa mutation d’ancien chrétien à exégète biblique intransigeant, et dans l’enquête à proprement parler, qu’elle soit presque technique (quels livres font foi, quelles traductions utiliser…) ou philosophique.

Car au delà de son aspect historique, l’essai questionne la place du message divin dans la vie de ses personnages antiques, certes, mais à travers la figure de l’auteur-enquêteur contemporain, dans les nôtres. Aussi dur soit-il avec le volet mythologique de la Bible (multiplication des pains et résurrection des morts), Emmanuel Carrère porte sur le monde chrétien un regard non dénué d’une certaine tendresse. Il insiste notamment sur plusieurs personnes essentielles et influentes dans sa propre vie, catho convaincues. Car la légitime réserve qu’on peut ressentir de nos jours à l’égard d’une institution vieillissante – passéiste – et d’un dogme ancré dans d’improbables récits de magie divine, ne doit pas occulter la quête de spiritualité, religieuse ou pas, de chacun en lui-même.

A une époque tiraillée entre la désertification spirituelle et les fanatismes religieux, souvenons-nous que toute parole de Dieu qu’ait pu être (ou pas) l’enseignement de Jésus, la Bible n’en fut pas moins écrite par des hommes dans des objectifs et des contextes bien particuliers. Interprétés et utilisés diversement au fil des siècles, à nouveau par des hommes dans d’autres contextes et d’autres objectifs propres à leurs temps, les messages de la Bible ont mené – mènent encore – aux pires atrocités comme aux sacrifices les plus beaux. Charge donc à chacun, en s’inspirant du Livre ou de n’importe quel autre enseignement édifiant, de se souvenir qu’avant de rendre compte (peut-être) au tribunal de Dieu c’est à l’aune de la postérité humaine qu’on jugera les actes et la vie de chacun d’entre nous.

-Saint Epondyle-

5 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Intéressant. Je me demande comment ça se compare avec la « trilogie » de Gérard Mordillat et Jérôme Leprieur sur Jésus.

    Et, quand je dis « je me demande », j’entends par là que je vais sans doute le vérifier par moi-même, du coup.

  • Salut vous deux ! Oui je vous encourage la lecture de ce bon gros pavé. Franchement j’étais intimidé au début, mais l’auteur met à l’aise et n’hésite pas à comparer l’écriture de la Bible avec celle des scénarios de série TV pour lesquels il a travaillé… Bref c’est très accessible, érudit, passionnant.

  • Excellent bouquin en effet ! Je me permets quand de corriger une erreur de l’article : Luc n’était pas du tout un compagnon de Jésus, il ne l’a pas connu (et Carrère imagine justement sa stupéfaction quand il entend parler de lui pour la première fois en tant qu’être humain plutôt que divinité lorsqu’il arrive à Jérusalem avec Paul).

    Une approche très pédagogique, humoristique, philisophique, et très accessible du nouveau testament. ça me donne envie de le relire !

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