Cosmo [†] Orbüs

Je suis vivant et vous êtes morts, Emmanuel Carrère

« Sautez dans l’urinoir pour y chercher de l’or.
Je suis vivant et vous êtes mort.
Plongez dans la baignoire pour voir d’où vient le vent.
Vous êtes tous morts et je suis vivant. »

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Philip K. Dick

C‘est l’histoire d’un auteur à la petite semaine dans l’Amérique des années 50 ; gratte-papier sans envergure d’un sous-genre à peine littéraire. Les indices éparpillés tout au long de sa vie chaotique l’amènent à douter de la réalité du monde : ici un souvenir sorti d’on ne sait où, là une absence anormale de marque d’effraction dans son appartement… autant de raisons de suspecter les multiples impostures dont chacun est la victime, ou le complice.

Je suis vivant et vous êtes morts, est une biographie de Philip K. Dick par Emmanuel Carrère. Plus classique dans son genre que Le Royaume (cet OVNI), c’est le récit poignant de la vie d’un génie littéraire gâchée par la paranoïa, les drogues, les médicaments et le sentiment de persécution.

Il faut reconnaître que la vie de Philip K. Dick à tout du roman. Successivement père de famille, junkie, bigot, mystique et adepte de la théorie du complot, il finit par se considérer comme ses propres personnages : un élu amené à révéler la mystification du monde derrière la façade de la normalité. Il reconsidéra alors ses propres romans pour leur trouver une force prophétique a posteriori et bien-sûr un rôle central dans sa lutte pour « la vérité ». Jusqu’à sa mort, Philip K. Dick se tortura l’esprit pour découvrir les ficelles de cette manipulation qu’il supposait globale. Moins il trouvait de preuve de Leur action, plus cela confirmait à quel point Ils savaient s’y prendre. C’est ainsi qu’il mit en échec successivement les extra-terrestres, le KGB, la CIA et même l’Empire Romain, tirant dans l’ombre les ficelles de son propre destin.

Au-delà d’un simple goût pour les énigmes, ce sont d’authentiques obsessions paranoïaques qui gouvernèrent sans partage la vie de Phil Dick. Elles le menèrent plusieurs fois à l’hôpital psychiatrique, à deux tentatives de suicide, et au statut mérité de génie visionnaire de la science-fiction mondiale.

je suis vivant et vous êtes morts Emmanuel carrère

La hideuse couverture du bouquin.

Emmanuel Carrère insiste moins sur le travail littéraire que sur les innombrables transfigurations de la vie édifiante, terrifiante, de l’auteur. Il y privilégie deux points de vues subjectifs : celui de K. Dick d’abord, sa compréhension du monde, l’évolution de sa vie, et son rapport à l’écriture ; celui du biographe ensuite, qui fait des parallèles avec son propre point de vue (moins que dans Le Royaume) et s’abstient de tout jugement.

Comme la plupart des auteurs de SF de cette période, K Dick écrivait – au départ – de manière purement alimentaire. Emmanuel Carrère nous apprend à considérer comment les romans de Dick, au fur et à mesure de sa vie et de la progression de sa paranoïa, se mirent à répondre de plus en plus directement à ses obsessions. Et ce jusqu’à la fameuse Exégèse de la Bible qu’il ne termina jamais, et dont les milliers de feuillets sont aujourd’hui entrés dans la légende.

Inextricablement embourbé dans le bourbier mental où il s’enfonça peu à peu, Dick en vint à tenir des propos intenables aux événements proto-geeks auxquels il était convié dans les années 1980. Son fameux discours de Metz, devenu culte, traduit pourtant la détresse psychiatrique d’un homme complètement dépassé par sa maladie. Philip K. Dick paya son génie littéraire de sa propre santé mentale.

Résumé poignant du décalage entre lui et son parterre de fans conquis d’avance, Emmanuel Carrère rapporte la réaction de Philip K. Dick à l’issue de la conférence de Metz : Alors qu’il sortait de son discours prophétique en roue libre (où il avait affirmé à un public médusé que chacun de ses romans était totalement véridique), de nombreux fans sont venus le trouver. Tous lui demandèrent s’il y croyait, où si c’était l’un de ses tests, une mystification. Mais il n’en fut aucun, parmi ses plus grands fans, aucun pour lui demander si c’était vrai.

-Saint Epondyle-

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