Cosmo [†] Orbüs
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~ Photo de couverture par Anne-Claire Adet. ~

« Comment adapter La Horde du Contrevent ? » Telle est la question casse-gueule qui motive le chapitre bonus de mon analyse du roman d’Alain Damasio (à paraître).

C’est pour y apporter des éléments de réponse que je suis allé à la rencontre de celles et ceux qui se sont donné mission de passer ce chef-d’oeuvre au tamis de leur propres préoccupations artistiques. La première étape de mon périple devait me mener auprès de la Compagnie IF et de son projet dingue, complètement dingue : adapter La Horde en une performance musicale complexe et radicale. Un défi épique de dix heures non-stop de musique drone, pour une horde à quatre musiciens.

Voici leur histoire.

Les membres de la HORDE

Ceux que j’ai rencontrés :

Isis Fahmy

Après un parcours en philosophie et sciences politiques, Isis a fondé la Compagnie IF où elle tient aujourd’hui le rôle de metteure en scène. Elle y développe des projets transdisciplinaires qui mêlent musique expérimentale, philosophie, théâtre et performance. Son site.

Isis Fahmy, Compagnie IF

Isis Fahmy, photo Compagnie IF.

Benoît Renaudin

Journaliste, designer, constructeur d’instruments… suite à un parcours en presse écrite, Benoît s’est mis au design d’instruments en reprenant ses études de design. Il collabore aujourd’hui avec Isis sur plusieurs projets, notamment en théâtre. Dont, HORDE.

Benoit Renaudin, Compagnie IF

Benoit Renaudin, photo Compagnie IF

Mais aussi…

Les participants de HORDE sont également : Alexandra Bellon (co-compositrice de la performance sonore), Jeanne Larroututou, Anne Briset, Giuseppe Greco, Thierry Simonot, Israel Viadest. En savoir +

Note : Cet entretien a été réalisé le 28 janvier 2017. Il reflète l’état du projet à cette date, bien que celui-ci (mouvant par définition) ait pu prendre d’autres directions depuis. En particulier, la première performance à eu lieu le 21 mai 2017 à Genève.

HORDE du contrevent compagnie IF

Graphisme HORDE par Israël Viadest.

Discussion sur le projet HORDE

Saint Epondyle « Si j’essaie de résumer votre projet HORDE, il s’agit de réaliser des instruments sur mesure pour adapter La Horde du Contrevent pour quatre musiciens, puis d’en faire une performance sonore de dix heures (!) non-stop spatialisée dans un lieu où le public pourrait aller et venir à sa guise, par exemple des friches industrielles. J’ai bon ?

Benoît Renaudin On peut ajouter  que la composition musicale sera liée à ce qui se passera dans la salle. Concrètement on va ajouter des capteurs de température, de nombre de personnes qui entrent et sortent, de l’activité cardiaque des musiciens… autant d’éléments qui nous donneront des données en temps réel. Ces données seront traitées par un petit programme informatique qui orientera le « Contre », c’est à dire le vent, et donc notre façon de jouer.

Nous sommes en train de créer un tableau des scènes importantes du roman (solos, duels, combats…), et de les traduire en scènes musicales qui seront déclenchées en fonction des conditions captées par le dispositif. Avec un système de conditions, par exemple s’il fait chaud, s’il y a plus de vingt personnes dans la salle, et qu’elles sont actives… l’ordinateur déclenchera le duel et nous devrons enchaîner sur une joute pendant, par exemple, vingt minutes. Nous écrivons les scénarios en ce moment.

Isis Fahmy Il y a une réflexion sur la transcription des événements, personnages et situations croisés dans le roman, sous forme de dispositif musical. Dans la joute verbale d’Alticcio entre Caracole et Sélème le stylite par exemple, chacun des jouteurs à un scribe qui l’aide en inscrivant des mots sur des tablettes en cours de duel. Ils les nourrissent. C’est le genre de chose qu’on trouve dans le roman et dont on peut s’inspirer.

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Photo Anne-Claire Adet.

Il me manque un élément : votre performance sera-t-elle narrative ? C’est-à-dire traduisez-vous La Horde sous forme sonore, en illustrant les événements sous une forme artistique nouvelle (adaptation), ou est-ce que vous vous en inspirez pour faire autre chose (inspiration) ?

Benoît Renaudin Entre les deux, évidemment !

Isis Fahmy C’est une démarche narrative dans le sens où nous suivons la dramaturgie du livre. L’espace sera séquencé en cinq paysages : le Furvent, la plaine, la flaque de Lapsane, Norska le glacier et la source du vent c’est à dire l’Extrême-Amont. Nous avancerons dans ces cinq espaces sonores de – grosso modo – deux heures chacun. Mais tout peut changer car il n’y a pas de script figé. Selon la Horde que tu es, tu peux passer neuf mois à Norska ou un seul. Beaucoup de facteurs entrent en ligne de compte : la chance, la qualité du vent, du Contre, de l’équipe…

Benoît Renaudin Il n’y aura pas, physiquement, de décor dans la salle. Mais chacun de ces cinq « paysages » sera traduit sous forme de grand moment sonore sur lesquels nous grefferont des phrases musicales (ou « thèmes ») propres à chacun des vingt-trois hordiers.

Isis Fahmy On se base sur le vif : l’énergie propre qui vient d’eux et les caractérise. Quel est le motif sonore de Golgoth ? Avec quelle partie de l’instrument peux-tu lui donner corps ? On est plus dans l’imaginaire du roman, la texture des personnages, que dans leur description.

Vous prenez au mot l’ontologie du roman : chacun des personnages est une forme de vent à lui seul, une fluctuation particulière du mouvement vital (forme, texture, rapidité) incarnée par le vif. Vous transcrivez cette idée en fluctuation de l’air : la musique. C’est très cohérent.

Benoît Renaudin C’est exactement notre intention de base, et elle nous laisse une très grande liberté parce que, le roman étant silencieux (un livre ne fait pas physiquement vibrer l’air) il permet une grande latitude.

Nous sommes des lecteurs passionnés de La Horde du Contrevent, qui l’avons lue peut-être d’une façon assez proche de celle dont Alain Damasio l’a écrite. C’est-à-dire qu’on a lus les mots, le rythme, la langue, les phrases, les personnages, avec du son.

Isis Fahmy Ceci dit, nous ne cherchons pas de narration classique, à l’ancienne, comme dans le théâtre classique où chacun joue un personnage unique. On n’est pas chacun campé dans sa petite singularité bien dans sa peau, imperméable… ça n’est pas la logique du livre. Même morts, en fait, les personnages continuent d’accompagner les autres. Ils survivent par leur vif. L’idée est qu’à n’importe quel moment les instrumentistes de HORDE puissent mobiliser les ressources de tel ou tel personnage, sa puissance et sa vitalité, en tant que musicien, pour surmonter une épreuve par exemple.

Benoît Renaudin L’une de nos volontés de base était de faire une performance longue, qui soit physique pour nous et pour le spectateur (le contre est un long effort à l’échelle d’une vie), que celui-ci puisse rester dix heures ou aller et venir comme il le souhaite. Et de donner à assister à une mobilité très lente, une traversée du monde qui fait bien sûr écho au fil du roman et sa pagination en compte à rebours. Enfin, nous voulions que dès le début on sache exactement à quel endroit de la pièce nous arriverons. Nous ne cherchons pas le suspense mais une forme de contemplation.

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Photo Anne-Claire Adet.

Nous sommes fans, avec Alexandra Bellon qui participe au projet, de musique drone qui est une forme musicale contemporaine proche de la musique concrète. Je veux parler d’artistes comme Eliane Radigue, Alvin Lucier ou Charlemagne Palestine par exemple. C’est une musique très planante, qui travaille le décalage et le passage de note en note sur de très longues plages de temps.

Isis FahmyPar exemple Charlemagne Palestine cale les touches d’un orgue dans une église, avec la répercussion des notes et l’écho, tu as toujours la même note mais différée, décalée, légèrement transformée.

Benoît Renaudin Voilà notre base de composition musicale. Nous sommes convaincus qu’on peut faire de très longues partitions de musique contemplative et lente. L’idée de jouer dix heures est directement venue de la musique drone, c’est naturel de partir du style musical qui nous passionne. De plus, ça nous permet de nous libérer de l’orchestration, des solos compliqués, d’une partie de la composition. On s’accroche à notre note unique, le La, pour approcher un certain état physique.

Par rapport à La Horde du Contrevent, nous faisons également un rapprochement entre notre note unique et le vent. C’est une matière, toujours la même, fondamentale (car le La est la note utilisée pour accorder les orchestres ; et puis ça fait « là », le lieu, ça rappelle l’idée de territorialisation qui est très importante dans le roman), qui est source de création par sa rythmique seule. Cela rejoint le concept d’immanence travaillé au théâtre par Isis : la même note fondamentale est celle du vent, donc de la horde, donc de chacun des personnages. Tout ça appartient au même tout.

L’immanence, c’est le fait de puiser dans les forces propres de chacun pour faire un tout plus grand que la somme des parties, c’est ça ; au contraire de la transcendance qui attend une intervention extérieure (Dieu, technologie…) pour devenir « plus haut que soi » ? C’est un message politique ?

Isis Fahmy Nous refusons d’incarner des personnages simplement, pour construire un rapport à l’identité multiple, à la transdisciplinarité. Autant de choses que La Horde du Contrevent nous donne l’énergie de croire. Nous faisons une « adaptation » dramaturgique, ou en tous cas nous nous reconnaissons dans le discours du roman, sur le plan philosophique et politique. Et on s’en empare avec notre langue, la musique qui nous intéresse, et ce qu’on sait faire.

Benoît Renaudin Pour nous c’est très politique. Nous sommes des défenseurs de la pensée complexe, ambiguë, parfois contradictoire, car le monde est comme ça. Défendre la complexité va à l’encontre de pas mal de tendances et de représentations sociétales. Ou en tous cas des tendances que certains promeuvent longueur de médias. On n’est pas sur des propositions politiques, toutefois.

Isis Fahmy On ne veut pas prendre les spectateurs pour des cons. Et accessoirement la volonté d’adapter ne nous empêche pas d’être critiques envers l’œuvre. Par exemple, si tu regardes les rôles masculins / féminins dans le roman, c’est difficile à accepter. Il n’y a qu’une femme un peu intelligente, Oroshi, et les autres font de la figuration, le feu, la tambouille… elles sont nécessaires mais ultra stéréotypées. Pour moi c’est impossible de monter ça sur scène, on ne va pas mettre un mec devant et trois meufs derrière. Hors de question !

Stricto-sensu, il n’y a pas de rôle féminin et masculin dans HORDE, puisque chacun joue le rôle de tout le monde. Comme les rôles du bouquin ne sont pas répartis par performeur, ça ne change pas à ce niveau. Nous proposons une adaptation avec une marge de manœuvre sur ce qu’on veut faire différemment.

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Photo Anne-Claire Adet.

Pour les personnages d’accord. Mais comment ferez-vous surgir les situations, les décors et peut-être le texte du roman au fur et à mesure de votre performance sur les cinq espaces que vous aurez définis ?

Isis Fahmy Nous avons composés des événements, ou process, des situations que nous avons repérées dans le roman. L’épisode du Véramorphe par exemple, dans lequel chacun des hordiers révèle sa dimension singulière, est probablement quelque-chose qui pourra se traduire par une succession de solos. Celui qui connaît bien le livre pourra reconnaître des indices, les autres appréhenderont la performance par d’autres moyens.

Nous serons sur scène dix heures, avec besoin d’aller manger, pisser, souffler un peu. Comme la Horde en fait. Ces moments de répit seront nos « bivouacs », et certaines conditions seront nécessaires pour les faire advenir. Impossible de s’arrêter pour pioncer en plein Furvent !

Benoît Renaudin On reprend le vif des personnages, à travers un thème propre à chacun. Et nous y ajoutons les moments fondateurs pour nous : la rencontre avec Silène, le Corroyeur dans la flaque… Mais nous ne sommes pas la 34ème, et notre histoire raconte autre chose que les événements déjà connus. Nous suivons notre propre Trace, du coup les représentations ne seront jamais identiques. Sur la quinzaine d’événements qui peuvent se produire, ou ne pas se produire, on ne peut pas prédire ce qui va nous arriver.

On ne citera jamais le texte, mais on se demande si le livre sera à disposition dans la salle. Ça pourrait être un moment pour le feuilleter.

Y-a-t-il moyen que vous croisiez un siphon qui vous décime au bout de deux heures ?

Benoît Renaudin Non. A priori on ne peut pas mourir car si nous jouons tous les vingt-trois personnages, chacun prendra une importance différente selon les musiciens. Pendant un certain temps je mettrai peut-être tel ou tel personnage en avant, puis un autre, ou les ferais disparaître, réapparaître, résonner dans d’autres phrases musicales. En fait rien ne meurt vraiment, dans le roman chaque personnage continue d’avancer même s’il est mort, et porte les autres.

Et donc, c’est un dispositif informatique qui lancera les événements arbitraires ?

Isis Fahmy Oui, on distingue les événements qui viennent de la Horde (les musiciens) de ceux qui nous arrivent dessus. Typiquement, le vent.

Benoît Renaudin Ça fait plus de six mois que nous travaillons dessus avec Isis et les musiciennes. Nous faisons des réunions en amont, sur les instruments, la composition, etc. On avance en faisant, mais on n’aura qu’une semaine de répétition et pas moyen de jouer la performance en entier avant la première. C’est le principe de la performance que de tout donner le jour J. En l’occurrence le dimanche 21 mai 2017 à Genève.

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Photo Anne-Claire Adet.

Résumons : des capteurs positionnés dans la salle envoient du son en fonction de divers critères (température, vent, nombre de spectateurs…) et matérialisent le contre auquel font face les instrumentistes par des amplis et un écran, envoyant la note du contre ?

Benoît Renaudin Sur l’écran, nous projetons le mot « HORDE » dont chaque lettre est l’un des paysages traversés. Furvent, plaine, eau, glace et source du vent. La salle est divisée en cinq parties, et nous avançons d’une zone à l’autre.

En plus de ça, nous avons un tableau d’événements, qui utilise nos capteurs branchés à « l’algorithme » (en fait un petit programme simple) qui classera les données pour influer sur le son qui sortira des enceintes. On a besoin d’indicateurs pour nous guider sur ces événements. Sur l’écran passent de petites particules : croix, traits, sigles… et on les joue quand ils passent.

C’est Guitar Hero en fait.

Benoît Renaudin Si tu veux. En beaucoup plus minimaliste parce qu’on n’a pas d’équivalence du genre « un sigle égal une note ». Ce sont des événements généraux à partir desquels on se met d’accord sur le plateau pour donner vie à un événement de l’histoire. Personne ne peut improviser pendant dix heures, et d’ailleurs ça n’est pas le but. On cherche plutôt une forme de surgissement aléatoire de motifs connus, travaillés à l’avance, sans qu’on sache ni quand, ni s’ils vont arriver. Le but est d’avoir un parcours, une trace différente à chaque fois, voilà.

Le fait d’utiliser la technologie pour simuler le vent n’a rien de philosophique. Ça nous permet d’avoir un principe de choix semi aléatoire alors on utilise les outils qu’on a. L’ordi est juste un médiateur pour ordonnancer tout ça, et permettre le semi-aléatoire.

Isis Fahmy Oui, cela permet de nous emparer de ce principe dur à simuler dans ce genre de projet : un événement survient, que fait-on ? La réaction en équipe face à l’imprévu.

Vous n’avez pas eu envie d’aller performer sur une place en Normandie ? Vous l’auriez eu, le vent.

Benoît Renaudin On pensait peut-être utiliser un accéléromètre ou une station météo à l’extérieur de la salle et ajouter ça à l’algorithme. Sur l’idée pourquoi pas, mais nous avons déjà beaucoup de choses à préparer. On verra avec notre ingénieur.

Isis Fahmy Alexandra avait émis l’idée de donner les règles au public pour leur permettre d’influencer le jeu en agissant dans la pièce, ou aux musiciens pour – par exemple – maintenir leur pouls élevé afin de refuser un bivouac aux autres ! On peut renverser le truc pendant la performance, ça donne des possibilités vertigineuses, complexes et donc forcément un peu contradictoires.

Je vous taquine mais il faut assumer que la fiction n’est pas la réalité. C’est normal de recourir à des artifices.

Sur un autre sujet, nous n’avons pas encore parlé de vos instruments.

Benoît Renaudin Il y a quatre instruments.

Jeanne à baptisé le sien PALENQUE, c’est un système de balles rebondissantes en silicone, fixées sur des tiges elles-mêmes reliées à un grand axe. On actionne le tout à la manivelle : on remonte, on fait tomber, les balles arrivent sur une zone de percussion et produisent du son. Elle voulait un instrument simple, du même genre qu’un boulier chinois. Elle aura donc une manivelle et devra jouer du rythme, essayer de faire quelque-chose à partir de là.

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Schéma pour le « palenque », Benoît Renaudin.

Isis Fahmy C’est un peu le dénominateur de nos instruments que d’essayer de les contrôler. Ils ont tous une part d’imprévisible assez importante. Tu remontes ton boulier, tu le lâches, mais tu n’es jamais sûr de ton coup. Chaque instrument à une dynamique propre, un poids, une matière de percussion différente…

Les filles maîtrisent parfaitement leurs instruments classiques. Elles peuvent faire un roulement de tambour pendant trente minutes, elles ont joué dans les grands orchestres européens. L’idée est donc, ici, de se confronter à un truc un peu aléatoire et paradoxalement un peu mathématique. Jeanne, notamment, voulait un instrument qui soit un défi pour elle.

Benoît Renaudin C’est notre cas à tous, de vouloir à la fois être à l’aise et d’aller chercher assez loin musicalement.

Anne, la deuxième musicienne, est aussi percussionniste. Elle voulait un instrument physique corporellement, c’est à dire un truc répétitif et fatigant, qui demande de l’entraînement avant de s’y mettre. Nous avons imaginé la HARPE ÉOLIENNE, une harpe qui vibre avec l’air qui lui passe dessus. Un peu comme ces instruments qu’on installe en montagne et qui jouent tout seul avec le vent. Les cordes sont toutes accordées en La, et elle les actionnera avec des ventilateurs, des gonfleurs, des éventails… pour les faire vibrer.

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Schéma pour la « harpe de contre », Benoît Renaudin.

Benoît Renaudin Alexandra, avec qui je compose, sera enfermée dans une cage comportant quatre murs de percussion. Elle sera équipée de zones de percussion aux coudes, genoux, jointures, pour utiliser toute l’amplitude de son corps comme instrument.

Isis Fahmy Ça rejoint un peu le concept de « corps sans organe » de Deleuze, c’est à dire de ne pas nous définir selon l’usage que nous avons appris à donner à chaque partie de notre corps. En tant que percussionniste, tu reçois une formation classique qui finalement limite beaucoup tes capacités humaines, alors que tu pourrais les développer. Frapper avec sa tête, ses genoux, c’est nécessairement réinventer sa façon de jouer. L’idée est d’être mobile en soi, de ne pas se restreindre à une définition du corps arbitraire.

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Schéma pour la « percu à vif », Benoît Renaudin.

Benoît Renaudin Le dernier instrument est le mien. C’est un dispositif que j’ai déjà expérimenté : ce sont des boîtes dotées de petits moteurs (comme des maquettes) qui produit un mouvement continu, une vibration. Sur ces boîtes, je mets des choses, j’accroche des objets, du sable, des pièces de monnaie, des chaînettes pour produire du son. Je ne gère pas la vibration qui reste égale, mais l’effet d’ensemble.

Comme ces moteurs ne tiennent pas dix heures, et comme je ne veux pas utiliser de piles, j’utiliserai un système d’accumulateurs semblable aux lampes à dynamo. On tourne la manivelle pour charger la batterie, la densité de charge du moteur est liée à ce que tu as tourné la manivelle avant. Et ça ne s’arrête pas d’un coup, ça va décroître petit à petit, me faisant courir d’une manivelle à une autre pour maintenir le son sur une quinzaine de boîtes.

Le tout est conçu en bois. Du beau ou du moins beau bois selon qu’on aura les moyens ou pas.

Schéma pour la « aéro machine », Benoît Renaudin.

Isis Fahmy La construction des instruments est prévue pour mars 2017. En parallèle nous poursuivons la composition des contraintes et événements. En fonction des paysages on cherche des textures sonores, des timbres comme le fluide pour Lapsane et le crissement pour Norska. Nous répéterons en mai et nous produirons notre première performance en sortie de résidence le 21 mai.

Finalement vous ne m’avez rien dit sur le concept de ritournelle de Gilles Deleuze ? C’est pourtant un élément fondamental du roman, je pensais que vous commenceriez par là.

Isis Fahmy Ça sera peut-être davantage le cas sur la version théâtrale de HORDE, qui viendra après. La ritournelle est liée à l’épuisement, chez Deleuze, c’est la répétition dans la différence. Notre ritournelle est déjà dans le fait de se limiter à une seule note et de chercher le décalage, la différence, dans un truc supposé unique. Comment nous créerons toujours du neuf à partir d’un « pauvre » La, ça sera ça notre ritournelle à nous. Pauvre ou riche, d’ailleurs, on verra.

J’ai croisé quelques fous dans ma vie, mais vous tenez le haut du panier ! Merci infiniment à vous deux. »

***

~ Propos recueillis par Antoine St. Epondyle en janvier 2017.
Un très gros merci (encore) à Isis et Benoît pour votre temps et votre passion. Mes encouragements à la Compagnie IF pour les performances à venir. « La folie n’est plus folle dès qu’elle est collective. »

Vous en voulez plus ? Index des adaptations de La Horde ; index des interviews.

2 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • […] Vous connaissez peut-être la bande-son signée Arno Alyvan ici (disponible ) mais, cette fois, il est question de tout autre chose ! On parle de performance scénique complexe et, osons-le dire, extraordinaire, de la Compagnie IF : dix heures de musique non-stop, par quatre musiciens, avec des instruments hors-norme construits pour l’occasion et une performance orientée par la récolte en temps réel de données sur la salle. La première a eu lieu à Genève, le 21 mai, à l’espace culturel L’Abri – la rubrique « Ils sont passés par l’Abri », sur le site, contient quelques renseignements quant à la performance. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter le projet du financement participatif (réussi et donc clos) ou bien le passionnant article que Saint-Épondyle leur a consacré. […]

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