Cosmo [†] Orbüs

La tyrannie de l’arc-en-ciel 1, La route de Haut-Safran | Jasper Fforde

La couverture dans la collection Fleuve Noir.

[La pensée imaginative doit être découragée.
Il n’en sort jamais rien de bon.
Le Livre de la Sagesse de Munsell]

Si on reproche parfois à la science-fiction de manquer cruellement d’idées, il arrive qu’on tombe sur une oeuvre si éloignée des canons habituels qu’elle nous prend totalement de court. C’est un peu mon cas après la lecture du premier tome de La tyrannie de l’arc-en-ciel de l’auteur britannique Jasper Fforde. Une agréable découverte que je dois à mon amie Marmotte.

Le roman met en scène un univers dystopique très original, qui détourne tous les canons du genre grâce à une flopée d’idées farfelues et -il faut le dire- un peu difficiles à suivre au premier abord. Et au deuxième aussi d’ailleurs.

Dans un futur lointain, le monde que nous connaissons a été entièrement chamboulé. Mais le « Truc Qui S’est Passé » est loin, et plus personne ne sait plus de quoi il fut question exactement. La nouvelle organisation sociale est basée sur un strict respect de la Chromocratie. Les habitants du Collectif doivent respecter les Règles et les castes chromatiques, afin de sauvegarder l’harmonie générale de la communauté. Au fil des Bonds en Arrière, les évolutions technologiques et les connaissances scientifiques sont progressivement effacées, favorisant ainsi l’obscurantisme général en tenant les habitants dans l’ignorance de l’histoire.

Lorsqu’il arrive en compagnie de son père dans la petite ville de Carmin-Est, Edward Rousseau mène une vie absolument conforme aux Règles et à l’intérêt tout à fait modéré. En tant que jeune Rouge, son avenir semble tout tracé jusqu’à ce qu’une série d’événements intrigants viennent semer la pagaille dans ses projets, son futur mariage arrangé, et même remettre en question les bases du Collectif.

Plus que par son histoire elle-même, le premier tome de la série nous embarque aux côtés de son héros pour découvrir son univers (très) étrange. Grâce à une profusion de détails, l’auteur décrit un monde totalement fantaisiste, dont beaucoup d’aspects restent assez obscurs à la fin de la lecture. L’élément principal de ce monde est la Couleur elle-même, qui régit toute la société dans laquelle vivent les personnages. Elle détermine le niveau social, sert à affirmer son statut, à soigner ou à se droguer ; la couleur naturelle est rare et convoitée alors que la couleur artificielle est une marque de richesse ostentatoire. Totalement incultes, les membres du Collectif suivent de manière psychorigide les Règles édictées par leur prophète Munsell, y compris les plus grotesques (comme celle qui interdit la fabrication des cuillères, ouvrant ainsi la porte à un marché noir d’envergure).

Pourtant, sous cette épaisse couche de fantaisie à la cohérence discutable, La tyrannie de l’arc-en-ciel questionne plusieurs thèmes essentiels : le conformisme, l’esprit de clan, l’intolérance et la soumission aux lois et aux coutumes, fussent-elles aberrantes. Dans leur respect absolu des Règles, les habitants incarnent le conformisme et la loyauté dans ce qu’ils ont de plus ridicule. Plus encore, le système de castes ne semble bon qu’a l’oppression des uns par les autres et aux mariages arrangés entre couleurs. Finalement n’en bénéficient que ceux qui arrivent à se placer politiquement, pour assurer à leur descendance un croisement de couleurs arrangeant.

Malgré leur univers incroyable sorti de l’imagination délirante de Jasper Fforde, les nombreux personnages du roman ont l’air de prendre les événements qui leur arrivent avec un grand détachement -presque avec second degré- qui contribue à baigner l’histoire dans une ambiance assez décontractée. Un peu comme dans ces rêves ou les choses les plus invraisemblables ne choquent personne, les personnages du roman acceptent leur sort avec flegme, à commencer par le narrateur. C’est d’ailleurs ce point qui m’a laissé le plus perplexe : le personnage d’Edward Rousseau m’a paru assez agaçant et creux avec sa naïveté et son désintérêt pour les événements qui lui arrivent. Il a été difficile pour moi de le supporter alors que justement le monde dans lequel il vit est riche et ne demande qu’a être exploré.

Mais peu importe finalement, car La tyrannie de l’arc-en-ciel est moins une histoire classique avec des personnages et un narrateur qu’une virée bariolée au sein de l’imaginaire riche et foutraque de son auteur. Interprétation foncièrement nouvelle d’un univers dystopique, le roman aborde des thèmes de fond avec beaucoup d’humour et de détachement. Peut-être pas aussi profond et poétique que La Zone du Dehors, mon coup de coeur 2012, il n’en demeure pas moins une vision totalement inédite et psychédélique, de la science-fiction. Une belle découverte, dont j’attendrai la suite avec hâte à l’horizon 2015.

-Saint Epondyle-

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7 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • C’est curieux comme la première chose qui me vient à l’esprit lorsqu’on évoque une société organisée sur la couleur, c’est la société parfaitement dérangée de l’univers de jeu de rôle Paranoïa ;)

    Enfin, outre cette perception tenace, il me semble naturel de considérer le détachement des personnages par rapport à leur univers. A moins que les événements décrits dans ce livre ne soit choquants y compris dans le contexte de cette société, la culture inscrite dans l’éducation de ses habitants est généralement ce qui définit la normalité. Nous avons dans notre propre culture des tas de règles et de comportements qui paraîtraient plus que choquant à un étranger alors que nous ne le remarquons même plus nous-même (mais même ça c’est grave, ça veut dire qu’on ne remet plus rien en question ;) ).

    • Je ne connais pas ce JdR. Plus d’infos ?

      Je suis d’accord sur ton observation ; mais quand même le héros de ce roman est très désintéressé par l’intrigue. C’est assez inhabituel, même si le fait de considérer son univers comme normal est bien vu, il devrait plus se préoccuper des éléments étranges qui surviennent. A mon avis du moins.

  • Tu trouveras sûrement quelques informations utile à la compréhension de Paranoïa sur GROG : http://www.legrog.org/jeux/paranoia

    Cette perception du héros est peut-être justifiée par la suite ? Tu as bien dit que c’était le premier tome non ? Après, c’est sûr que même s’il y a une explication non révélée, il est compréhensible qu’une telle attitude soit agaçante à force. Mais cela contribue aussi peut-être à la particularité du récit.

    • Merci pour le lien.

      Ouep c’est peut-être justifié après. A priori comme le héros est un ado ou un très jeune adulte, ça justifierai sa naïveté. Et évidemment ça porte une partie de la spécificité du récit.
      Mais attention, ça n’est pas une gène si importante non plus. Juste un brin irritant.

  • On pénètre dans un univers bien pensé, richement construit, qui est parfaitement cohérent. Le lecteur, un peu comme un touriste, découvre une nouveauté à presque toutes les pages. Et même si le thème d’une société futuriste basée sur l’autorité à outrance n’est pas nouvelle, au moins Jasper Fforde apporte ici de l’eau à son moulin : l’idée d’une société « chromatologique » n’a, à mon avis, jamais été traitée, ce qui donne au livre un côté très novateur. On n’a pas l’impression de déjà lu avec ce roman.

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