Cosmo [†] Orbüs

L’Appel de Cthulhu | HP Lovecraft

L’Appel de Cthulhu figure dans le recueil Le Mythe de Cthulhu aux éditions J’ai Lu.

[That is not dead which can eternal lie.
And with strange aeons even death may die.]

S’il y a une nouvelle emblématique dans l’oeuvre d’Howard Phillips Lovecraft, c’est bien L’Appel de Cthulhu, publié en 1926 dans le magazine pulp Weird Tales. Ce récit transversal développe sur un peu moins de quarante pages ce qui fait l’essence du Mythe de Cthulhu, entre horreurs sans âges, cultes primitifs immondes et investigateurs imprudents. Logiquement, c’est d’elle que le  jeu de rôle qui s’en inspire tire son nom.

La plupart des nouvelles de Lovecraft développent le Mythe de Cthulhu -imaginé par l’auteur- sous un ou plusieurs angles classiques du récit d’horreur. C’est ainsi par exemple que L’Affaire Charles Dexter Ward traite de la possession et que Les Montagnes Hallucinées aborde la survivance d’une civilisation préhumaine. On pourrait également citer toutes les histoires consacrées aux sectes maudites, aux familles hantées, aux océans putrides et aux sorcières de Salem comme exemples supplémentaires.

L’Appel de Cthulhu se distingue des autres histoires de l’auteur par le fait qu’elle englobe d’un même coup différents thèmes chers à l’auteur, et qui ont forgé sa postérité. Au travers de plusieurs histoires interconnectées, ce dernier tisse les fils d’une histoire d’horreur grandiose et très ambitieuse, à l’origine du genre qui porte aujourd’hui son nom.

A la mort de l’éminent archéologue George Gamell Angell, son neveu Francis Wayland Thurston plonge dans ses documents personnels et ses recherches. En remontant le cours de ses découvertes récentes, il est amené à mener une enquête personnelle pour lever le voile sur le décès de son oncle. Il y découvrira, au travers de nombreux évènements par le monde, des vérités enfouies sur des forces que l’esprit humain peine à concevoir.

Partout sur la Terre les artistes, les médiums et les fous sont pris de visions d’horreurs, les pratiques tribales rejaillissent pour adorer d’immondes idoles blasphématoires en forme de créature a tête de poulpe. Aux confins du monde, dans sa demeure engloutie de R’lyeh, le grand Cthulhu attend en rêvant. L’heure de son réveil approche.

D’une certaine manière, L’Appel de Cthulhu est une méta-nouvelle, comme la cristallisation du genre littéraire spécifique à Lovecraft. Du narrateur quasi-anonyme aux scientifiques désemparés en passant par les statuettes mystérieuses et bien-sûr les cultes sacrilèges, l’histoire incarne à elle seule presque tout ce qui fait le Mythe. La narration à la première personne -classique chez Lovecraft- renforce l’engagement personnel de l’auteur vis-à-vis de son discours. En réalité, les personnages de Lovecraft sont toujours des faire-valoir destinés à porter sa propre vision de l’univers. Une vision largement basée sur ses terreurs xénophobes, ce qui me fait dire que même (surtout ?) les individus les plus antipathiques peuvent être des génies littéraires.

Plutôt complexe, l’écriture de Lovecraft a largement de quoi rebuter d’un premier abord. Aux passages très factuels et succincts sur le déroulement des évènements, les dates et les témoignages, succèdent des moments de pur délire excessivement alambiqués, décrivant l’impossible. En évoquant l’architecture de la citée cyclopéenne de R’lyeh ou le gigantesque Cthulhu (haut de plusieurs kilomètres), l’écriture devient saccades et tirades aussi incompréhensibles que le discours d’un aliéné. Petit à petit, la raison du narrateur vacille et se fissure à mesure que la terrible vérité lui apparaît.

Le monstre était indescriptible – aucun langage ne saurait rendre de tels chaos de folie immémoriale et hurlante, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la matière, de l’énergie et de l’ordre cosmique !

Personnellement j’adore le style de Lovecraft que je trouve a la limite du comique lors de ses surenchères dantesques et de ses logorrhées descriptives incohérentes. Pour autant, et c’est là sa vraie puissance, ce langage très particulier est parfaitement mis au service du récit et contribue à développer une ambiance de terreur sans équivalent mis à part dans les autres nouvelles du Maître de Providence.

L’Appel de Cthulhu est un monument de la littérature mondiale ; un chef-d’oeuvre du récit d’horreur. Par son style et sa conception du monde incomparables -au sens propre- c’est également une nouvelle inimitable et inadaptable à l’écran au risque de tomber au mieux dans la copie et au pire dans la nanardise la plus affligeante. Au travers de cette nouvelle fondatrice, Lovecraft bâtit la clef-de-voûte de son oeuvre toute entière. Une oeuvre complexe et passionnante, aux antipodes de tout humanisme, foncièrement sombre et torturée. Une oeuvre dont L’Appel de Cthulhu constitue la pièce maîtresse incontournable.

-Saint Epondyle-

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Ma lecture de l’Appel de Cthulhu remonte à mes 16-17 ans… Heu… C’était y’a très longtemps. Depuis j’ai perdu de vu le style, le contenu et la richesse de l’oeuvre. Pourtant certaines de tes descriptions corroborent le peu d’impression qui m’en reste. Je souligne toutefois que H.P. Lovecraft étant un auteur anglais, les différentes traductions ne rendent pas toujours bien compte du style. Il ne reste guère que la construction et en partie le vocabulaire pour restituer la qualité et l’essence de l’oeuvre d’origine.

    Ce qui me reste toutefois de frappant de cette époque, époque à laquelle j’adhérai aux écrits d’Howard Phillips en même temps qu’au jeu de rôle éponyme de sa nouvelle centrale du Mythe, c’est que pour un auteur du début du siècle dernier, l’homme avait une vision très moderne de l’horreur. A mon sens, on n’a pas fait vraiment mieux depuis. Plus gore, plus objectif, plus rigoureux ou précis, assurément mais pas aussi efficace. Enfin, ce n’est pas mon genre préféré, donc je n’ai pas beaucoup de référence à part lui :)

    Sympa de ressortir ce monsieur de la poussière, il y a beaucoup à apprendre de lui :)

    • Je suis un grand fan de l’auteur, et du JdR qui s’en inspire qui est vraiment mon jeu favori. Alors dans mon cas il ne prend pas tellement la poussière.
      J’en ai tout lu, sauf quelques poèmes éventuellement. En fait, je relis mes Lovecraft régulièrement. Même en français, je trouve que le style reste très intense. Petite correction quand même : HP Lovecraft est un auteur américain (de Providence, Rhodes Island) de langue anglaise. Mais pas un auteur anglais. Il a toujours voulu visiter le vieux continent sans jamais avoir les moyens de payer le voyage. D’une certaine manière, c’est un auteur maudit comme on en fait plus.

  • Bonjour,
    Je suis également un fervent fan de Lovecraft (ainsi que de littérature cyberpunk, notamment Gibson et K.Dick) et je suis ravi de trouver ici une tribune d’échange :)

    Je possède l’édition en question, celle que vous avez utilisé pour illustrer votre article. Néanmoins, j’ai trouvé le style de L’appel de Cthulhu en particulier difficile à lire par rapport à d’autres éditions de la même nouvelle, à la traduction plus souple.

    Ce n’est pas que je rechigne à un tel style d’écriture soutenu, compte tenu de l’intelligence de l’auteur et de, je suppose, l’époque à laquelle elle a été écrite. Bien au contraire.

    Néanmoins, j’ai toujours grand enthousiasme à faire découvrir Lovecraft à mes proches et avoir prêté cette édition à bon nombre de mes amis, curieux de connaitre le Maitre de Providence, m’a fait prendre conscience d’un triste constat : ils n’ont pas aimé. « C’est imbouffable ! » m’a t-on rétorqué en me rendant le livre. Or, quant on lit L’Affaire Charles Dexter Ward ou Les Montagnes Hallucinées, ou même Le Cauchemar d’Innsmouth, on est dans quelque chose de nettement plus haletant et immersif. Mais le premier contact avec Lovecraft grâce à cette édition de L’Appel de Cthulhu a rendu sceptiques mon entourage à la poursuite de la lecture de ses oeuvres.

    Qu’en pensez-vous ? Avez-vous la même impression que moi ?

    • Salut Jay, merci de ton commentaire enthousiaste. :)
      (Je découvre ton site en parallèle, et je t’ai contacté en privé sur Twitter pour une proposition.)

      Concernant la lourdeur de l’écriture du Maître, c’est un fait. Et je serai même plus dur que toi : la plupart de ses écrits sont vraiment difficiles d’accès à cause – entre autres – de leur lourdeur stylistique. Ceci dit, ça fait partie du cachet de l’auteur, de son côté suranné et même de l’horreur cosmique « old-school » tel qu’il l’inventa en son temps. Et si je dis « old-school » c’est que le genre a été compétemment réinventé par la suite par Alien et compagnie.
      Ce qui m’intéresse personnellement dans les textes de Lovecraft, c’est moins les histoires elles-mêmes que la cohérence horrifique –la vérité cachée- qui les sous-tend tous : Le fait que l’humanité n’est pas capable de se confronter à des horreurs qu’elle ne peut comprendre, hors de son rapport à l’espace et au temps. Le style ultralourd d’une nouvelle comme L’Appel fait partie du truc, mais c’est plus l’analyse générale de l’œuvre qui me semble intéressante. Analyse pour laquelle il est nécessaire d’avoir lu au moins les « Grands Textes ». C’est pourquoi je n’incite pas les newbies à la lecture de l’œuvre, à moins d’être prêts à lire un certain nombre de nouvelles à la suite. En lire une seule, même L’Appel qui est la plus représentative des thèmes lovecraftiens, c’est n’avoir qu’une vision tronquée doublée de la solide impression qu’HPL était un fou-furieux. C’est passer à côté de son génie littéraire, qui est d’avoir créé une mythologie moderne et matérialiste.

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